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Les reprises de héros de BD, une mission à haut risque pour les auteurs

De Blueberry à Astérix en passant par Blake et Mortimer, les classiques du 9e Art ne cessent de revenir même après la mort de leur créateur. Un exercice qui n'est pas exempt de contraintes.

Astérix, Lucky Luke, Blake et Mortimer… Les héros classiques de la BD franco-belge ne se sont jamais aussi bien portés. Malgré la mort de leur créateur, ils restent toujours présents dans le cœur des lecteurs.

Le dernier album du facétieux Gaulois de Goscinny et Uderzo, La Fille de Vercingétorix, s’est ainsi écoulé à plus de 1,5 million d’exemplaires en France en 2019. Avec deux nouveaux albums l’année dernière, Blake et Mortimer est la deuxième reprise la plus populaire. Elle cumule 381.000 exemplaires vendus, 197.000 du deuxième volet du diptyque La Vallée des Immortels et 184.000 exemplaires de la relecture de François Schuiten

Si les reprises ne rencontrent pas toujours autant de succès, elles restent une valeur sûre pour les éditeurs, qui peuvent compter sur un public de fidèles toujours prêts à dévorer de nouvelles aventures de héros de leur enfance. Il existe deux tendances: d’un côté, la reprise fidèle voire servile des codes graphiques et narratifs d’un classique (Astérix, Les Schtroumpfs) ; de l’autre la relecture personnelle voire iconoclaste d’un classique (Amertume Apache, le Blueberry de Blain et Sfar, Où est passé Jolly Jumper ne répond plus, le Lucky Luke de Bouzard).

Le retour ce mois-ci de deux héros oubliés, les aventuriers Tif et Tondu (Mais où est Kiki?, par Blutch et Robber) et le guerrier de l’espace Lone Sloane (Babel, par Dimitri Avramoglou et Xavier Cazaux-Zago), est la synthèse de ces deux tendances. Et permet de saisir l’art de la reprise. 

La reprise, un rêve d’enfant

S’emparer des héros classiques de la BD est pour beaucoup de dessinateurs un rêve d’enfant. Si Don Rosa a imaginé un prolongement à ses histoires favorites de Picsou, Christophe Blain a voulu rendre hommage à la série à l’origine de sa vocation: "Dessiner un Blueberry, c’est très intime. C’est un dialogue avec le gamin de 13 ans que j’étais, une mise en perspective de ma vie", nous racontait-il en novembre dernier.

Pour Babel, Dimitri Avramoglou a travaillé directement avec Philippe Druillet, le créateur de Lone Sloane dont l’œuvre a inspiré George Lucas et Ridley Scott:

"Quand il m’a proposé de reprendre le flambeau, je me suis pincé. Je n’y croyais pas. Je suis venu à la BD par la découverte de vieux Pilote et de vieux Métal Hurlant que m’avait refilés un de mes profs de collège. C’est un univers d’une telle ampleur que l’on peut avoir des sensations de vertige [en le regardant]. C’est un voyage qui stimule l’imaginaire de façon extraordinaire." 

Déjà auteur de Variations, recueil de relectures de classiques du 9e Art, Blutch rêvait depuis des années "à un prolongement" des aventures de Tif et Tondu: "J’ai retrouvé dans un carnet de 1994 un dessin où je les avais représentés vieillis", raconte-t-il, avant d’ajouter: "Pourquoi eux plus que d’autres? Je n’en sais rien exactement." Le rêve s’est concrétisé grâce à l’éditeur José-Louis Bocquet, qui a publié la célèbre reprise inachevée de Spirou par Yves Chaland et prépare un Blake et Mortimer avec son ami Jean-Luc Fromental.

La proposition est osée: le dernier album de Tif et Tondu remonte à 1997 et les deux personnages ont été peu à peu oubliés, bien que leur nom se retrouve désormais le plus souvent en devanture de salons de coiffure. "Quand je disais que je travaillais sur Tif et Tondu, la plupart de mes amis ne connaissait pas. J’aurais mieux fait de m’attaquer à Lucky Luke ou à Spirou", s’amuse Blutch. 

Entre hommage et innovation

La reprise doit retrouver l’essence de la création originale tout en reflétant la personnalité de ses auteurs. Avec leur Tif et Tondu, Blutch et son frère Robber livrent une synthèse "entre l’inspiration poético-fantastique de Rosy et le côté fantastico-policier de Tillieux", les deux scénaristes phares de la série. Plusieurs moutures ont été nécessaires avant d’aboutir à la bonne histoire. Une d’entre elles mettait en scène l’emblématique méchant de la BD, Mr. Choc, dont l’identité est cachée par un imposant heaume. Ils n’ont pas eu l’autorisation de l’utiliser. Cette contrainte a "soulagé" Blutch, qui n’apprécie pas le personnage. 

Dimitri Avramoglou a dû prendre la suite de Druillet, prodigieux dessinateur capable de susciter des visions psychédéliques chez ses lecteurs. Pour son Lone Sloane, Dimitri Avramoglou a pioché dans l’œuvre de Druillet pour "composer une lecture personnelle du personnage sans trop le trahir". Il a été guidé dans cette quête par Druillet, qui a validé certaines idées et corrigé des textes, mais n’a pas retouché son dessin: "Il me disait que j’avais mis trop de rage dans Sloane, alors qu’il s’est apaisé au fil des albums." Trop de rage, mais pas assez de folie:

"Mes propositions sont plus sages, plus scolaires que les siennes. Je n’ai pas cette démence visuelle. J’apporte ce que lui n’a plus envie de faire en terme de découpage et de narration. On propose un album plus accessible, moins délirant, moins barré", précise Dimitri Avramoglou, avant d’ajouter que le produit fini est "la onzième version du découpage." 

Plus de contraintes que de liberté? 

Les nouveaux auteurs de Corto Maltese ou d’Astérix n’ont jamais caché les difficultés et les contraintes de la tâche. Héros oubliés, Tif et Tondu n’exercent aucune pression sur ses repreneurs. "En terme de notoriété sur le marché et de poids financier, ce n’est rien", précise José-Louis Bocquet. "C’est pour ça qu’il n’y avait aucun enjeu. Blutch et Robber ont pu travailler en toute liberté." Idem pour Dimitri Avramoglou pour Lone Sloane:

"Comme il n’y a pas l’attente de la part d’un large public, on peut l’aborder en artiste et en créateur. Se mouler dans la grammaire graphique établie par le créateur original ne servirait à rien pour Lone Sloane. Ce serait du travail de faussaire. Et c’est ce qu’on a établi dès le début avec Philippe. J’ai senti davantage de liberté que de contrainte. J’ai eu même plutôt tendance à devoir me rappeler que je ne devais pas m’enfermer dans des limites qui seraient contre-productives", commente le dessinateur, qui dit avoir ressenti une symbiose avec Druillet. 

Blutch et Robber n’ont eu aucune restriction également, hormis celle de ne pas faire de pastiche. "La seule chose que je leur ai dit est que cet album est destiné à des lecteurs qui ignorent tout d’eux. [Ils devaient] mettre au placard toute forme d’ego artistique, faire comme s’ils étaient les véritables auteurs de Tif et Tondu", complète leur éditeur José-Louis Bocquet. "C’est un rôle de composition, que j’ai essayé d’interpréter le mieux possible", ajoute Blutch, qui a confié à son frère Robber le soin de concocter le scénario. "Je pensais que ça me libérerait, que ce serait une récréation et en fait non: ça a été assez difficile, assez contraignant. Et ce malgré le fait que je rêve de Tif et Tondu depuis longtemps." 

Son frère lui a concocté un scénario riche en séquences d’action qui l’a poussé dans ses retranchements. Si dessiner Tif et Tondu fut assez facile, la représentation du monde contemporain (et en particulier des voitures) et des personnages lui a demandé beaucoup d’énergie. Il a puisé dans la presse des années 1970 et 1980 et les personnages s’inspirent de personnalités réelles, comme Pierre Bellemare ou Nick Cravat, le meilleur ami de Burt Lancaster avec qui il forma un célèbre duo de cirque. "Mais où est Kiki? est peut-être le livre qui m’a demandé le plus d’effort, donc le plus de temps", résume Blutch. "À un moment, j’en ai eu assez. J’ai arrêté une année entière (en 2017) et j’ai dessiné Variations. Je suis resté pendant un an à la page 32. J’avais besoin de respirer."

Une reprise pour relancer la machine? 

Malgré un tirage de 30.000 exemplaires et une mise en place entre 20.000 et 25.000 - "ce qui pour des héros totalement inconnus n’est pas mal", précise José-Louis Bocquet - et deux rééditions de classiques de la série, il n’y a aucune volonté des éditions Dupuis de relancer Tif et Tondu et d’en faire une marque. Glénat ne ferme pas la porte pour Lone Sloane: "On l’a prévu pour qu’il puisse fonctionner comme un one-shot ou le début d’une série en fonction du succès qu’il rencontrerait", indique Dimitri Avramoglou. "Naturellement, on a très envie de continuer. On a plein d’idées pour développer cet univers. Si on se plante, ce ne sera pas dramatique de rester là-dessus puisque l’histoire se boucle."

Jérôme Lachasse