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Astérix fête ses 60 ans: enquête sur le mystère Uderzo

Albert Uderzo entouré d'Obélix et Astérix en 2015.

Albert Uderzo entouré d'Obélix et Astérix en 2015. - Patrick Kovarik - AFP

Longtemps moins considéré que René Goscinny, Albert Uderzo est désormais le modèle des dessinateurs. Zep, Joann Sfar ou encore François Boucq rendent hommage au co-créateur d'Astérix, dont le style fascine.

"Uderzo est un des plus grands dessinateurs français et, chose curieuse, on parle rarement de lui en tant que graphiste, on ne remarque pas les choses superbes qu’il fait." André Franquin, le papa de Gaston Lagaffe, ne croyait pas si bien dire en 1985. Co-créateur d’Astérix, qui fête ses 60 ans ce mardi 29 octobre, Uderzo a reçu moins de lauriers que son complice Goscinny. 

Le dessinateur partage pourtant avec le génial scénariste une part de responsabilité dans la réussite de cette série écoulée dans le monde entier à 380 millions d’exemplaires. Il y a du génie dans le dessin d’Uderzo, mais aussi du mystère. Un mystère qui fascine dessinateurs et dessinatrices, de Zep à Joann Sfar, en passant par Catherine Meurisse. Pour comprendre ce mystère, il faut remonter aux années 1930. 

Autodidacte, Uderzo développe très jeune une mémoire visuelle et une faculté d’observation exceptionnelles. Grâce au cinéma burlesque (Charlot, Laurel et Hardy), la BD américaine (Flash Gordon, Popeye) et la culture physique, il acquiert divers atouts qui deviendront avec le temps l’essence de son style: grande expressivité des personnages, minutie de la mise en scène, connaissance très précise de l’anatomie humaine. Comme beaucoup de ses contemporains (Peyo, Morris, Franquin et même Goscinny), il rêve de faire de l’animation, mais se rabat, pour vivre, sur un art pas encore considéré comme tel: la BD. 

"Avec ses mains, il fait marrer les gens"

Fasciné par la décomposition du mouvement, il adopte, dit-il, "un style 'mouvant', avec des gestes très exagérés", et produit ainsi "du dessin animé en BD, des dessins vivants". "Les dessinateurs comme Morris ou Uderzo sont arrivés à un moment où il y avait une fascination pour les premiers grands dessins animés de Walt Disney et avec leur culture graphique ils ont réinventé ça sur du papier", analyse Joann Sfar. L’exemple le plus frappant reste le gag d'Astérix (ou Obélix) propulsant dans les airs un Romain qui ne laisse derrière lui que ses sandales. 

Obélix
Obélix © Albert René 2019

Dessinant en parallèle Tanguy et Laverdure et Astérix, Uderzo doit livrer cinq pages par semaine. Il apprivoise de la sorte un nouveau style graphique, fusion entre réalisme et esthétique gros nez. Sans jurer avec les histoires, de plus en plus mordantes, la manière dont Uderzo représente l’architecture est de plus en plus détaillée. "J’ai toujours été très étonné par la profondeur qu’il arrive à créer en BD", précise le dessinateur et réalisateur Lorenzo Mattotti. "J’aime comment il dessine les rues, les bâtiments Quand il représente Rome, c’est tellement riche, tellement précis!" 

Ce style atteint son apogée entre 1970 et 1973, période faste où sortent Astérix chez les Helvètes, Le Domaine des dieux, Les Lauriers de César et Astérix en Corse. Un style que tous les dessinateurs lui envient: "César est assez réaliste et d’autres personnages sont très caricaturés et tout cela cohabite parfaitement. Uderzo est un styliste: son trait est extraordinairement raffiné et intelligent", souligne François Schuiten

"Il croit à ce qu’il fait et il fait jouer les personnages", complète Jean-Marc Rochette, le co-créateur du Transperceneige. Il voit en lui "un des plus grands acteurs comiques": "Pour moi, il est au niveau d’un Bourvil ou d’un Louis de Funès. Avec ses mains, il fait marrer les gens. Tout est drôle chez lui. On s’en rend compte lorsque tu fais dessiner Astérix par quelqu’un d’autre que lui." 

"Si son dessin marque autant, c’est qu’il sait faire jouer comme personne ses personnages", complète Zep. "Ils ont une vraie fébrilité, ils vivent comme ceux de Franquin", précise le dessinateur François Boucq. Au-delà du jeu des personnages, ce sont les compositions très détaillées d’Uderzo qui fascinent. 

"Il y a un mystère Uderzo"

"Il y a des planches qui sont pour moi mystérieuses", confirme Rochette. "Une des plus hallucinantes que je connaisse est celle où ils sont sur une carriole avec des tonneaux dans Londres et Obélix complètement bourré chante des chansons. Quand vous regardez le nombre de détails et de gens qu’il y a dans cette case, c’est hallucinant. Tout est nickel: ils jouent tous à la perfection. Ce mec est magique: il y a un mystère Uderzo." 

René Goscinny (à gauche) et son complice, le dessinateur Albert Uderzo (à droite) dans les années 1970. -
René Goscinny (à gauche) et son complice, le dessinateur Albert Uderzo (à droite) dans les années 1970. - © AFP

"Chez certains dessinateurs, on peut retrouver des astuces pour dessiner moins et suggérer plus", analyse Jean-Yves Ferri, scénariste des nouvelles aventures d’Astérix. "Chez Uderzo, chaque case est un travail méticuleux. Les traits d’Uderzo sont d’une grande clarté. Il met la bonne dose d’énergie à chaque case." Pour cette raison, il est indépassable: 

"Une de ses qualités est de mettre en scène des images relativement complexes où il se passe beaucoup de choses. Il n’oublie jamais ce qu'il raconte et ce qu’il doit mettre en avant pour que la compréhension du lecteur soit parfaite", souligne Benoît Mouchart, directeur éditorial des Éditions Casterman. Un jeu s’était d’ailleurs instauré entre le dessinateur et le scénariste d’Astérix: "Goscinny lui amenait des gags comme une provocation, pour voir s’il serait capable de dessiner ça. Et Albert l’était!", se souvient Boucq. 

Si Goscinny est un maître du calembour et manie avec habileté les différents degrés d’humour, Uderzo a ajouté aux scénarios de nombreux gags visuels en s’amusant avec la typographie et des onomatopées, poursuit Benoît Mouchart:

"Je trouve dommage qu’Uderzo ait été un peu relégué derrière d’autres. Évidemment que Goscinny est génial. Il n’y a pas de discussions. Mais Uderzo a beaucoup apporté. On oublie qu’il a été co-créateur. C’est parce qu’Uderzo dessine un personnage massif avec un menhir sur le dos que Goscinny va décider de développer Obélix. Au départ, dans les premiers jets, il n’existe pas. Tout comme Idéfix. C’est un petit chien qui apparaît dans une case et qu’Uderzo a eu l’idée de garder pour qu’il suive Astérix et Obélix." 

"Il ne se considère pas comme un grand dessinateur"

Uderzo a toute sa vie été complexé de ne pas avoir fait d’école artistique. Un complexe sur lequel il s’est souvent épanché en interview et qui a sans doute été renforcé par ce manque de reconnaissance critique. "Il en a souffert. Il y a un moment où on ne parlait plus que du scénario", confirme Rochette, qui se souvient du mépris que pouvait susciter Uderzo dans les années 1970: "Si je disais que j’étais fan d’Uderzo, tout le monde me regardait comme si j’étais un semi-demeuré. C’est comme lorsque je disais que j’aimais bien Louis de Funès: ce n’était pas de bon ton."

"C’est tout le problème du charisme de Goscinny dont bénéficient plein de scénaristes", complète François Boucq. "Son charisme était tel que quand on invitait Uderzo et Goscinny dans une émission, c’était Goscinny qui parlait. Uderzo semblait être un ouvrier. Mais c’est loin d’être un ouvrier! Cette déconsidération du dessinateur persiste aujourd’hui. On ne se rend pas compte à quel point c’est le dessinateur qui raconte l’histoire. On peut avoir un bon scénario, mais si je ne sais pas dessiner correctement ce que je veux raconter, ça ne fonctionne pas. Si on veut faire passer un gag dans toute son intensité, il faut être à la hauteur." 

Uderzo a toujours préféré le pragmatisme aux grands discours sur l’Art pour justifier ses intuitions de mise en scène: "Il fait partie de cette trempe de personnes qui font et ne souhaitent pas expliquer comment ils font. Il est vraiment modeste, il ne se considère pas comme un grand dessinateur. Ce n’est pas joué", explique Benoît Mouchart. Le changement de considération opère dans les années 2000, "quand il commence à lever le pied et qu’une nouvelle génération de dessinateurs a commencé à dire que c’était un encreur de génie", note Rochette. 

"Qu’on reconnaisse un grand artiste!"

C’est en effet l’encrage des planches d’Astérix qui suscite l’admiration et l’interrogation de ses pairs. Pour tenir la cadence face au succès de la série, et parce que des problèmes à la main le poussent à lever le pied, il se contente à la fin des années 1960 de faire des crayonnés très précis et de laisser à des personnes extérieures l’encrage des planches. Son frère Marcel l’aide à partir d’Astérix légionnaire en 1967. 

La collaboration s’arrête en 1971: "Albert s’est brouillé avec son frère, parce qu’il voulait une part des droits d’auteur pour l’encrage", révèle Boucq. En 1974, le studio Albert-René ouvre ses portes dans la banlieue de Lille à Bénifontaine. Uderzo s’entoure d’une demi-douzaine de collaborateurs, dont Régis Grébent (chef du studio), les frères Frédéric et Thierry Mébarki (encrage et couleur) et Michel Janvier (lettrage). 

Pour les albums de cette période, il est "difficile de savoir, même quand on regarde de près", qui s’occupe de l’encrage des planches d’Uderzo, indique Didier Conrad, actuel dessinateur d’Astérix: "Il paraît que le frère a fait Astérix chez les Bretons, mais il y a des trucs qui sont trop bien pour avoir été faits par lui. Si vous regardez Astérix aux Jeux Olympiques et Astérix Légionnaire, il y a des tas d’endroits où c’est super moche. Ce n’est pas gênant en lisant, seulement si on regarde de près. Par contre, Les Lauriers de César, c’est sûr que c’est Uderzo qui a tout fait." Jean-Yves Ferri renchérit: "Le Cadeau de César, c’est un souk, on ne sait pas qui a fait quoi. Il y a des dessins bizarres, des raccourcis." Cette situation a pu avoir des conséquences dramatiques, raconte Zep: 

"Sur La Rose et Le Glaive ils recevaient les crayonnés d’Uderzo par demi-page. Ils encraient sur les crayonnés, puis ils les gommaient. À un moment, ils se sont dits que c’était un crime, qu’ils étaient en train d’effacer des dessins d’Uderzo! Pour La Traviata, ils ont donc fait un album de crayonnés où ils ont tout scanné. Il y a des planches d’Astérix qui se vendent des fortunes, mais si tu dis que telle ou telle planche est en fait de Michel Janvier et non d’Uderzo, ça la fout un peu mal." 

Boucq milite depuis plusieurs années pour que Uderzo soit honoré par un grand musée national: "Albert est toujours vivant. Qui va lui faire une exposition à la hauteur de celles qui ont été organisées au Grand Palais sur Hergé et Hugo Pratt?" Même Goscinny a eu le droit à deux rétrospectives en 2017: "Uderzo a tout eu, mais une reconnaissance artistique serait bien pour lui. Il a eu l’amour du public, les albums, les films, mais qu’on reconnaisse un grand artiste. C’est toujours après la mort qu’on redécouvre le talent."

Jérôme Lachasse