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Antiracisme, soignants, policiers: le gouvernement face au carrefour des colères

Emmanuel Macron et Edouard Philippe

Emmanuel Macron et Edouard Philippe - CHARLES PLATIAU / POOL / AFP

Manifestations sociales, manifestations contre le racisme, protestations des policiers, expéditions punitives à Dijon, la France de la mi-juin 2020 est prise à un carrefour de colères et de fureurs. L'exécutif, quant à lui, semble tergiverser quant aux réponses à leur apporter.

La levée du confinement a libéré les colères dans l'Hexagone et ce, sur tous les fronts. Du monde du travail, qui redoute une déflagration en raison des bouleversements économiques provoqués par le confinement et ses conséquences, aux dénonciations du racisme liées aux questions persistantes autour de la mort d'Adama Traoré, en passant par des policiers qui s'estiment injustement pointés du doigt et ont multiplié ces derniers jours les actions de protestation, les fureurs s'enflamment. Face à elles, le gouvernement semble empêtré dans ses contradictions, pétri d'hésitations, comme s'il doutait de détenir lui-même les réponses à cette crise désormais protéiforme. 

Christophe Castaner et "les symboles"

Les manifestations contre le racisme organisées samedi dernier ont jeté un éclairage particulièrement cru sur les atermoiements au sommet de l'Etat. Le mardi précédant celles-ci, le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner avait d'abord annoncé sur BFMTV que ce type de rassemblement demeurait interdit en raison des contraintes sanitaires. Mais il avait aussitôt contrebalancé: "(Les manifestations) ne sont pas (autorisées) dans les faits (...) mais l'émotion mondiale, qui est saine sur ce sujet, dépasse au fond les règles juridiques qui s'appliquent". Un cortège interdit et autorisé à la fois qui a suscité l'ironie et l'irritation de l'opposition.

A la même occasion, Christophe Castaner se disait prêt à imiter les foules mettant un genou à terre, initiative née aux Etats-Unis visant à rendre hommage aux victimes de violences policières racistes: "Je crois que la politique est faite de symboles. Et si ce symbole-là était utile pour vaincre le racisme, je serais parfaitement à l’aise de le faire". Selon Valeurs actuelles, il aurait même envisagé un temps une cérémonie Place Beauvau lors de laquelle des agents auraient accompli cet agenouillement... l'idée estomaquant et indignant finalement l'Elysée. 

Un ministre fragilisé face à ses troupes

Mais le ministre de l'Intérieur a esquissé un entrechat plus périlleux encore pour son équilibre politique. Vendredi, il annonçait la fin de la technique policière dite de la clé d'étranglement. Vent debout, les policiers, se sentant mis en cause et dépossédés d'une pratique qu'ils jugent essentielle à l'exercice de leurs fonctions, exigeaient alors un recul de l'Etat sur ce point. Ce lundi, le directeur de la police nationale leur donnait finalement gain de cause dans une note, en garantissant que la clé d'étranglement pourrait être employée "avec mesure et discernement" jusqu'à nouvel ordre. 

Impopulaire auprès des manifestants, Christophe Castaner est donc fragilisé devant ses troupes elles-mêmes, et s'est mis en porte-à-faux au sein du gouvernement. Pas tout à fait la position idéale pour le ministre de l'Intérieur au moment de gérer un autre dossier: les expéditions punitives menées par des membres de la communauté tchétchène, souvent armes au poing, contre des habitants de la cité des Grésilles, à Dijon, sur fond de représailles après l'agression d'un adolescent faisant partie des leurs. Alors que les policiers ont été accusés de laxisme, c'est son secrétaire d'Etat, Laurent Nuñez, qui s'est déplacé à Dijon mardi et non l'ancien élu de Forcalquier, celui-ci demeurant sagement à Paris. 

"On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse"

Le relatif absentéisme gouvernemental en Côte-d'Or a du même coup permis à l'opposition d'occuper la place sur un mode tonitruant. Ainsi, ce même mardi, à Dijon, Marine Le Pen décrivait ces règlements de comptes comme la marque d'un "séparatisme républicain affiché" et développait: "Derrière ce chaos sécuritaire il y a l’humiliation de tout un peuple français, dont le pays est sali par des scènes d’une ultraviolence assumée, par la violation ostensible de nos lois, et un gouvernement de somnambules, qui sombre dans le mutisme et l’inertie". "Somnambules" et "séparatisme", deux antiennes chères au président de la République qui a encore mis en garde contre le second lors de son allocution de dimanche dernier. Comme une manière de le défier sur son terrain et de railler une rhétorique impuissante. 

Le chef de l'Etat a cependant sa propre lecture des événements. Il a ainsi livré à son entourage son analyse de la colère présente d'une partie de la jeunesse, comme l'a relayé Le Monde. "On a fait vivre quelque chose de terrible à la jeunesse lors du confinement. On a interrompu leurs études, ils ont des angoisses sur leurs examens, leurs diplômes et leur entrée dans l’emploi. Ils trouvent dans la lutte contre le racisme un idéal, un universalisme."

Mais ce n'est pas la jeunesse, ou pas seulement celle-ci du moins, qui a défilé dans les rues de France ce mardi. Les personnels des hôpitaux et des Ehpad ont manifesté pour réclamer une amélioration de leurs conditions et le respect par le gouvernement de ses promesses, notamment en matière de revalorisation. Une exigence à laquelle une opinion publique unanime fournit une solide caisse de résonance. Cette fois-ci, l'exécutif ne peut pas balancer trop longtemps. 

Robin Verner