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Gilets jaunes: comment ce mouvement inédit a évolué depuis son apparition il y a deux ans

Les gilets jaunes réunis sur les Champs-Elysées le 24 novembre 2018

Les gilets jaunes réunis sur les Champs-Elysées le 24 novembre 2018 - LUCAS BARIOULET / AFP

En novembre 2018, une marée de chasubles fluos était descendue dans les rues et sur les ronds-points, pour réclamer la suppression de la taxe carbone, mais aussi plus de justice sociale. Deux ans après, si les gilets jaunes se font plus discrets, leur mouvement n'a pas disparu.

Il y a deux ans, des dizaines de milliers de manifestants habillés de gilets jaunes s'étaient mobilisés dans toute la France pour manifester contre une hausse des taxes sur le carburant. Ce samedi 17 novembre marquait le début d'un mouvement qui a réuni, pendant des mois sur les ronds-points et dans les manifestations, ceux qu'on appelle les gilets jaunes.

"Je n'imaginais pas la tournure que cela pouvait prendre", se souvient auprès de BFMTV.com Steven Mathieu, gilet jaune dès le début mouvement.

Deux ans plus tard, les rassemblements le samedi, numérotés en "actes" tout au long de la mobilisation, se sont arrêtés, et les ronds-points ne sont plus occupés jours et nuits par ces protestaires. Mais le mouvement est loin d'avoir disparu.

La "taxe carbone", point de départ de la grogne

Tout a commencé fin 2018, par une hausse du prix de l'essence, appelée la "taxe carbone", qui avait été pensée par le gouvernement dans le cadre de la transition écologique, et du principe de pollueur-payeur. Cette annonce a été accompagnée sur les réseaux sociaux de critiques abondantes, dont certaines ont été particulièrement partagées, comme la vidéo de Jacline Mouraud, future tête du mouvement, qui fait alors plusieurs millions de vues: "Qu'est-ce que vous faites du pognon? À part changer la vaisselle de l'Élysée ou vous faire construire des piscines", déclarait-elle, "On n'en peut plus".

La pétition, lancée par Priscillia Ludosky sur la plateforme Change.org, "Pour une Baisse des Prix du Carburant à la Pompe !", rencontre également un succès sans précédent. "C'est encore aujourd'hui la pétition la plus signée de notre plateforme en France", avec près d'1,3 millions de signataires, déclare Sarah Durieux, directrice de Change.org France, contactée par BFMTV.com. "Elle a été lancée en mars 2018, elle a vivoté pendant quelques mois puis il y a eu des articles dans la presse locale et des groupes sur Facebook", qui ont lancé la machine.

Sarah Durieux souligne que contrairement à d'autres pétitions ayant rencontré un succès important, celle-ci "n'est alors pas du tout soutenue par un parti, une personnalité ou un syndicat". Le succès de la pétition se fait grâce à sa circulation sur les réseaux sociaux. Ce bouche-à-oreille numérique va finir par mobiliser des dizaines de milliers de Français le 17 novembre, sur environ 2000 points de rassemblements différents.

Un mouvement de "primo-manifestants"

Benjamin, gilet jaune qui gère la page Facebook "Opérations Spéciales GJ" - réunissant plusieurs milliers de personnes - explique à BFMTV.com avoir été présent dès les débuts du mouvement, alors qu'il n'avait jusque-là participé que de loin à des mobilisations citoyennes: auparavant, "je suis allé deux ou trois fois à Nuit Debout, sans que cela éveille mon intérêt".

Cette absence d'engagement avant la mobilisation gilets jaunes est une réalité pour une bonne partie des manifestants au début du mouvement. "On retrouve entre un tiers et la moitié de primo-manifestants, voire des primo-contestataires", soit qui n'ont jamais participé à une mobilisation sociale, explique à BFMTV.com Emmanuelle Reungoat, maîtresse de conférences en science politique à l'Université de Montpellier. Elle réalise depuis la fin 2018 des enquêtes qualitatives et quantitatives sur la mobilisation des gilets jaunes, avec un groupe de chercheurs.

Avant de se revendiquer du mouvement, Steven Mathieu n'avait également connu "aucun engagement politique ou militant". À l'époque, il y avait juste "une vidéo qui avait fait le buzz, mais ça ne s'appelait pas le mouvement gilet jaune". Il se souvient aussi de la vidéo encourageant à porter un gilet jaune lors de la manifestation. Steven Mathieu explique que la politique de Macron ne lui convenait pas, et qu'il avait vécu comme une injustice pour les plus précaires l'instauration de la taxe carbone.

"Une personne avait lancé un groupe Facebook, je l'ai rejoint" raconte-t-il. Courant octobre, une réunion est organisée sur le sujet à Commercy (Meuse), où Steven Mathieu vit. "Les gens sont venus, on s'est demandé ce que l'on pouvait faire, et on a voté". Dès le début du mouvement, les gilets jaunes de Commercy bloqueront régulièrement les entrées de la ville, et mèneront différentes actions.

"Très vite, le débat s'est élargi"

Rapidement, les revendications dépassent la suppression de la taxe sur l'essence et les manifestants critiquent la baisse du pouvoir d'achat des Français, notamment des plus modestes. "La taxe sur l'essence, ce n'était qu'un prétexte", assure Steven Mathieu, pour qui dès le début, c'est une remise en cause du système, une demande de plus de justice sociale qui s'est faite entendre.

Sur la pétition lancée par Priscillia Ludosky émergent d'autres réclamations parmi les mises à jour, et "très vite, le débat s'est élargi", note Sarah Durieux. Dès le 7 décembre, alors que le gouvernement a annoncé qu'il annulait la taxe carbone, Priscillia Ludosky poste un billet dans lequel elle liste les autres revendications des protestataires: la création d'un système de Référendum d'Initiative Citoyenne (Le fameux RIC), la création d'une Assemblée citoyenne, la revue à la baisse du pourcentage de toutes les taxes pour les produits de première nécessité, mais aussi une demande pour la "réduction significative des salaires des membres du gouvernement".

Après le pic du 17 novembre, lors des manifestations, et sur les ronds-points a lieu "une socialisation entre les gilets jaunes, les revendications s'élargissent, il y a des moments d'élaboration politique, une construction du groupe", explique Emmanuelle Reungoat.

Les premiers manifestants découragés

Cette évolution rapide entraîne aussi des départs parmi les manifestants. "Une partie des personnes qui étaient là le 17 novembre ou en décembre ne sont ensuite plus revenues ni aux manifestations, ni sur les ronds-points", explique Magali Della Sudda, chargée de recherches au CNRS et au centre Emile Durkheim de Bordeaux. Elle a également participé au groupe de recherche qui a suivi, dès ses débuts, le mouvement des gilets jaunes.

"Il y a celles et ceux qui ne s'étaient jamais engagés auparavant et qui ont tout simplement arrêté", explique-t-elle. Mais il est aussi possible que certains ne soient descendus dans la rue que pour le retrait de la taxe carbone, et "ne se soient plus retrouvés dans les revendications du RIC, de justice sociale et environnementale" qui ont suivi.

"Il y a eu la fatigue des ronds-points, venir tous les jours, dans le froid, c'est très fatigant", ajoute Steven Mathieu, qui pense aussi qu'avec le Grand Débat, "Emmanuel Macron a lâché sur certains points, donc d'autres manifestants ont arrêté".

Enfin, "les arrestations et contraventions avant les manifestations ont pu décourager certaines personnes aux revenus modestes", qui composaient une bonne part des manifestants au début du mouvement. Pour Benjamin, c'est surtout ce dernier point qui a coûté des membres aux gilets jaunes. "Le fait de porter un gilet jaune coûte 135 euros", déclare-t-il, en référence à l'amende pour "manifestation non autorisée".

Les blessures très graves de plusieurs manifestants - perte d'une main, d'un pied, oeil perdu - dès les premières mobilisations ont également fatalement dû décourager certains protestataires. "La nuit, c'est des insomnies, des cauchemars. C'est l'horreur au quotidien pour essayer de se démerder comme on peut avec une main. Pour l'instant, c'est l'enfer total", témoignait en avril 2019 un gilet jaune ayant eu la main arrachée dans une manifestation. Des centaines d'enquêtes ont été ouvertes à l'IGPN pour étudier l'implication des forces de l'ordre dans ces violences.

Un mouvement très hétérogène

Emmanuelle Reungoat rappelle que les gilets jaunes sont un mouvement "très hétérogène, avec beaucoup de personnes issues de la classe populaire et de la classe moyenne, des gens ne se revendiquant ni de gauche, ni de droite, et d'autres se disant d'extrême gauche ou d'extrême droite". Elle observe toutefois qu'au fur et à mesure de sa structuration, le mouvement s'est gauchisé, et a été rejoint par des militants plus traditionnels.

La percée médiatique des gilets jaunes s'accompagne des premières fissures. Dès décembre, ils sont invités par le gouvernement à désigner des représentants pour ouvrir une discussion à Matignon. Cela provoque des débats au sein du jeune mouvement: quelles revendications seraient acceptées par tous? Qui est ce "tous"? Comment quelques personnes pourraient-elles légitimement le représenter? Des questions similaires se posent ensuite lorsque Ingrid Levavasseur, une des têtes médiatiques des gilets jaunes, annonce sa candidature aux élections européennes, et est violemment rejetée par une partie des gilets jaunes.

Ingrid Levavasseur prise à partie.
Ingrid Levavasseur prise à partie. © LINE PRESS / AFP

"Il y a eu une très grande défiance exprimée par ce mouvement et ses participants, ils ne voulaient pas des partis", déclare Magali Della Sudda. "Nous, on était contre les représentants au gouvernement, on ne voulait personne à notre place", explique Steven Mathieu. S'il qualifie "d'erreur", la candidature d'Ingrid Levavasseur aux européennes, il concède également que cela a permis de faire parler du mouvement et de ses revendications.

Invectivée de toutes parts, cette dernière renonce finalement à présenter une candidature au parlement européen, et déclare avoir "quitté le mouvement le 17 février 2019", dans une interview à Actu.fr. "Les personnes qui étaient là au début pour dire leur précarité, les sympathisants du 17 novembre, ne sont plus dans la rue", dit-elle également, ajoutant que "la forme de ce mouvement n’est pas la bonne".

Malgré les scissions, le mouvement perdure, et s'organise. Fin janvier 2019, un événement appelé "l'Assemblée des assemblées" est par exemple organisé à Commercy. Près de 75 délégations de gilets jaunes se réunissent alors dans cette ville de 5000 habitants pour débattre sur les revendications du mouvement ou encore comment le structurer, rapporte alors Reporterre. L'expérience se reproduira plusieurs fois, et une sixième attend d'être programmée, selon le site "Assemblée des assemblées".

"Notre image est désastreuse"

Mais malgré ces efforts de structuration, le mouvement s'éfiloche au fur et à mesure des samedis, et son image se ternit avec des manifestants tenant des propos antisémites, mais aussi les images de violences relayées pendant les manifestations, comme le saccage de l'Arc de Triomphe le 1er décembre 2018, ou les dégradations de commerces. Les messages complotistes et fausses informations, parfois massivement partagés sur les groupes des gilets jaunes, ont aussi contribué à décrédibiliser le mouvement de l'extérieur.

"Au fil du temps, ça a été complètement dévoyé. 'Les gilets jaunes' c'est aussi l'enfer, j'ai été obligée de rester enfermée ici pendant trois semaines, c'était des menaces de mort perpétuelles", témoignait début octobre Jacline Mouraud sur Franceinfo. "Notre image est désastreuse", déclare sans détour Benjamin.

Sur la page Opérations Spéciales GJ, Benjamin assume faire la promotion du mouvement, afin de "donner une meilleure image des gilets jaunes" en produisant du contenu, mais aussi en partageant des actions de groupes de gilets jaunes à travers la France. Selon lui, même si "les gens font partie de milieux différents, on arrive à tenir la distance car les groupes se structurent, les gens se connaissent aujourd'hui et les actions peuvent se coordonner", bien que le mouvement "manque d'argent", pour monter vraiment en puissance.

Un développement à l'échelle locale

Aujourd'hui, les gilets jaunes "se développent beaucoup à l'échelle locale", explique Emmanuelle Reungoat. Avec l'importante sociabilisation du début de la mobilisation se sont créés de "forts réseaux d'entraide, par exemple entre mères célibataires". "Il y a une réelle solidarité entre les gens, on se voyait tous les jours", souligne Steven Mathieu. Il cite également les "maisons du peuple", des lieux où peuvent se réunir des collectifs pour débattre ou préparer des actions, ouverts dans plusieurs villes.

Des gilets jaunes étaient également présents sur certaines listes aux municipales, voire comme têtes de listes. Steven Mathieu a ainsi mené une liste dans sa ville de Commercy, mêlant gilets jaunes et habitants sans étiquette de la commune. Alors que la dynamique du mouvement s'essouflait, "on ne voulait pas que tout soit perdu", explique-t-il, "on voulait que le mouvement perdure dans un enracinement local". Si sa liste avait gagné - ce qui n'est pas le cas - il aurait mis en place une assemblée citoyenne dans la ville, qui aurait décidé des projets à mener, ou non.

Plus récemment, les fameux chasubles fluo ont également été aperçus dans diverses manifestations pour l'environnement, mais aussi aux rassemblements contre les violences policières et pour Adama Traoré. "Il y a une porosité entre ces mouvements qui revendiquent parfois la même chose, un effet de coalition", observe Sarah Durieux.

Que signifie le port du gilet jaune aujourd'hui?

Le confinement, et plus largement la pandémie de coronavirus, sont venus mettre un coup d'arrêt important aux initiatives des gilets jaunes, et bien que des appels à l'action circulent encore sur les réseaux sociaux, leur futur reste pour le moment incertain. Benjamin assure qu'à l'avenir, il "mettra encore le gilet jaune, c'est une question de dignité". Pour lui, ce vêtement "porte un profond désir d'évolution sociétale et cristallise le mal-être d'une société et le désir d'une société nouvelle".

Le discours est un peu plus timoré chez Steven Mathieu. Au début "porter le gilet jaune, c'était se rendre visible et faire partie d'un mouvement citoyen", explique-t-il, mais "je ne le porte plus parce qu'à un moment donné c'est devenu un symbole clivant, et difficile à porter dans une petite ville où tout le monde se connaît".

Pour ces deux gilets jaunes du premier jour, le mouvement peut tout à fait repartir, dans les semaines et mois à venir, peut-être sous une forme différente. "On a toujours énormément de propositions", assure Benjamin. "Les gens ne sont pas rentrés chez eux parce qu'ils étaient satisfaits, il y a toujours de la colère", fait valoir Steven Mathieu.

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV