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Corto Maltese, à cinquante ans passés, continue de se renouveler

Corto Maltese par Hugo Pratt

Corto Maltese par Hugo Pratt - Casterman 2019

Le célèbre marin imaginé par Hugo Pratt continue de vivre des aventures de papier. Le Jour de Tarowean, en librairie depuis le 6 novembre, imagine le prequel de son plus célèbre album, La Ballade de la mer salée.

S’approprier un univers aussi personnel que celui de Corto Maltese était déjà une tâche impossible. Imaginer ce qui précède La Ballade de la mer salée, sa plus célèbre et mythique aventure est un défi encore plus fou. "Je n’ai pas pensé que ce troisième album, Le Jour de Tarowean, était un défi", précise pourtant le dessinateur Ruben Pellejero, qui assure la relève depuis la mort de Hugo Pratt, le créateur de Corto Maltese

Il poursuit: "Je l’ai surtout pensé au moment du premier album, Sous le soleil de minuit. J’ai désormais la sensation que je peux dessiner des choses - je ne dis pas interdites - mais atypiques. C’est tout naturellement que j’ai un jour parlé avec Juan d’une histoire qui se terminerait avec l’image de Corto crucifié [comme au début de La Ballade de la mer salé, NDLR]. Savoir ce qui s’est passé avant cet album est un mystère que beaucoup de lecteurs ont essayé de percer." 

"Il n’y a rien d’impossible dans une reprise", ajoute le scénariste Juan Díaz Canales, également co-créateur de Blacksad. "On ne sait pas si on a bien fait la reprise jusqu’à présent, mais on le fait d’une façon honnête. On a la même curiosité que le lecteur: on veut savoir pourquoi Corto a été abandonné au milieu de l’océan Pacifique."
Corto Maltese
Corto Maltese © Casterman 2019

Un personnage secondaire devenu un mythe

Hugo Pratt avait glissé quelques indications dans La Ballade, mais pour reconstituer l’ambiance des îles du Pacifique au début du XXe siècle, le duo ibérique a puisé dans les récits de voyage de Stevenson, Jack London et Joseph Conrad. "Ces références sont presque obligatoires, d’abord parce qu’elles ont beaucoup compté pour Hugo Pratt", précise Juan Díaz Canales. "Et ce sont des écrivains qui ont beaucoup écrit sur le Pacifique. Stevenson a connu et vécu dans le Pacifique. London a voyagé dans un bateau qu’il a construit lui-même. Conrad était marin. Leurs récits racontent les habitudes et les cultures de ces peuples." 

Le récit est également parsemé de références à Sandokan, célèbre roman d’aventures déjà adapté par Pratt en BD. Ces influences apportent force et conviction à un récit où la figure de Corto Maltese doit apparaître un peu plus en retrait que dans les autres albums. Personnage secondaire dans La Ballade de la mer salée, Corto Maltese est devenu depuis un mythe. Et les auteurs se retrouvent dans la situation paradoxale de devoir raconter une histoire dont il n’est pas le moteur dramatique:

"C’est le défi de l’album", confirme Juan Díaz Canales. "Il n’était pas prévu que Corto devienne le personnage principal. À l’époque de La Ballade, il était un pirate, quelqu’un de cynique, loin du marin romantique qu’il est devenu. On a trouvé un compromis, dans le scénario comme dans le dessin, pour faire cohabiter son côté pirate avec ses traits de caractère habituels." 

Entre réalité et rêve

Le danger n'était-il pas de trop en dévoiler sur ce personnage qui puise sa force dans son mystère? "C’est un risque, évidemment, mais pas qu’avec Corto. C’est un personnage très mystérieux, comme l’univers qui l’entoure." Ils ont donc choisi d’épaissir davantage les mystères. Et de renouer avec les séquences oniriques, comme chez Pratt, pour brouiller la frontière entre réalité et rêve. Dans chaque album, Corto se demande s’il rêve ou s’il appartient au rêve de quelqu’un d’autre. "Je ne suis pas mort, ou peut-être que si", marmonne-t-il dans les premières pages. 

Corto Maltese
Corto Maltese © Casterman 2019

Un jeu avec le lecteur s’instaure. Au début, Corto apparaît barbu, véritable armoire à glace, comme dans La Ballade de la mer salée. Au fur et à mesure, il devient plus fin, plus élancé, tel qu’on le connaît, avant de retrouver sa musculature de La Ballade: "C’est très surprenant. Ce Corto ne ressemble pas à celui que nous connaissons. Dans La Ballade, Pratt ne connaissait pas Corto Maltese non plus. C’était la première fois qu’il le dessinait. Ce n’est pas le Pratt que nous connaissons. Son dessin a beaucoup évolué", souligne Ruben Pellejero. "Ce qui est difficile, c’est de dessiner un personnage rude, un peu canaille, qui possède en même temps ses traits de caractère futurs." 

Super-héros américains

C’est le propre de la bande dessinée de mettre en scène des personnages sans cesse changeants. "C’est ce qui se passe dans toutes les séries: Astérix, Lucky Luke, Spirou, XIII, Blacksad… Il y a une évolution naturelle", analyse Juan Díaz Canales. "Le dessinateur doit connaître le personnage et ce n’est pas évident dès la première case. On compte sur la complicité du lecteur." 

D’autant que la série des Corto Maltese autorise une certaine souplesse avec le personnage: "On est dans la lignée de personnages, comme Blueberry, dont on connaît la biographie et qui ne sont pas en reboot permanent comme les super-héros américains. On en profite en remplissant les espaces vides de leur chronologie. On a la sensation de leur apporter quelque chose." Et il reste beaucoup d’espaces vides pour que le duo puisse s’amuser: "Toutes les histoires qu’on a racontées se déroulent avant La Ballade. Il y a un autre créneau dans les années 1920." 

Jérôme Lachasse