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La fausse victime du Bataclan trahie par son téléphone portable

Un homme de 29 ans est jugé ce vendredi pour "tentative d’escroquerie" par le tribunal correctionnel de Versailles après avoir tenté de se faire passer pour une victime du Bataclan et profiter du Fond de garantie des victimes de terrorisme. Un délit passible de cinq ans de prison.

Arnaqueur, mythomane, atteint du syndrome du sauveur… C’est une expertise psychologique et psychiatrique attendue qui va être examinée ce vendredi par la 6e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Versailles. Cédric R., un homme de 29 ans, est jugé pour "tentative d’escroquerie" après avoir déposé un dossier d’indemnisation auprès du Fond de garantie des victimes de terrorisme (FGTI) en qualité de victime des attentats du 13-Novembre. Sauf que le jeune homme s’est trouvé au Bataclan bien après l’assaut lancé contre les terroristes.

Dans cette enquête, un élément technique vient contredire la version, un temps, avancée par Cédric R.: le bornage de son téléphone portable. Au lendemain des attaques, dans la presse ou face caméras, le jeune homme raconte, à qui veut bien l’écouter, qu’il a survécu aux tirs d’un terroriste alors qu’il se trouvait sur la terrasse du Bataclan Café, le bar à côté de la salle de concert. Problème: ce tragique soir du 13 novembre 2015, le téléphone portable du prévenu ne borne à proximité de la salle parisienne qu’à partir de 00h16, soit 2h30 après l’arrivée des terroristes.

A 30 km du Bataclan

Dans leur enquête, les policiers de la brigade criminelle de Paris ont retracé l’emploi du temps précis de Cédric R. lors de cette fameuse soirée grâce à son téléphone portable. Il a été établi qu’avant le début de la fusillade au Bataclan l’homme se trouve soit dans les Yvelines à proximité du Chesnay où il réside, soit dans les Hauts-de-Seine, à Neuilly-sur-Seine.

Au moment où les trois terroristes pénètrent dans la salle de spectacles, où ils vont abattre 90 personnes, le téléphone de Cédric R. déclenche plusieurs cellules de bornage implantées le long de l’autoroute A13, soit à une trentaine de kilomètres du Bataclan. Des mesures qui permettent aux enquêteurs de calculer que le jeune homme roule alors à toute vitesse pour rejoindre le lieu du drame.

Lors d’une première audience devant le tribunal correctionnel de Versailles, en octobre dernier, Cédric R. a reconnu "une erreur". "J’ai franchi une limite impardonnable", explique-t-il. Parle-t-il de ce besoin de se rendre au soir du 13 novembre à proximité du Bataclan? Car l’examen de son téléphone portable a également permis d’établir qu’il se trouvait dans le XIe arrondissement de Paris à partir de 00h15, soit simultanément à l’assaut donné par le Raid. Ou parle-t-il encore des coups de fil passés à la police à 1h30 et 1h31 du matin alors que les secours s’activent pour s’occuper des blessés et des rescapés ?

"Depuis, ‘j’ai la voix de merde du répondeur d’attente des flics qui tourne en boucle dans ma tête’", confiait Cédric R. à la presse le 15 janvier 2016.

Concert pour les victimes

A cette époque, son témoignage est bouleversant. Il raconte partout dans la presse que le soir des attaques il est sur la terrasse du café du Bataclan, il raconte encore avoir vu les jihadistes, parle de ce terroriste resté à l’entrée. Il détaille cette tragédie où une femme enceinte est passée devant le canon du tueur et a pris les balles qui lui étaient destinées. Il dévoile aussi ce tatouage sur son bras représentant une Marianne avec une larme de sang devant le Bataclan, avec la date du drame à jamais inscrite dans sa peau. Il évoque les hommages et les accolades que lui donnent des inconnus, place de la République, quand il explique qu’il était sur place ce soir là, qu’il se présente comme une victime. Il parle aussi beaucoup de ses amis rescapés, avec qui il a besoin d’échanger et de se retrouver.

Une spirale de mensonges qui le conduit, en février 2016, à l’Olympia, voir les Eagles of Death Metal pour le retour à Paris. Dans la salle, de nombreuses victimes du 13-Novembre invitées. Au chanteur Jesse Hughes qu’il croise avant le début du show, il lui confie n’avoir "rien pu faire" pour empêcher les terroristes le soir de l’attaque, provoquant les larmes de ce dernier. Une séquence visible à la toute fin du documentaires Eagles of Death Metal: Nos Amis. Prétendant se sentir mal pendant le spectacle, le jeune homme se présente "en pleur et totalement effondré" dans l’une des cellules psy prévues pour accueillir les éventuelles victimes en souffrance. Son état suscite particulièrement l’attention du personnel encadrant.

Incohérences

De fait, dès le lendemain, l’Institut national d’Aide aux Victimes et de Médiation (Inavem) le met en relation avec une association de son secteur afin de lui apporter une aide. Mais Cédric R. refuse de faire toute démarche pour justifier son statut de victime. Idem lors de sa demande d’indemnisation au Fond de garantie des victimes du terrorisme (FGTI). Pourtant, lorsqu’il engage la procédure, le jeune homme est insistant, allant jusqu’à appeler quasiment tous les jours la personne responsable de son dossier. Ce qui alerte les personnels qui signale son cas.

"Il y a peu de fausses victimes, rappelle Me Jean-François Laigneau, avocat du FGTI. Ce cas présentait des difficultés matérielles évidentes."

Rapidement, il est confronté à la réalité. Il refuse notamment de porter plainte malgré l’insistance du Fond de garantie, ce qui intrigue les enquêteurs du service. Quand on lui réclame des justificatifs de sa présence au bar du Bataclan le soir du 13 novembre, il ne peut fournir de tickets de caisse pour ses consommations et explique que ses amis ne veulent pas témoigner. A la place, il transmet trois "attestations" de témoins disant l’avoir vu sur les lieux.

"Sauveteur frustré"

Mais c’est une incohérence qui va particulièrement alerter les responsables du Fond de garantie des victimes de terrorisme: aucune femme enceinte ne fait partie des victimes des attaques, contrairement à ce que Cédric R. a martelé pendant des semaines.

Si le préjudice financier est nul, l'avocat du Fond, pour le symbole, va réclamer un euro de dommages et intérêts. "Le personnel du fond a été heurté de voir qu’on profite de la solidarité nationale", estime Me Laigneau.

Dans son dossier d'indemnisation, Cédric R. se déclare également en arrêt maladie. L'enquête va pourtant déterminer que les deux emplois qu'il occupait ont pris fin le 31 octobre 2015 et le 2 novembre 2015. D'ailleurs, les témoignages des anciens employeurs du jeune homme vont permettre de dresser le portrait d'un homme "peu fiable", d'une personne "instable", comme ils le décrivent. Pompier volontaire, membre de la protection civile, titulaire d'un diplôme d'ambulancier, le trentenaire a toujours évolué dans le secours. A-t-il voulu aider à prendre en charge les blessés le soir du 13-Novembre en se rendant au Bataclan?

"M. R. me semble chercher l'héroïsme", indique aux enquêteurs l'un de ses anciens patrons. "Il fait sans doute partie de ces sauveteurs frustrés en manque d'adrénaline, incontrôlables et dangereux."

Détention provisoire

L'enquête de personnalité réalisée par la brigade criminelle de Paris fait émerger un manque d'humilité. Un autre ancien employeur de Cédric R. parle de "mythomanie". L'audience de ce vendredi devra déterminer si le jeune homme présente un trouble du comportement ou une pathologie. "Il y a plusieurs sortes de mythomanie, celle qui est liée à un trouble psychologique profond qui peut s’apparenter à la schizophrénie et celle qui est utilitariste, décrypte le psychiatre Ladislas Kiss. Le mythomane essaie alors de retirer un avantage qu’il soit matériel, financier, narcissique…"

"Généralement ce sont des individus avec une personnalité fragile qui s’arrange pour être démasquée, poursuit le spécialiste. Ils cherchent à trouver une situation pour se mettre en valeur. Ce sont des personnes qui ont un sentiment profond de vide à remplir et ils le remplissent avec un événement extérieur."

Contactée, son avocate n'a pas souhaité s'exprimer. La justice a en attendant décidé de le placer en détention provisoire en octobre dernier, lors d'une comparution immédiate, car il venait de déménager en Nouvelle-Calédonie. C'est lors d'une visite en France pour se rendre au chevet de sa grand-mère malade que l'homme a appris que les gendarmes voulaient lui parler.

Justine Chevalier