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Pourquoi la gauche n'arrive pas à profiter de la lutte contre la réforme des retraites pour s'unir

Eric Coquerel (LFI), Fabien Roussel (PCF) et Olivier Faure (PS) le 11 décembre 2019 à Saint-Denis

Eric Coquerel (LFI), Fabien Roussel (PCF) et Olivier Faure (PS) le 11 décembre 2019 à Saint-Denis - AFP - François Guillot

Après avoir tenté une timide union de leurs forces au début du conflit contre la réforme du gouvernement, les différentes formations de gauche se font à nouveau discrètes. Au point d'être peu audibles.

"Chacun est à son compte, c'est comme ça que ça fonctionne désormais." S'agissant de la gauche, le constat paraît évident. D'autant plus lorsqu'il émane d'une figure du Parti socialiste. En cette rentrée 2020, dominée par le conflit autour de la réforme des retraites, il saute une fois de plus aux yeux. Après un timide début de convergence courant décembre, la pause hivernale semble avoir tempéré les élans unitaires.

Aujourd'hui, ce sont les syndicats qui tiennent le haut du pavé. Qu'ils soient contestataires ou réformistes, favorables au retrait du projet ou à des aménagements, c'est à eux que s'adresse le gouvernement. Les partis politiques, incapables de se trouver une incarnation commune, tracent un chemin beaucoup plus étroit.

Dénominateur commun

"Ce qui est unificateur, c'est le mot d'ordre du retrait de la réforme. Le contre-projet ne vient qu'une fois la question du retrait acquise. D'ici là, chacun y va de sa propre analyse", explique la sénatrice PS de l'Oise Laurence Rossignol, d'après qui la situation actuelle "est assez classique". Socialistes, communistes, insoumis, mais aussi Génération.s et le Nouveau Parti anticapitaliste sont donc d'accord pour exiger un recul du gouvernement. Bien maigre dénominateur commun, dans la mesure où un tel scénario semble aujourd'hui improbable.

Dans ce contexte, chacun cherche à tirer son épingle du jeu sans envoyer de coups de griffe à son voisin. Le PCF, du fait de sa traditionnelle proximité avec la CGT, a réussi à se refaire une santé en incarnant une forme de point de jonction entre les différentes composantes de la gauche sur le sujet des retraites. Au-delà, il n'y a que La France insoumise qui attire durablement la lumière médiatique. Quant à Europe Écologie-Les Verts, ses dirigeants ont quasiment disparu de la circulation, une partie d'entre eux étant favorable à l'instauration d'un régime de retraites à points.

"Il y a eu les vacances, mais on a tout de même fait des visites sur plusieurs sites où il y avait des piquets de grève. Puis en ce moment on organise un groupe de travail pour gérer la riposte quand le texte arrivera au Parlement", se défend une proche de Jean-Luc Mélenchon auprès de BFMTV.com. Une échéance qui surviendra en février, après la présentation du projet de loi en Conseil des ministres, prévue pour le 22 janvier.

"Ils sont retombés dans leur léthargie"

Au PS également, les discussions parlementaires sont très attendues. "Pour l'instant le temps n'est pas politique, il est syndical. Et le temps politique est un temps long. L'épisode de la loi Devaquet, ce sont les manifestations de 1986, mais le débouché, il est en 1988 avec la réélection de François Mitterrand", souligne une ancienne ministre socialiste.

Plus sévère, un membre du bureau national juge que la trêve des confiseurs en a éteint quelques-uns. "Quand j'ai vu le meeting commun du 11 décembre, je m'étais dit qu'il y avait quelque chose. Mais là ils sont retombés dans leur léthargie, leur fainéantise", déplore cet élu PS.

"Cette direction n'est pas dynamique, ils ont du mal à être réactifs. Avant, quand il y avait des vœux présidentiels, t'étais avant 8 heures du matin à Solférino et tu préparais une heure de réactions à dérouler sur les plateaux télé. Mais une fois que vous partez à Ivry, vous n'êtes plus dans l'actualité. C'est tout con, mais la question matérielle étouffe le reste", poursuit-il.

Habitué à critiquer ses anciens camarades socialistes avec virulence, Jean-Luc Mélenchon s'en abstient aujourd'hui davantage. Un aspect sur lequel ses soutiens ne manquent pas d'insister ("c'est déjà quelque chose!"). "On est dans un moment de convergence distancée, disons. La thèse de Mélenchon, c'est qu'il ne doit pas se fondre dans une démarche unitaire", rappelle une élue proche du député des Bouches-du-Rhône.

Difficile danse avec les syndicats

Le 22 décembre sur BFMTV, le leader de La France insoumise s'est montré courtois aussi vis-à-vis des "organisations syndicales, maîtresses du mouvement". Tout en leur demandant, modestement, d'appeler à la création d'un "comité national de soutien" aux grévistes. Las, la démarche s'est davantage illustrée par la multiplication des cagnottes en ligne que par la mise en branle d'un quelconque organisme unifié.

Jadis structurante pour la gauche, cette question syndicale complique également la donne pour les socialistes, dont beaucoup veulent s'extirper du rapport exclusif qui prévalait entre PS et CFDT durant le précédent quinquennat. "Le parti a tout intérêt à reprendre son équilibre intérieur, qui consistait à être en lien à la fois avec la CFDT et Force ouvrière", plaide Laurence Rossignol.

Une telle option permettrait, croient ses défenseurs, de prendre ses distances avec le réformisme de stricte obédience, cher à François Hollande. Là où le numéro un de la CFDT, Laurent Berger, a toujours milité pour la mise en place d'un régime universel à points, le premier secrétaire du PS Olivier Faure ne s'est pas fait de religion claire: "Je m'en fous du système, du moment qu'il soit juste", déclarait-il récemment auprès du Point.

"Moindre éparpillement" aux municipales

Pour la gauche, les débouchés politiques de cette séquence seront donc minimes. Les élections municipales auront valeur de test miniature. "Ce qui se joue là, c'est un moindre éparpillement de la gauche en mars. Dans mon département, je vois des listes de rassemblement avec le PCF et Génération.s qui fonctionnent plutôt bien", se félicite une dirigeante socialiste.

Il s'agit donc de parier sur l'absence de discorde visible entre les différentes formations pour faire la différence à l'échelle locale. Avec, au second tour, de potentielles fusions de listes où se trouvent des adhérents insoumis, écologistes ou issus du parti fondé par Benoît Hamon. "Partant de là, il faudra réinventer un rassemblement populaire et de gauche, construire une alternative", martèle-t-on dans l'entourage de Jean-Luc Mélenchon. La route paraît très longue.

Jules Pecnard