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13-Novembre: les "tatoueurs du Bataclan" dévoilent un nouveau projet

Hippolyte et Julie se sont rencontrés au café du Bataclan avant de travailler ensemble.

Hippolyte et Julie se sont rencontrés au café du Bataclan avant de travailler ensemble. - DR

Situé dans le Bataclan, le salon de tatouage Black Bird Tattoo avait baissé le rideau après avoir tenté de survivre à la suite de l'attaque de la salle de concert. Un an plus tard, Julie et Hippolyte ont réappris à vivre et lèvent le voile pour BFMTV.com sur leur nouveau projet.

Ils se sont connus au café du Bataclan, ont appris à se connaître au salon de tatouage du Bataclan et prennent un nouveau départ, à deux, dans un nouveau projet au Bataclan. Ils? Hippolyte et Julie, aussi surnommée la "tatoueuse du Bataclan". Alix, associée également au projet, a fait le choix de repartir vivre au Canada dès le lendemain des attentats, comme prévu. Dans quelques jours, après la réouverture de la salle de concert le 12 novembre, le duo ouvrira "Tôpette", une sorte de speakeasy à l'envers. Le bar ne sera pas caché derrière une activité légale, comme lors de la Prohibition, mais derrière le café se cachera l'activité mystère. 

Il fallait bien un an pour pouvoir lever à nouveau le rideau de fer de ce petit commerce situé dans le Bataclan. Un an au cours duquel Hippolyte et Julie ont bien tenté de poursuivre leur activité dans le XIe arrondissement, devenu véritable mémorial et objet de curiosité, avant de se consacrer à une autre tâche bien plus personnelle mais nécessaire: se reconstruire malgré l'horreur des événements, à laquelle ils ont assisté au premier rang. Un travail à deux entre l'ex-gérant et l'ex-salariée, devenus inséparables.

"La première étape, c'était de se retrouver, la deuxième de retrouver le lieu", confie Hippolyte à BFMTV.com. "Mais désormais, il n'y aura plus de tatouage ici", tranche Julie, alias anciennement Dju Kran Duff.

Le café va remplacer l'ancien salon de tatouage Black Bird Tattoo.
Le café va remplacer l'ancien salon de tatouage Black Bird Tattoo. © DR

L'accueil des rescapés

Exceptionnellement, le 13 novembre 2015, Dju Kran Duff décide de fermer le salon plus tôt. Le lieu est situé à gauche de l'entrée principale de la salle de spectacles. Comme à chaque soir de concert, du monde est attroupé sur le trottoir. Julie, elle, rentre à son appartement situé Passage Saint-Pierre-Amelot, là où donnent les portes de sécurité du Bataclan. A peine arrivée à son domicile, l'artiste n'aura pas le temps de souffler, elle va être entraînée dans une nuit d'horreur marquée par l'attaque perpétrée par le commando de terroristes.

"J'ai le temps de rentrer, de poser mon sac, et là, j’entends crier, ça tape à ma porte et on demande ‘au secours’, ‘sauvez-nous’, ‘ouvrez s’il y a quelqu’un’, détaille Julie, qui s'exprime pour la première fois publiquement. Lors d'une première vague, deux personnes entrent, je ne comprends pas trop ce qui se passe donc je referme la porte mais à ce moment-là ça retape, il y a une troisième personne. Au moment où je refermais il y a quelqu’un qui passe son bras qui me dit ‘moi aussi’."

Vêtements déchirés, sang sur le corps, ces rescapés sont "blancs, livides", "Le visage de la terreur m'a traumatisé pendant longtemps", souffle l'ex-tatoueuse. Mais ce soir-là, elle ne flanche pas: "J’ai installé tout le monde, j’ai dit 'l’eau c’est ici, les toilettes, c’est là. Vous ne me posez pas de question, vous faites comme chez vous'" Mais un anecdote lui revient: "Ce jour-là je n’avais qu’une tablette de chocolat dans mon placard, poursuit-elle. Pendant longtemps je me suis dit ‘c’est la loose quand même’".

"Il n'y a aucun sentiment"

Des souvenirs étonnants face à la réalité de la situation. Julie et les rescapés du Bataclan vont passer plusieurs heures allongés dans la chambre de la jeune femme. "De ma fenêtre on voit le passage Saint-Pierre-Amelot et on voit tout ce qui se passe, les lumières, les balles qui partent et les gens qui crient dans la rue", se rappelle-t-elle. La gravité des événements, elle s'en rendra compte pendant la soirée après un appel d'une amie policière soulagée d'apprendre qu'elle n'était plus dans le salon. 

"Elle ne sait pas quoi me dire, confie Julie. Je m’aperçois que ça va être très dur car elle-même est paniquée. A un moment, de la fenêtre, on voit des brassards orange de policiers, des casques de pompiers, on se dit que c'est bon mais vient une rafale (de tirs des terroristes NDLR) et tout le monde partir en courant. On se dit que ça va être long..."

De son côté, Hippolyte n'est pas très loin. Il passe la soirée dans un restaurant avec des amis. "Nous devions aller dîner chez quelqu’un avec Julie ce soir-là, se rappelle le gérant du Black Bird Tattoo. C'est la raison pour laquelle on n’était pas sur la terrasse au café du bataclan comme tous les vendredis soir. On n’aurait jamais dû être là où on était ce soir-là." Conscient que quelque chose se passe, il appelle la tatoueuse. "Je l’ai au téléphone avec une voix que je ne reconnais pas", explique-t-il. 

Et de poursuivre: "Elle a une voix très posée, très calme, presque effrayante. Il n’y a aucun sentiment, il n’y a rien. Elle me dit ‘Hippolyte ne t’inquiètes pas, je suis dans l’appartement, on est avec des personnes, on est allongé par terre, on regarde tout à la télé. On va bien, ne t’inquiètes pas."

Aller travailler comme avant

Cette distance avec l'attaque tragique qui a coûté la vie à 130 personnes Julie va la conserver encore quelques heures. Libérée, comme les rescapés par des policiers, elle va d'abord être prise en charge avant de regagner son appartement. "On retourner dans un bâtiment qui est bardé de sang parce que c’est Resident Evil, décrit-elle. J’ai changé mes draps, j’ai jeté les serviettes, j’ai fait le ménage et je me suis mise devant la télé et j’ai appelé ma mère."

Dans l'appartement restent toujours des effets personnels des rescapés. "Les affaires c’est aussi marquant que les mares de sang", complète Hippolyte. Le samedi matin, son coup de fil va sortir Julie de sa torpeur. La jeune s'était levée pour "aller travailler". "Je suis la tatoueuse du Bataclan", lance-t-elle à un policier incrédule. Elle va rejoindre son ami et les deux vont devoir traverser le périmètre de sécurité, entièrement vide, pour récupérer des affaires dans l'appartement de la jeune femme où elle ne peut plus vivre. Une expérience qui va sceller le duo.

"Sur 500 mètres, il n’y a plus rien, détaille le gérant. 500 mètres, de vide. On est deux en train de marcher, et on regarde partout il n’y a pas de bruit. On est escorté, il y a des snipers sur les toits. On entend que le bruit des armes, le claquement des chaussures sur le sol. On passe devant le Bataclan, sous la bâche, et là on voit ce qu’on n’a pas envie de voir."

Le Black Bird Tattoo était devenu un mémorial.
Le Black Bird Tattoo était devenu un mémorial. © DR

"Je ne pouvais pas faire mal"

Passé l'apéro des retrouvailles entre amis, rapidement le duo se remet au travail. "On avait des rendez-vous à honorer", assure Hippolyte. Le 5 janvier, le Black Bird Tattoo rouvre. Julie a elle passé quelques semaines "au vert". Lui nettoie le sang et les impacts sur la devanture, le tout au milieu d'un mémorial de fleurs et de bougies. "J’ai été très dure avec Julie, je lui ai dit ‘si tu vas rouvrir, tu vas tatouer’", assume le patron d'alors. Pour elle, le traumatisme est ancré.

"Je suis choquée, j’ai vu des corps blessés... ça me faisait peur de faire mal, confie-t-elle. J'étais prête psychologiquement à tatouer mais je ne pouvais pas faire mal."

Quatre mois vont être nécessaires pour rattraper les rendez-vous pris. Puis le Black Bird Tattoo baisse le rideau, après avoir reçu de nombreuses demandes de victimes du Bataclan. Ils voulaient que ça soit Dju Kran Duff qui les marque au corps. Ils voulaient le même tatouage que l'ami décédé ce soir du 13 novembre. "On recevait une cinquantaine de mails par jour pour des demandes en lien avec les attentats, se souvient Julie. Avec Hippolyte, on refuse. On ne fera pas d'argent avec ça."

Anonymes impliqués

Cette nouvelle étape du deuil va commencer dans un autre établissement, dans un autre arrondissement, là où personne ne les connaît et viendra les chercher. "Il fallait partir pour vivre." Les deux originaires du Maine-et-Loire connaissent un succès moyen mais peu importe, Julie et Hippolyte sont ensemble. "Si on n’est pas deux là-dedans, on est beaucoup moins fort", consent l'artiste du duo. "Sans Julie, je n’aurai peut-être pas eu le cœur de remonter quelque chose", rétorque du tac au tac le gestionnaire de l'affaire.

Ces "anonymes impliqués" du 13-Novembre, comme ils se définissent, sont retournés au Bataclan comme associés. Pour le tatouage, ce n'est plus le lieu. Pour Julie, son ex-patron et désormais ami, l'aide à travailler moins, à vivre différemment. "Le tatouage, c'était ma vie", concède celle qui se faisait appeler Dju Kran Duff. 

"Ah oui! Hippolyte et Julie sont associés...ils travaillent juste ensemble!! En fait, ils jouent surtout", tweetaient le duo il y a quelques jours.

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Justine Chevalier