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Mort de Cédric Chouviat: le plaquage ventral, une technique policière contestée mais encore autorisée

Enseignée en école de police, la technique du "décubitus ventral" est critiquée depuis de longues années pour sa dangerosité, mais aussi pour le manque de formation des officiers. Christophe Castaner a annoncé "une mise à l'étude des techniques policières incriminées."

Vendredi dernier, Cédric Chouviat était victime d'un malaise cardiaque lors d'un contrôle de police près de la tour Eiffel. Des sources policières indiquaient alors que ce chauffeur-livreur de 42 ans, intercepté car il téléphonait sur son scooter, s'était montré "agressif" avant de proférer des insultes. Transporté dans un état critique à l'hôpital, il est mort dans la nuit.

De nombreuses vidéos prises par des témoins montrent la violence du contrôle, au cours duquel l'homme est plaqué au sol, casque sur la tête, par trois policiers. Selon les premiers résultats de l'autopsie communiqués ce mardi, le quadragénaire a été victime d'une asphyxie avec fracture du larynx lors de son interpellation.

Les avocats de la famille ont immédiatement dénoncé une "bavure policière". Si le ministère de l'Intérieur reconnaît que ces premières constatations "soulèvent des questions légitimes", c'est en particulier la technique d'immobilisation utilisée par les agents de police ce jour-là, le plaquage ventral, qui est pointée du doigt. 

Une pratique parfois interdite à l'étranger

Le plaquage ventral, également appelé "décubitus ventral", est interdit dans de nombreux pays dont la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas ainsi que dans certaines villes des États-Unis (les polices de Los Angeles et de New York ont cessé son utilisation).

Pourquoi est-elle encore employée en France? Interrogé par Quotidien, Christophe Castaner a d'abord botté en touche. "Je ne suis pas technicien comme vous. Il y a un magistrat qui s’est prononcé, vous avez un communiqué du magistrat qui a indiqué qu’il y avait une conséquence à cette intervention, c’est la mort d’un homme. Ensuite, est-ce que c’est lié à cette intervention ce n’est pas établi", a-t-il expliqué ce mercredi, en marge des vœux du syndicat policier UNSA-Police.

Puis de poursuivre: "Vous affirmez qu’une technique a été opérée, personne ne le sait à part vous. A partir de là il y a un magistrat en charge du dossier, et s’il est établi qu’une technique, je ne suis pas dans l’affirmative comme vous, peut générer la mort d’un homme, évidemment nous étudierons la question de suspendre cette technique."

Ce mardi, au terme d'une réunion au cours de laquelle la famille du défunt a pu s'entretenir avec le ministre de l'Intérieur, ce dernier aurait annoncé "une mise à l'étude des techniques policières incriminées" avec la participation "de la société civile, des ONG et des avocats."

Au vu des premiers éléments recueillis, le parquet, qui avait diligenté dimanche une enquête en "recherche des causes de la mort", a décidé d'ouvrir une information judiciaire pour "homicide involontaire".

Quelle formation pour les policiers?

Me Yassine Bouzrou, avocat de la famille d'Adama Traoré, mort dans des circonstances similaires en 2016, estime que cette technique doit être utilisée avec parcimonie.

"Le problème, c’est qu’il est indiqué aux policiers que cette technique doit être extrêmement courte, momentanée, quelques secondes seulement. De manière générale, les policiers ne respectent pas cette prescription extrêmement importante. Le problème, c’est que cette manière d’agir met des vies en danger", détaille-t-il auprès de Quotidien

La technique du placage ventral fait pourtant l'objet d'une formation continue, explique Denis Jacob, du syndicat Alternative Police, à BFMTV.com. 

"Il y a une formation tout au long de la scolarité, qui est théorique et pratique. On y apprend également les bons gestes et on dit aux futurs policiers de bien faire attention, car ce n'est pas un geste anodin, il ne faut pas rester une éternité sur la personne", explique-t-il. 

Au micro de Quotidien, un policier, resté anonyme, assure qu'une fois l'école de police terminée, les formations à cette manœuvre n'existent pas. Pour Denis Jacob toutefois, "ce sont des gestes qui font l'objet d'une formation continue. Il y a des mises au niveau pour ces gestes d'intervention", assure-t-il. 

Pour ce dernier, les difficultés à réaliser ce geste seraient en réalité inhérentes aux interpellations. "Il faut voir dans quelles conditions elle se fait. Lorsqu'on ne peut pas maîtriser une personne, dans la bousculade, on n'est pas à l'abri de mal faire ce geste et il y a des dommages collatéraux."

L'enquête en cours aura, entre autres, pour objectif de comprendre les circonstances de l'interpellation du 3 janvier dernier.

La France déjà condamnée par le passé

Pour autant, ce n'est pas la première fois que le placage ventral est mis en accusation, en particulier par de nombreuses ONG qui militent depuis des années contre son utilisation. Une "bataille" qui a porté ses fruits à l'étranger: en Suisse, elle est désormais interdite depuis 2003 et la mort de Samson Chuckwu, un Nigérian demandeur d'asile qui devait être reconduit à l'aéroport par la police.

"C'est un usage de la force qui est très dangereux et n'est pas du tout proportionné quand c'est appliqué sur des personnes qui sont déjà arrêtées, généralement menottées et à terre", assure Anne-Sophie Simpere, chargée de plaidoyer "libertés" à Amnesty International France, à L'ExpressDans un rapport publié en 2011, l'ONG concluait d'ailleurs que "toute pression exercée dans le dos de la personne qui se trouve dans cette position accroît encore la difficulté à respirer."

La France a également été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en octobre 2007, après la mort en novembre 1998 de Mohamed Saoud, 26 ans, maintenu au sol "pendant 35 minutes", rappelle Libération. La CEDH déplorait alors "qu’aucune directive précise n’ait été prise par les autorités françaises à l’égard de ce type de technique d’immobilisation".

Hugo Septier