BFMTV

Après La Légèreté et l’attentat contre Charlie Hebdo, Catherine Meurisse revient avec Les Grands espaces

Détail de la couverture des Grands espaces de Catherine Meurisse

Détail de la couverture des Grands espaces de Catherine Meurisse - Dargaud

La dessinatrice, qui a travaillé une dizaine d’années à Charlie Hebdo, sort une nouvelle bande dessinée où elle raconte sa jeunesse dans le Poitou.

Deux ans après La Légèreté, récit de l’attentat du 7 Janvier et de l’après-Charlie Hebdo, Catherine Meurisse sort Les Grands espaces, évocation de sa jeunesse dans le Poitou.

Dans des cases inspirées par Fragonard, Watteau, Corot ou encore Poussin, la dessinatrice raconte sa vie à la campagne, la découverte de la nature, du jardinage et, bien sûr, de la littérature et de la peinture. La Légèreté et Les Grands espaces sont des albums jumeaux. Tous les deux autobiographiques, ces récits d’apprentissage (du dessin, de la vie) décrivent le jardin (celui de la Villa Médicis, de ses parents) comme des havres de paix face au vacarme du monde contemporain.

Hommage aux personnes qui l’ont inspirée, comme La Légèreté, Les Grands espaces permet à Catherine Meurisse de clamer aux gens qu’elle aime, tant qu’ils sont encore vivants, ce qu’elle leur doit. Catherine Meurisse, pourtant, n'est pas nostalgique: "Le temps passe, je veux sentir que j’avance, je ne veux pas refaire les mêmes choses", dit celle qui s'intéresse de plus en plus, après plusieurs livres consacrés à la littérature française, à l'art japonais.

Catherine Meurisse
Catherine Meurisse © Dargaud/Rita Scaglia

C’est une BD que vous aviez en tête depuis longtemps?

Depuis 2014. A l’époque, je travaillais encore à plein temps à Charlie. On avait beaucoup de travail, le journal n’allait pas très bien. J’étais très souvent à Paris et la campagne me manquait. C’est ce que je dessine dans les premières pages de l’album: j’ai vraiment tracé une porte sur le mur de mon appartement. En 2014, mon propos était beaucoup plus caustique et plus journalistique - plus dans l’esprit Charlie: je voulais régler des comptes avec l’agriculture productiviste, les pesticides - des sujets dont on parle encore aujourd’hui. A Charlie, j’avais l’habitude de faire des pages sur l’agriculture qui faisaient beaucoup rire Charb et Wolinski. Je m’étais dit que je pourrais faire un livre là-dessus et l’attentat est arrivé. La Légèreté s’est imposé. Ensuite, je suis retournée à mes notes et j’ai tout réécrit. Ce que j’avais écrit avant Charlie ne me ressemblait plus. J’ai donc tout repris et ça s’est centré sur l’enfance. C’est un album très lié à La Légèreté. Il ne pouvait arriver qu’après: il fallait que je revienne à l’enfance, aux sources.

Il y a plusieurs clins d’œil à La Légèreté. On retrouve notamment La Diseuse de bonne aventure du Caravage.

Il y a un écho volontaire. C’est le même endroit, la grande galerie du Louvre. Dans La Légèreté, on avait cette vision nocturne, mystérieuse - tout est vrai, j’ai vraiment vu ça à l’époque avec Sigolène Vinson et ma sœur. Dans Les Grands espaces, il y a de nouveau cette vue, de jour cette fois-ci, et je suis face au tableau, avec ma sœur: nous sommes enfants. Cette page a été guidée par l’instinct. Je me suis souvenue à quel point j’aimais enfant les peintures du Louvre et cette grande galerie - qui abrite aussi les deux tableaux d’Hubert Robert dont je parle dans le bouquin. Je me souviens que Le Caravage était le peintre préféré de ma sœur et qu’elle m’avait montré ce tableau. Je trouvais beau de montrer ce lien avec ma sœur et avec la peinture, déjà présente dans La Légèreté, qui toutes deux m'ont aidée à me tenir debout. C’est dans ces pages-là que Charlie est présent. Je n’ai pas voulu le dire et écrire que vingt ans plus tard je serais au même endroit.

Les décors très réalistes et les personnages très caricaturaux.

J’ai changé d’outil en faisant cet album. J’ai toujours dessiné à la plume et là, pour raconter l’enfance et dessiner toutes ces plantes, ces arbres, ces pierres, j’ai tout dessiné au crayon de papier. Ça permet d’apporter une certaine sensualité, de donner de la matière aux pierres, aux feuilles. J’ai pris beaucoup de plaisir à dessiner beaucoup de végétation. J’avais besoin d’être entourée de celle-ci.

Catherine Meurisse
Catherine Meurisse © Dargaud

Les personnages sont très expressifs, ils bougent sans cesse.

Je ne peux pas m’en empêcher, c’est toujours animé. C’est assez étrange de se dessiner. Je m’étais déjà fait la réflexion pour La Légèreté, mais c’était inévitable, même vital de le faire. Là, quand j’ai dessiné ce petit machin avec ce grand pif et sa coupe au carré, c’est devenu très vite un jeu et c’était assez drôle de les dessiner en train de se contorsionner. Ce n’est pas parce que l’on raconte l’enfance ou des choses tendres qu’il faut se mettre à dessiner d’une manière mièvre.

Êtes-vous allée à la campagne pour dessiner?

Mes parents habitent toujours à la campagne et j’y vais de temps en temps. J’y suis allée, pas pour travailler ce livre, mais pour prendre des notes, mémoriser des choses, prendre quelques photos. J’ai construit le livre dans ma tête, en marchant, en me promenant dans les chemins creux. C’est à Paris que je l’ai dessiné. Je ne pouvais que le dessiner en ville: il fallait que la campagne me manque pour que je puisse dessiner.

C’est aussi le sujet du livre.

Exactement. Les Grands espaces, ce sont les prés, les champs, le bois, le jardin, mais aussi l’imagination, comment on repousse les limites de l’imaginaire au contact de cette nature qui est une source d’inspiration toujours renouvelée.

Catherine Meurisse
Catherine Meurisse © Dargaud

Vous imaginez que votre jardin est Versailles…

J’étais attirée par ce jardin à la française, cette configuration très maîtrisée. Comme je le dis, gamine, dans la BD, c’est parce que j’aime bien que les choses soient bien rangées. Ce qui me plaisait en fait était le tracé des parcelles, les lignes: le dessin était déjà là. Aujourd’hui, je le vois comme l’envie de rassembler les morceaux de la même manière que dans La Légèreté je rassemblais les morceaux après une catastrophe. Au fil des pages, je vais vers le jardin à l’anglaise, beaucoup plus romantique.

A quel point le récit est-il autobiographique?

Tout est autobiographique. Evidemment, je remets en scène, j’ai trié mes souvenirs. Ma sœur est devenue un personnage littéraire qui me permet d’amener la littérature dans l’album. On la voit toujours un livre à la main. C’est très proche de la réalité. Ma sœur était une grande lectrice, c’est elle qui m’a invitée à lire beaucoup de livres. Je me suis juste permise de changer les noms.

L’envie d’en faire un récit journalistique est toujours présente. Vous consacrez plusieurs pages au remembrement.

Je ne pouvais pas l’enlever, mais je le fais passer autrement. Ce sont mes parents qui me montrent les choses et moi je les écoute et me fais mon propre jugement. Je joue aussi sur les notions de paradis et d’enfer. Le jardin dans lequel j’ai grandi est très protégé, comme un refuge. En dehors, c’est l’enfer, c’est la monoculture, les pesticides, le remembrement, les politiques parachutés dans des zones rurales. Il y a des choses réussies et des choses ratées. J’ai vu tout ça enfant.

Catherine Meurisse
Catherine Meurisse © Dargaud

Vous évoquez trois personnalités politiques dans l’album.

Ségolène Royal, Philippe de Villiers et René Monory [qui a été Président du conseil régional de Poitou-Charentes en 1985-1986n NDLR]. J’ai vraiment grandi dans une région écartelée entre l’hommage au passé - le Puy du Fou - et la vénération du futur - le Futuroscope. Gamine, j’ignorais qu’il y avait des hommes politiques derrière. Je raconte comment je découvre le pot aux roses.

Vous n’avez pas évoqué la politique depuis Charlie.

C’est vrai. C’était réservé à Charlie Hebdo. La politique revient, mais ce sont des pantins, des rôles très secondaires. Ils sont ridicules. Monory a la même tronche d’une case à l’autre. C’est la même silhouette figée qui nous parle de la maquette du Futuroscope. C’est grotesque par rapport à la magnificence de la nature. Je voulais jouer sur ce contraste-là: un vieux mec qui nous parle de l’architecture des années 1980 en nous disant que c’est ça l’avenir. Je trouve au contraire que l’avenir est dans l’arbre que l’on va regarder. Je cite mon père à un moment donné qui dit qu’il aime planter des arbres, parce que, quand on grandit auprès des arbres, ça nous donne un sentiment d’éternité: on ne voit pas les arbres grandir car on grandit avec eux. On a l’impression que l’on va être toujours là, qu’ils vont être toujours là. Ça nous procure ce qu’il faut comme rêve pour tenir la vie que l’on mène.

Où en est le film sur La Légèreté réalisé par Julie Lopes-Curval?

C’est en cours d’écriture. Ce n’est pas évident, parce que le projet est assez casse-gueule, mais je la trouve formidable depuis le début. Isabelle Carré jouera mon rôle. Ce n’est pas grave si elle ne me ressemble pas. C’est même mieux. C’est une actrice géniale. Elle peut porter le film sur ses épaules, elle pourra porter ce propos-là. Ça m’a rassurée. Ça me permet de prendre de la distance avec cette histoire.

Les Grands espaces, Catherine Meurisse (scénario, dessin) et Isabelle Merlet (couleur), Dargaud, 92 pages, 19,99 euros.

Jérôme Lachasse