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Formation, information, médiation... Comment améliorer le maintien de l'ordre en France?

Forces de l'ordre à Nantes le 11 janvier 2020 lors d'une manifestation contre la réforme des retraites

Forces de l'ordre à Nantes le 11 janvier 2020 lors d'une manifestation contre la réforme des retraites - Loic Venance - AFP

Le président et le ministère de l'Intérieur ont formulé leur souhait d'améliorer la déontologie, mais aussi les techniques d'intervention relatives au maintien de l'ordre, après de nombreuses accusations de violences policières lors des manifestations contre la réforme des retraites. Quels points sont particulièrement problématiques actuellement?

Emmanuel Macron a appelé mardi le ministère de l'Intérieur à faire rapidement des "propositions pour améliorer la déontologie" des forces de l'ordre accusées de violences, dernièrement dans les manifestations contre la réforme des retraites. Pour le chef de l'État, il y a urgence face à des "comportements, pas acceptables, (qui) ont été ou vus ou pointés", car ils peuvent "atteindre la crédibilité et la dignité" des forces de l'ordre. Il déplore dans le même temps "la violence et le nihilisme politique" qu'expriment selon lui certains manifestants.

Au ministère de l'Intérieur, on souligne avoir "déjà engagé plusieurs travaux sur la déontologie et le contrôle", avec notamment le futur "schéma national du maintien de l'ordre dont les conclusions doivent aboutir dans quelques semaines". "Nous allons voir ce qu'il y a à améliorer, de la formation aux techniques d'intervention", ajoute-t-on.
"Les mots utilisés par le ministère de l'Intérieur et le président de la République sont forts, c'est très rare qu'ils posent sur la table le sujet du recours à la force. Il y a un fléchissement", analyse Aline Daillère, spécialiste des questions des violences policières, interrogée par BFMTV.com. "C'est louable, ça appelle à faire des propositions, à faire évoluer les choses".

Cette annonce a été moins bien accueillie du côté des forces de l'ordre. "Je les invite à lire le code de déontologie déjà en place, je ne sais pas ce que l'on peut rajouter à cela", réagit auprès de BFMTV.com Philippe Capon, secrétaire général du syndicat UNSA Police. Selon lui, il s'agit "d'un argument politique utilisé à un mauvais moment par l'exécutif".

"S'il n'y a pas de contrôle derrière, cela n'a pas d'impact"

Le code de déontologie en vigueur pour la police nationale et la gendarmerie nationale date du 1er janvier 2014. Il comprend déjà des indications précises sur l'utilisation de la force et des armes par les forces de l'ordre: "Le policier ou le gendarme emploie la force dans le cadre fixé par la loi, seulement lorsque c’est nécessaire, et de façon proportionnée au but à atteindre ou à la gravité de la menace, selon le cas", explique par exemple l'article R.434-18. 

"On est déjà la profession la plus contrôlée de France, la plus sanctionnée", argue Philippe Capon, quand on lui parle d'ajouter aux codes en place de nouvelles mesures d'encadrement. Si Aline Daillère souligne que "le code de déontologie existant est relativement précis", le problème réside en revanche dans son application. "C'est louable de vouloir l'améliorer, mais s'il n'y a pas de contrôle derrière, cela n'a pas d'impact".

La chercheuse souligne par exemple le port du RIO (référentiel des identités et de l’organisation), un matricule servant à identifier individuellement "les agents qui exercent leurs missions en tenue d'uniforme", comme le précise l'arrêté du 24 décembre 2013. Plusieurs policiers ont été filmés ne le portant pas pendant les manifestations, alors qu'il s'agit d'une mesure obligatoire, comme le soulignait encore 20 minutes en décembre. "Les policiers ne peuvent pas être identifiés, il est donc impossible de les poursuivre en cas de faute", déplore Aline Daillère

"Je ne dis pas qu'il n'y a pas de problèmes, je sais qu'il y a eu des blessés" parmi les manifestants, précise le syndicaliste. Il déclare ne pas cautionner certains gestes filmés "comme la vidéo du croche-pied ou celle montrant une aide-soignante frappée. Mais il ne faut pas en faire une généralité." Selon lui, l'annonce du gouvernement ne va faire que "galvaniser une partie de la population" contre les forces de l'ordre.

"La médiation et la communication"

Selon Aline Daillère, pour apporter des améliorations aux rapports tendus entre une partie de la population et les forces de l'ordre, il faut d'abord "changer la façon dont on conçoit la police, et regarder ailleurs comment ça se passe. Par exemple au Royaume-Uni la police est plus tournée vers la population, en France, elle se tourne plus vers l'État", explique-t-elle. "En Allemagne dans les manifestations, certains policiers ne portent pas leur armure et vont parler avec les manifestants".

Un rapport de 2017 de l'Assemblée nationale s'intéresse d'ailleurs au "maintien de l'ordre au regard de la déontologie" en analysant les exemples de nos voisins belges, allemands et britanniques. Dans ces trois pays "la médiation et la communication ont été intégrées aux méthodes de gestion de l’ordre public", y est-il écrit.

"Par exemple en Allemagne, quand un manifestant est arrêté, des policiers vont expliquer pourquoi il a été arrêté", explique Aline Daillère. En France dans le même cas, "on ne communique pas. La foule va se solidariser avec la personne arrêtée sans même savoir ce qui lui est reprochée, elle se sent attaquée dans son corps" et peut donc réagir violemment à ce qu'elle perçoit comme une injustice.

Or en Allemagne et en Grande-Bretagne, "la priorité est donnée aux interpellations à l’issue des manifestations, notamment pour éviter les effets de solidarisation de la foule", explique le rapport.

Tenir les manifestants informés

Les sommations et interventions face à des groupes violents sont également diffusées autrement: si les forces de sécurité allemandes "décident d’intervenir, elles doivent en informer en amont les autres manifestants. Les informations sont diffusées par des hauts parleurs placés sur des véhicules mais aussi par Twitter, en temps réel, et expliquent les manœuvres de la police y compris celles en réaction à un débordement", explique l'Assemblée nationale.

Le secrétaire général de l'Unsa souligne que le moment des sommations peut en effet s'avérer compliqué: "combien des manifestants présents savent ce que signifie une sommation?" s'interroge-t-il.

Philippe Capon n'est pas réfractaire aux changements de méthodes dans le maintien de l'ordre, mais pointe du doigt les critiques qui n'apportent pas de solutions. Après la mort de Cédric Chouviat lors d'un contrôle de police, "on nous demande d'arrêter de faire la technique du plaquage ventrale. Ok, mais comment on la remplace? Rien n'est proposé, trouvez-nous une autre méthode!"

"Davantage former au maintien de l'ordre"

Il appuie également le besoin de "former davantage" les agents envoyés sur les manifestations "au maintien de l'ordre, davantage les former à l'utilisation du LBD". Philippe Capon rappelle que les seules forces de l'ordre complètement formées à aller au contact sur le maintien de l'ordre dans les manifestations sont les CRS, les gendarmes ou les compagnies d'intervention.

Or avec l'ampleur et la multiplication des rassemblements ces derniers mois, d'autres compagnies de forces de l'ordre ont été ajoutées pour encadrer les événements. Philippe Capon donne l'exemple des BRAV (Brigades de Répression de l'action violente). Il s'agit de binômes de policiers et de gendarmes se déplaçant à moto lors des rassemblements, mis en place fin 2018 par le préfet de police de Paris.

"C'est un service éphémère, sur les manifestations", explique Philippe Capon, soit des groupes montés simplement pour agir sur les rassemblements du jour. Du coup "il y a moins de préparation, moins de coordination entre eux, et ils se retrouvent en sous-nombre dans des zones tendues", explique-t-il.

Si le gouvernement souhaite améliorer les conditions d'intervention en manifestations, au bénéfice des manifestants comme des forces de l'ordre, "il faut changer la manière de penser la police, et repenser très largement cette institution", conclut Aline Daillère.

Salomé Vincendon