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Algérie: les deux semaines de manifestations qui ont fait plier Bouteflika

Des Algériens expriment leur joie dans les rues d'Alger, le 11 mars 2019, après le renoncement d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat.

Des Algériens expriment leur joie dans les rues d'Alger, le 11 mars 2019, après le renoncement d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat. - Ryad Kramdi - AFP

Après deux semaines d'une contestation historique du peuple algérien, Abdelaziz Bouteflika a annoncé ce dimanche qu'il ne briguerait pas un cinquième mandat en avril prochain. Retour sur ces journées qui auront marqué l'histoire du pays.

Ce lundi 11 mars 2019, le président algérien Abdelaziz Bouteflika a annoncé renoncer à une cinquième candidature à la présidentielle. L'annonce tombe après plus de deux semaines de contestation des Algériens, qui sont descendus en masse dans les rues du pays pour dire "Non à un cinquième mandat" du président de 82 ans. La présidentielle, prévue le 18 avril, a été reportée.

Victime d'un AVC en 2013, Abdelaziz Bouteflika n'a fait que de rares apparitions publiques lors de son quatrième mandat. S'il a lâché quelques mots lors de rencontres avec des dirigeants étrangers, il ne s'est que rarement exprimé en public depuis. Sa dernière apparition date de novembre 2018.

Dans d'importantes manifestations - alors qu'il est interdit de manifester à Alger depuis 2001 -, une partie des Algériens a exprimé son ras-le-bol d'un président au pouvoir depuis près de 20 ans.

Vendredi 22 février, les premiers cortèges

Vendredi 22 février, à l'issue de la prière hebdomadaire musulmane du vendredi et encouragés par des appels sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers d'Algériens commencent à défiler dans les rues.

Aux cris et pancartes de "Pas de 5e mandat", "Ni Bouteflika ni Saïd" (frère d'Abdelaziz Bouteflika), plusieurs cortèges se rejoignent et défilent notamment à Alger, dans les rues autour de la place de la Grande Poste. Quelques centaines de manifestants tentent d'accéder au siège de la présidence, avant d'être refoulés par des policiers.

"Pouvoir assassin!", "Ouyahia, dégage!", scandent aussi les protestataires, en référence au Premier ministre Ahmed Ouyahia, un fidèle d'Abdelaziz Bouteflika dont il dirige le gouvernement pour la troisième fois. Hospitalisé, celui-ci va finalement remettre sa démission au président, annonce ce lundi 11 mars l'agence officielle APS.

  • Le 22 février, des Algériens défilent aussi dans d'autres villes du pays: Tizi-Ouzou, Béjaïa, Annaba, Ouargla, Tiaret, Relizane, Sétif...

Le 24 février, mobilisation à Alger et à l'étranger

Deux jours plus tard, à l'appel d'un mouvement "citoyen" Mouwatana, plusieurs centaines de personnes se réunissent à Alger. Malgré une tentative de la police d'évacuer le rassemblement avant qu'il ne commence, les dizaines de militants chassés sont rejoints par de nombreux autres protestataires dans une rue contiguë.

Si la manifestation d'Alger ne connaît pas l'ampleur de celle du vendredi, ce sont cette fois-ci les Algériens de l'étranger qui font entendre leur voix. Montréal, Londres, Paris… Ils sont nombreux à se réunir devant les ambassades, ou sur la place de la République dans la capitale française, afin d'eux aussi exprimer leur ras-le-bol.

Lundi 25 février, première réaction officielle

Le lendemain, le Premier ministre Ahmed Ouyahia livre la première réaction officielle aux protestations. Il reconnaît "un nombre important de manifestants" mais assure alors que "les élections auront lieu dans moins de deux mois et chacun choisira librement", laissant aux urnes la responsabilité de "trancher de manière pacifique et civilisée".

Mobilisation en masse des étudiants le 26 février

Les étudiants réalisent une mobilisation historique le 26 février en défilant par milliers dans les rues algériennes. Dans la capitale, les cortèges estudiantins quittent peu à peu leur université, forcent parfois personne par personne les barrages policiers, afin de tous se rejoindre dans l'après-midi dans le centre d'Alger.

Oran, Béjaïa, Tizi-Ouzou, Ouargla, Sétif, Guelma, et surtout Annaba: là encore, les autres villes du pays ne sont pas en reste et les jeunes nombreux à manifester contre ce qu'ils décrivent comme le "système Bouteflika".

Le 28 février, une dizaine de journalistes arrêtés lors d'un rassemblement contre la censure

"Non à la censure!", "4e pouvoir, pas une presse aux ordres": après plusieurs autres professions, ce sont les journalistes qui se mobilisent le jeudi 28 février pour garantir la liberté de leur exercice. Une dizaine d'entre eux sont arrêtés, avant d'être relâchés quelques heures plus tard. 

Les médias audiovisuels publics algériens et les télévisions privées, propriétés d'hommes d'affaires proches du pouvoir, ont durant plusieurs jours passé sous silence le mouvement de contestation. A tel point qu'une journaliste de la radio nationale algérienne a publiquement démissionné de ses fonctions d'encadrement pour dénoncer un silence imposé par sa hiérarchie.

  • Importante mobilisation pour la 1ère semaine 

Le vendredi 1er mars marque la première semaine de mobilisation contre une nouvelle candidature d'Abdelaziz Bouteflika, soigné pendant ce temps aux Hôpitaux universitaires de Genève. A deux jours du dépôt de candidature du président, ce vendredi se révèle décisif.

A cette occasion, des dizaines de milliers d'Algériens (selon des sources sécuritaires) gagnent les rues. Des manifestations ont été recensées dans près des deux-tiers des préfectures du nord du pays.

"Pacifique!, pacifique!", scandent les manifestants à Alger, que quelques tirs de lacrymogènes ne réussissent pas à décourager. "Le peuple veut la chute du régime", "Non au 5e mandat!", "On ne va pas s'arrêter!", peut-on également entendre.

Le 3 mars, le dépôt de candidature

Au lendemain des impressionnantes manifestations du 2 mars, Abdelaziz Bouteflika remplace son directeur de campagne par le ministre des Transports. C'est ce dernier qui dépose officiellement la candidature du président à sa succession au Conseil constitutionnel d'Alger. A cette occasion, les étudiants sont à nouveau mobilisés par centaines dans le pays. A Alger, certains d'entre eux tentant de se rendre devant le Conseil constitutionnel sont dispersés par les forces de l'ordre avec un canon à eau.

En France, la mobilisation aussi est de taille: selon la police, 6 000 personnes se rassemblent à Paris contre cette candidature, un millier à Marseille et quelques centaines à Toulouse.

Ce jour-là, Abdelaziz Bouteflika s'engage toutefois dans une lettre à ne pas aller au bout de son mandat et à se retirer à l'issue d'une présidentielle anticipée, dont la date serait fixée à l'issue d'une "conférence nationale".

Mardi 5 mars, les étudiants à nouveau mobilisés

Après quelques marches de contestation le lundi, les étudiants se mobilisent à nouveau le mardi 5 mars, alors que les questions se multiplient autour de l'état de santé d'Abdelaziz Bouteflika, hospitalisé à Genève, et que le chef de l'Etat ne semble pas vouloir se retirer malgré quelques concessions.

  • Parallèlement, le général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée, a averti que celle-ci serait la garante de la "sécurité" et la "stabilité" face à ceux - qu'il n'a pas nommés - qui veulent ramener l'Algérie aux années de guerre civile (1992-2002).

Un millier d'avocats devant le Conseil constitutionnel

Jeudi 7 mars, ce sont cette fois-ci les avocats qui expriment eux aussi leur ras-le-bol du président au pouvoir depuis 20 ans. Marchant sur environ 1,5 km, ils parviennent à franchir, avec quelques bousculades mais sans heurts, plusieurs cordons de police pour parvenir jusque devant le Conseil constitutionnel, qui étudie depuis le 4 mars 21 dossiers de candidatures déposés dans les délais légaux.

"Cette candidature est irrecevable", explique notamment un avocat membre du Conseil de l'ordre à l'AFP, soulignant que le dossier devait légalement comporter un certificat médical que l'état de santé du président ne permettait pas de délivrer.

Marée humaine le 8 mars: "Ils ont des millions, nous sommes les millions"

Le troisième vendredi de manifestations se traduit par une véritable marée humaine pacifique dans le centre d'Alger et dans les principales rues du pays, avec une mobilisation bien supérieure aux semaines précédentes. Les manifestations coïncident avec la célébration du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes.

Nombre d'entre elles figurent parmi les manifestants de tous âges qui défilent dans le calme. "Ils ont les millions, nous sommes des millions", indique une pancarte brandie par une femme dans le cortège.

Capitulation sur fond de grève

Lycéens, étudiants, enseignants, avocats… La grogne se poursuit après la mobilisation historique du vendredi 8 mars et certains universitaires, certaines boutiques et entreprises participent à une "grève générale". Le gouvernement algérien tente même d'avancer le début des vacances et de les allonger d'une dizaine de jours, afin d'endiguer la contestation, ce qu'étudiants et enseignants refusent.

Pendant ce temps, des milliers de personnes manifestent à nouveau dans plusieurs villes de France, alors que l'avion supposé transporter Abdelaziz Bouteflika atterrit en Algérie.

  • "Il n'y aura pas de cinquième mandat et il n'en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m'assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l'assise des fondations d'une nouvelle République", déclare finalement ce lundi le chef de l'Etat.

Comme le rapporte l'AFP, de nombreux klaxons commençaient à résonner lundi en début de soirée dans le centre d'Alger.

Liv Audigane avec AFP