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Réforme des retraites: comment le mouvement de contestation se réinvente pour continuer d'exister

Avocats à Bobigny faisant un haka lors d'une action contre la réforme des retraites

Avocats à Bobigny faisant un haka lors d'une action contre la réforme des retraites - Lucas Barioulet - AFP

Lancer de robes d'avocats, interruption de voeux de personnalités politiques, spectacles sauvages... En parallèle des manifestations et grèves contre la réforme des retraites, de nombreuses actions très diverses sont menées un peu partout France, visant à attirer l'attention de la population, des médias, mais aussi de l'exécutif.

Les grèves et manifestations rythment la contestation interprofessionnelle contre la réforme des retraites, entamée début décembre. Mais après plusieurs semaines de conflit, le retrait de la réforme n'est pas au programme de l'exécutif. Face à l'inefficacité des formes d'actions habituelles, d'autres types de mobilisation se sont petit à petit mis en place depuis début janvier.

Des vidéos concernant différentes professions en grève un peu partout en France ont petit à petit pullulé sur les réseaux sociaux, diffusant des images d'actions très diverses: représentations sauvages devant l'opéra de Paris, coupures de courant, perturbations des voeux de personnalités politiques, lancer de robes d'avocats, de blouses d'infirmières ou même de pantoufles... Les moyens de faire entendre le mécontentement se sont multipliés.

"Marquer l'oeil et se faire entendre"

"Ces formes d'actions coup de poing, plus médiatiques, s'amplifient depuis le début du mois, elles prennent le relais des modes d'action plus traditionnels", explique à BFMTV.com Julie Pagis, chercheuse en sciences politiques sur les mobilisations collectives au CNRS. "Face au silence du gouvernement, ces nouvelles formes d'interpellations sont un autre moyen de se faire entendre".

"On fait une grève classique, ces actions plus visuelles sont faites pour marquer l'oeil et pour se faire entendre" confirme à BFMTV.com Gaël Balavoine, bâtonnier de Caen. "Si demain la loi passe, 40% des avocats disparaîtront, et ce sont les justiciables les plus démunis qui en feront les frais", alerte-t-il.

Plus frappantes médiatiquement, ces actions nécessitent également moins de personnes mobilisées que pour une manifestation classique. Des opposants au texte sur les retraites sont en grève depuis décembre, et arrivent à un stade où ils ne peuvent plus se permettre de continuer le mouvement pour des raisons financières.

"Certains n'auront pas de paye en janvier", indiquait mi-janvier à BFMTV.com Frédéric Ruiz, représentant CFE-CGC de la RATP. "Pour février, ce sera certainement la même chose, c'est ce qui explique que le trafic reprend peu à peu. Les salariés en grève sont inquiets et épuisés". 

Ces actions ponctuelles plus fortes sont donc un moyen pour les protestataires de continuer à faire vivre la lutte. "Avec ces actions médiatisées, ce n'est plus tant la question du nombre de personnes mobilisées, que le message diffusé" qui compte, souligne Julie Pagis, qui est elle-même en grève.

"L'impact de la grève n'est pas le même selon la profession"

C'est donc une vraie bataille de communication qui se met en place entre les opposants au texte des retraites, et le gouvernement. Avec la reprise, presque à la normale, du trafic RATP en Île-de-France et des trains de la SNCF, la grève se ressent en effet moins pour une partie de la population. Elle est pourtant loin d'être finie dans tous les secteurs. 

"100% des barreaux de France sont en grève, c'est inédit", rappelle Gaël Balavoine, "cela fait trois semaines qu'on est en grève et on pourrait partir pour une quatrième". À la Réunion, 90% des collèges étaient par exemple fermés mercredi matin, selon les chiffres des syndicats. "La mobilisation ne faiblit pas et elle bénéficie d'un fort soutien citoyen", assuraient lundi à France Bleu les représentants de l'intersyndicale du Vaucluse.

"L'impact de la grève n'est pas le même selon la profession", explique Julie Pagis, "les questions qui se posent pour certaines branches, c'est: comment visibiliser son opposition aux réformes actuelles, comment faire pour ne pas être passé sous silence?"

Difficile parfois pour les avocats de laisser de côté leurs clients risquant d'aller en prison ou pour le personnel soignant de lâcher les patients. "C'est impossible, on a prêté serment, on le respecte", déclare par exemple un médecin à Franceinfo. Leur opposition à la réforme des retraites passe donc par des gestes plus symboliques.

"Les salariés ne manquent pas d'imagination"

"Un avocat qui en arrive à jeter sa robe, c'est fort", explique Gaël Balavoine, "c'est une seconde peau, c'est sacré, on respecte la robe. Voir un confrère qui la jette, cela démontre un véritable ras-le-bol, ils sont excédés".

La vidéo du jeter de robes d'avocats à Caen, devant la ministre de la Justice, a d'ailleurs marqué les esprits, et fait boule de neige dans cette profession, mais aussi chez les professeurs qui ont lancé leur cartable, ou le personnel médical leur blouse. "Ce geste était spontané, la suite nous a dépassé", raconte le bâtonnier.

De nombreuses autres actions ont été menées un peu partout en France: du ballet de Tchaïkovski improvisés par des professeurs à Périgueux (Dordogne) au clip tourné par les avocats de Nice (Alpes-Maritimes) en pensant par... le saut en parachute revendicatif.

Dans le secteur de l'Énergie, les coupures électriques font beaucoup plus de bruit, car il s'agit d'une action illégale, avec beaucoup plus d'impact. Deux syndicalistes CGT de Dordogne ont d'ailleurs été placés en garde à vue, soupçonnés d'être à l'origine de coupures.

Les protestataires "font en fonction de là où ils sont, avec leur outil de travail, il y a des actions très diversifiées, les salariés ne manquent pas d'imagination", explique à BFMTV.com la CGT Energie, qui a revendiqué plusieurs coupures de courant ces dernières semaines

Mais cette branche a lancé d'autres actions "dont le gouvernement ne parle pas", déclarait mercredi sur BFMTV Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, telles que "de rétablir le courant à ceux qui sont coupés parce qu'ils ne peuvent pas payer, de passer des foyers en heure creuse alors qu'ils devraient payer plein pot".

Les syndicats "dépassés par leur base"

"Nous, tout ce qu'on fait c'est entre nous, localement, on n'a pas de consignes, c'est l'inventivité des uns et des autres", explique Gaël Balavoine. "Ce n'est pas décidé d'en haut", explique également la CGT Energie. 

"La direction syndicale est dépassée par la base", estime Julie Pagis. "Par exemple, la CGT condamne l'intrusion à la CFDT, et quelques jours plus tard, des membres de la CGT y vont à leur tour. L'Unsa avait appelé à une trêve pendant les vacances de noël, et l'Unsa ferroviaire n'a pas suivi".

Ces actions diverses et éparses sont donc difficiles à prévoir, et il est compliqué de savoir pour le moment jusqu'à quand elles peuvent durer, et comment elles vont évoluer. "Je dis au gouvernement, si vous n'écoutez pas, ça va s'amplifier. Il y a une colère dans ce pays", avait déclaré Philippe Martinez. "Il y a un cumul de tensions depuis des mois, les avocats sont sous tension, il y a un malaise généralisé", confie Gaël Balavoine.

"Ça va devenir de plus en plus violent tant que les grévistes n'obtiennent pas de réponse", craint, de son côté, Julie Pagis.
Salomé Vincendon