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Mon Bataclan: un rescapé raconte son 13 novembre dans une BD

Alors que le premier anniversaire des attentats de Paris approche, Fred Dewilde, présent au Bataclan le soir du drame, livre sa vision de la tuerie dans une bande-dessinée en forme d'exutoire. L'occasion d'en apprendre encore sur le drame qui a coûté la vie à 90 personnes, et blessé plusieurs centaines. Pour BFMTV et BFMTV.com, l'auteur revient sur cette terrible soirée et sur le travail qui en a découlé.

Des dessins, pour s’imaginer l’horreur. Un texte, pour la ressentir, l’appréhender, et peut-être même la comprendre. Dans Mon Bataclan, qui sort ce vendredi dans les librairies, Fred Dewilde livre "sa vision de la réalité" du 13 novembre 2015. Un soir qui débutait si bien, comme il le raconte, entouré d’amis, avec "un chouette concert et pas mal de bière". Dans cette bande-dessinée l’auteur réussit à offrir un nouveau regard sur le drame, tout comme sur "l’après".

A quelques jours du premier anniversaire des attentats, nous l’avons rencontré pour BFMTV & BFMTV.com.

> Note de la rédaction: l'auteur de ces lignes était également présent au Bataclan le soir du drame.

Un "ressenti", pas une vérité

"C’est un besoin impérieux", né les jours qui ont suivi l’événement, qui a conduit à la réalisation de cette BD. Fred Dewilde -c'est un pseudonyme- doit rapporter ce qu’il a "vécu ce soir-là", il n’a tout simplement "pas le choix". Un témoignage de plus, "une pièce apportée au puzzle", nous explique-t-il, qui n’a pas d’autre vocation. Et surtout pas celle de retranscrire l’exacte vérité sur les circonstances de l’attaque qui a coûté la vie à 90 personnes, en blessant plusieurs centaines d’autres, traumatisant l’intégralité restante. Non, Mon Bataclan est le récit singulier d’une violence pas ordinaire, construit sur la base de sons, d’émotions et de sensations que seules les personnes piégées ce vendredi soir peuvent comprendre.

"Chaque histoire (de rescapé, NDLR) est différente, mais le ressenti est sensiblement toujours le même”, déclare le dessinateur. "Les survivants peuvent se retrouver dans cette bande-dessinée."

"Montrer la violence, gratuitement, n’avait aucun intérêt"

Les autres se feront une idée plus affûtée "d’une autre réalité", celle de la guerre, de la peur, de la terreur. Un quotidien, pour d’autres gens sur la planète, qui est venu frapper de plein fouet jeunes et moins jeunes, au milieu d’un moment de fête. Du bonheur, à l’enfer.

Un enfer invoqué par les terroristes, et leur folie. Dont la représentation a été un sérieux frein au processus créatif de Mon Bataclan. Comment revenir sur l’horreur en cette salle de spectacle, tout en refusant de dessiner "l’ultra-violence"? Tout ce qui vient en tête de Fred, au début, ce sont "les corps éclatés, explosés, déchirés". Il sait les dessiner, "mais c’est trop violent". "Montrer la violence, gratuitement, n’avait aucun intérêt", ajoute ce père de trois enfants. Changement de méthode: "J’ai commencé par écrire. Il fallait que je trouve des métaphores pour avoir envie et pour réussir à dessiner tout ça." Un obstacle persiste: il ne faut pas "personnifier" les jihadistes.

"Je ne voulais pas les représenter en tant qu’être humains, parce qu’ils ont choisi de sortir de l’humanité", précise le graphiste. "Ces gens sont déjà morts à l'intérieur. Quand on en arrive à désirer tuer d’autres personnes, n’importe qui, dans la rue, simplement pour une cause, il n’y a plus rien à faire."

"Quatre cavaliers de l'apocalypse"

Le coup de crayon est bloqué par cette difficulté, impossible de débuter le travail. Puis l’illustrateur revoit des amis allemands. Dans leur discussion, ils évoquent une chanson (Bap - Bahnhofskino) qui fait référence aux Cavaliers de l’apocalypse. Le dessinateur repense alors à l’art d’Albrecht Dürer, et à ces quatre semeurs de mort chevauchant leurs montures. Le verrou saute. "Quatre cavaliers de l’apocalypse, sans leurs putains de chevaux!" voilà comment évoquer les terroristes. Puisqu’ils sont déjà morts, avant même d’entrer au Bataclan, autant les montrer comme tels: l’auteur représente quatre squelettes armés de ceintures d’explosifs et de Kalachnikovs. "C’est ce qui m’a permis de débuter la BD."

Fred Dewilde dessine bien quatre assaillants dans son livre, et non trois, comme le rapporte la version officielle des événements. "J’ai dessiné ce que j’ai vu, tout comme d’autres personnes ce soir-là, je suis convaincu que les terroristes étaient quatre." Loin de lui la volonté de jeter le doute sur le travail des enquêteurs, l’auteur s’interroge: "Ai-je été influencé par la gravure de Dürer qui a falsifié mon souvenir, ou est-ce la réalité qui a appelé l’image?” Une question sans réponse.

Extrait de "Mon Bataclan", de Fred Dewilde
Extrait de "Mon Bataclan", de Fred Dewilde © BFMTV

Deux vivants au pays des morts

Si les terroristes n’ont pas de visage dans cette bande-dessinée, son auteur, lui, en a bien un. Pour se réapproprier sa propre histoire, la transmettre, il se met en scène tout au long du récit. On le voit trinquer avec ses amis juste avant que la première partie du concert ne débute, et c’est sur ses traits qu’on devine la sidération causée par le début de l’attentat.

Ce 13 novembre 2015, Fred Dewilde est très vite coincé au milieu du carnage, sans échappatoire. Il s'effondre, happé par le mouvement d’une foule en panique. A terre, dans une mare de sang, il se retrouve à côté d’une jeune femme, blessée. Mon Bataclan est aussi l’histoire d’une rencontre aussi extraordinaire qu’improbable, entre deux rescapés qui font les morts, pour rester vivants. Ils chuchotent: "On se présente, pour commencer", relate l’homme de 49 ans. "Elle s’appelle Elisa, elle me donne son groupe sanguin, et je fais de même".

"Une bulle d’humanité" en plein carnage

Main dans la main - image représentée en couverture de l’ouvrage - les deux victimes se créent "une bulle de survie, d’humanité". Un simple dialogue, qui prend la forme d’une résistance face à la tuerie. "Que ces derniers instants que l’on est en train de vivre soient humains, c’était visiblement primordial", analyse Fred. Seuls les injonctions des terroristes, leurs tirs, et le déclenchement de l’une de leurs ceintures d’explosifs mettent en suspens leur échange. Des morceaux de chair leurs retombent dessus, un bout d'os finit sa course à quelques centimètres de leurs têtes.

"On ne savait pas du tout si l'instant d’après on n’allait pas être sous une explosion, sous une balle." Alors que chaque seconde s’écoule aussi lentement qu’une heure, "on s’habitue pratiquement au danger. L’idée qu’on peut mourir est évidente, autant profiter de tout ce que l’on a comme moment de vie."

Chaque nouveau battement de coeur est une victoire, qui les fera tenir jusqu’à l’arrivée des forces de l’ordre. La délivrance, la survie.

"Mon Bataclan"
"Mon Bataclan" © BFMTV

"Vivre encore..."

Ce qu’il advient de Fred, et de sa nouvelle vie de victime, il le détaille dans un long texte accompagnant la BD, intitulé Vivre encore…. De la difficulté de sa reconstruction à son impossibilité de retrouver une vie "normale", celui qui est graphiste spécialisé en illustration médicale livre un témoignage poignant sur "l’après 13-Novembre". La peur, sa famille, la culpabilité, les Eagles of Death Metal, Charlie Hebdo, l’islam, la banlieue de son enfance, sont notamment évoqués. Au même titre que le terrible écho qu’ont provoqué les attentats de Bruxelles en mars, et le massacre du 14 juillet, sur la Promenade des Anglais à Nice.

Si l’image est la force incontestable de Mon Bataclan, le verbe n’a rien à lui envier. Les mots sont justes, simples et percutants, drôles même, par instant. Ils ont le mérite d’ouvrir la réflexion. Le tout, sans haine, que Fred Dewilde a pourtant côtoyé sous sa forme la plus extrême à l’intérieur du Bataclan.

"L’ennemi", écrit-il, "c’est celui qui cède à son tour, qui répond à la haine par la haine". "Soyons moins cons", conseille ce pacifiste convaincu, "choisissons la vie".

"Mon Bataclan", (Lemieux éditeur, 48 pages, 15 euros)

L'Interview vidéo de Fred Dewilde est réalisée par Thomas Misrachi & Jérémy Muller.

https://twitter.com/jmaccaud Jérémy Maccaud Chef d'édition BFMTV