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Astérix fête ses 60 ans avec un nouvel album: "Quand Uderzo a lu La Fille de Vercingétorix, il était content"

Détail de la couverture du nouvel album d'Astérix, La Fille de Vercingétorix.

Détail de la couverture du nouvel album d'Astérix, La Fille de Vercingétorix. - 2019 Les Éditions Albert René

Les repreneurs d’Astérix, Didier Conrad et Jean-Yves Ferri, racontent les coulisses et les secrets de cette nouvelle aventure, mais aussi leurs progrès, leurs regrets et leurs ambitions pour la suite de la série.

Il est enfin là. Après dix mois de secrets, la trente-huitième aventure d’Astérix, La Fille de Vercingétorix, est enfin disponible. Présenté comme le meilleur et le plus abouti des quatre albums signés Jean-Yves Ferri (scénario) et Didier Conrad (dessin), cet album révolutionne un peu la série imaginée en 1959 par René Goscinny et Albert Uderzo. 

Pour la première fois en soixante ans, une adolescente est au centre du récit. Baptisée Adrénaline, la fille de Vercingétorix est le moteur d’une histoire bien équilibrée et plus fluide que les précédentes. "Il n’y a pas de gros ressorts dans cette histoire, on suit surtout la trajectoire de la fillette", commente Jean-Yves Ferri. "Et il y a une toute petite histoire avec Idéfix", glisse Didier Conrad. 

Comme le veut la tradition, une célébrité, Charles Aznavour, a prêté ses traits à un personnage. Et l’actualité, de l’homoparentalité à la surconsommation en passant par le prélèvement à la source, est abondamment évoquée. À l’occasion de la sortie de La Fille de Vercingétorix, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad racontent à BFMTV les coulisses et les secrets de cette nouvelle aventure, mais aussi leurs progrès, leurs regrets et leurs ambitions pour la suite de la série.

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L’album est présenté comme le meilleur et le plus abouti de vos quatre albums. Qu’avez-vous cherché à améliorer par rapport aux précédents?

Didier Conrad: La fluidité. Au début, on était crispé et puis ça s’est détendu au fur et à mesure. Il y a désormais un meilleur équilibre entre les gags et l’histoire. On peut prendre plus de distance par rapport à ce que l’on fait sans être terrifié par l’idée de faire mal. 
Jean-Yves Ferri: Il y avait au début le souci de trop bien faire. À présent, on connaît mieux l’univers. Ce nouvel album peut paraître un peu plus naturel. Sur le dessin comme pour le scénario, c’est plus détendu. 

Comment est née cette histoire de la fille de Vercingétorix? De ce torque qui a été retrouvé il y a quelques années? 

JYF: Absolument pas. C’est une "fake news"! Il n’y a jamais eu de torque retrouvé. C’est une connerie que j’ai sortie en avril pour rigoler, pour dire que cette histoire s’appuyait sur un fait sérieux… (rires) L’histoire est en réalité née du fait que j’avais envie de parler de Vercingétorix. C’est un personnage très difficile à utiliser, car il est dans la série une sorte de figure mythique de l’Histoire de la Gaule. Si vous faites revenir le vrai Vercingétorix, qui est encore vivant à l’époque d’Astérix, il peut chasser les Romains hors de Gaule grâce aux Gaulois! Et ça va être très difficile de le justifier! Donc j’ai eu l’idée de la fille, qui permettait de garder le père en toile de fond et de raconter une histoire d’adolescents. On découvre Adrénaline, mais aussi Selfix et Blinix, les fils de Cétautomatix et Ordralfabétix qu’on ne connaissait pas parce qu’ils faisaient leurs études à Condates.

Uderzo évoquait à travers la résistance des Gaulois ce qu’il avait vu pendant l’Occupation nazie…

JYF: Oui… c’est une manière de revenir aux sources. Astérix est passé par beaucoup d’étapes depuis ses origines et j’aime bien quand on peut revenir sur les fondamentaux. Dans l’album, il y a d’ailleurs une allusion au général de Gaulle et à la résistance qui s’organise depuis Londres. 
Une case du nouvel Astérix, La Fille de vercingétorix
Une case du nouvel Astérix, La Fille de vercingétorix © Les éditions Albert René 2019 - Goscinny - Uderzo

Les Gaulois sont confrontés aux Arvernes, qui sont beaucoup plus politisés et engagés qu'eux dans la résistance face aux Romains.

JYF: On pourrait attendre d’eux qu’ils participent à Alésia avec la potion magique, mais apparemment non. On comprend, je crois, dans cet album que les Gaulois n’ont pas la vocation à jeter les Romains hors de Gaule. Ils se servent de la potion pour qu’on leur fiche la paix dans leur petite communauté.

Vous évoquez aussi l’homoparentalité…

JYF: Oui, avec les deux Arvernes [qui ont élevé Adrénaline, NDLR]. Au scénario, ils devaient même avoir un look plus soigné, mais Didier m’a censuré. Il a eu raison: ça passait moins bien dans l’univers d’Astérix
DC: Je voulais qu’ils aient l’air primitif. C’est pour ça qu’ils portent des cornes d’animaux sauvages. C’est plus marrant qu’ils soient sentimentaux et sensibles en ayant l’air de brutes absolues.

Comment avez-vous imaginé les adolescents du village: Blinix, Selfix et Adrénaline?

DC: Je me suis inspiré des traits des parents pour créer la ressemblance. Pour Selfix, j’ai pris le nez de la mère, les cheveux du père et la mâchoire du père, mais en tout petit. Pour Blinix, j’ai gardé les yeux du père, mais par contre je lui ai fait une chevelure abondante. Pour Adrénaline, il y avait comme une figure imposée parce que c’était la fille d’un roi. C’est pour ça que je lui ai fait une couronne de tresses. Elle ne devait pas être une séductrice. Elle est très androgyne. Jean-Yves voulait qu’elle soit habillée comme une gothique.
Le nouvel Astérix
Le nouvel Astérix © Les éditions Albert René 2019 - Uderzo - Goscinny

L’espion qui suit Adrénaline tout au long de l’album ressemble à Gérard Depardieu…

DC: C’est parce qu’il a le nez fendu, comme Depardieu. Je voulais voir si c’était possible de le faire [avec le style "gros nez" d’Uderzo]. On n’en a jamais vu des nez comme ça dans Astérix. C’est tout. Ce n’était pas la volonté de faire Depardieu. C’est difficile de l’utiliser, même si on aurait bien aimé pouvoir le faire. Depardieu étant associé à Obélix, ça peut créer une confusion...

Il y a un personnage, Letitbix, qui se lie d’amitié avec Adrénaline, et qui ressemble à Jehan Pistolet, une autre création de Goscinny et Uderzo...

JYF: C’est à cause de lui [il désigne Didier Conrad], il a choisi ce physique. 
DC: On avait besoin d’un personnage qui corresponde un peu à ce qu’il y avait dans la BD des années 1960 où il n’y avait manifestement pas de sexualité. Comme dans cet album Letitbix part seul sur l’île avec Adrénaline - ce que tout le monde trouve normal - il ne fallait pas qu’il y ait d’association possible. Et comme je voulais faire un lien avec ce que faisaient Uderzo et Goscinny, je me suis dit autant partir de ça. Je l’ai rendu un peu plus carré, j’ai fait une variation sur le personnage.

Il y a aussi Charles Aznavour, grimé en pirate!

JYF: Avec Astérix, il faut que les clins d’œil soient reconnus par un peu tout le monde. Aznavour, c’est un des rares à avoir eu une carrière internationale… Et encore, on apprend depuis que tous les pays ne connaissent pas Aznavour! On m’a dit que ça posait des problèmes au Danemark par exemple. Les références aux chansons [La Bohème et Emmène-moi sont notamment cités dans l’album, NDLR] ne passent pas. Aznavour passera donc dans ces pays comme un petit pirate comme les autres.
Adrénaline, le nouveau personnage d'Astérix
Adrénaline, le nouveau personnage d'Astérix © Détail de la couverture de La Fille de Vercingétorix

Le graphisme du pirate Baba a beaucoup évolué. Dans le nouvel album, il n’a plus de lèvres rouges, comme au début. Comment avez-vous approché ce personnage très stéréotypé?

DC: On a un vrai problème. Baba est un stéréotype inspiré d’un personnage d’une série elle-même stéréotypée, Barbe-Rouge de Charlier et Hubinon. À l’époque, on trouvait encore des représentations de Noirs avec des lèvres très rouges, qui n’étaient pas réalistes. Uderzo a fait une caricature de ce stéréotype. Le problème, c’est qu’avec l’évolution des mœurs et du rapport au racisme, on ne peut plus faire cela sans que ce soit pris au premier degré. Ce que j’ai pu faire, c’est le faire évoluer graphiquement pour qu’il soit plus réaliste. Il n’a plus de lèvres caricaturales. Ce que j'ai dessiné est complètement normal. Il parle avec les "r" qui partent, mais ça c’est un accent [dans Astérix, les personnages parlent souvent avec des accents. Les Arvernes remplacent ainsi le "s" par "ch", NDLR].
Dans cet album, il y a un gros épisode avec les pirates, mais, normalement, ils sont relativement anecdotiques dans Astérix. Je ne pense pas qu’on va étendre ça. C’était un gros sujet de discussions entre Jean-Yves et moi. Je ne voulais pas vraiment qu’on parle des pirates, parce que je savais qu’on avait ce problème et qu’on allait voir Baba tout le temps… et il y a des choses qu’on ne peut pas changer. On pourrait décider d’enlever le personnage, mais ce serait encore plus bizarre. Il n’y a pas de solution pour certaines choses. On ne peut pas tout d’un coup le faire parler en laissant les "r". Ce que l’on peut faire, par contre, c’est mettre un Noir de plus qui lui va rouler les "r" parce qu’il est d’origine espagnole. On est obligé de trouver des astuces pour que ça fonctionne.

Après quatre albums, pensez-vous maîtriser le style d'Uderzo? 

DC: C’est un style qui est vraiment compliqué. Il n’est pas totalement unifié comme par exemple du Peyo [le créateur des Schtroumpfs, NDLR] ou même du Franquin [le créateur de Gaston Lagaffe, NDLR]. C’est un registre plus large entre l’humoristique et le réaliste. C’est plus complexe à maîtriser car il faut trouver un équilibre à chaque fois. Donc j’ai toujours du mal, mais c’est pour ça que c’est intéressant à faire. 

La difficulté est aussi de réussir, comme Uderzo, à placer dans de petites cases cinq, dix, voire quinze personnages tous aussi différents et expressifs les uns des autres. 

DC: Oui, là, j’ai encore du travail. Le problème, c’est que les Romains sont un peu tous trop pareils. Il faut que j’arrive à les différencier davantage. Les légions à l’époque étaient beaucoup plus mélangées. Ce n’était pas que des grands blonds. Je pense que ce serait intéressant si on donnait un peu plus de variétés là-dedans.
Les différentes éditions du nouveau Astérix, La Fille de Vercingétorix.
Les différentes éditions du nouveau Astérix, La Fille de Vercingétorix. © Les Éditions Albert-René 2019 - Goscinny - Uderzo

Vous sentez une évolution d’un album à l’autre?

DC: Oui, bien sûr. J’étais plus à l’aise sur celui-là que sur les précédents. Dans le précédent [Astérix et la Transitalique, NDLR], le gros boulot était de dessiner les chars avec quatre chevaux et d’arriver à être lisible. Je me rappelle qu’un lecteur avait compté le nombre de pattes et avait repéré qu’il en manquait une quelque part… 

On remarque aussi plus de détails dans les dessins et les décors...

DC: Je sais mieux gérer mon effort. Quand je sais qu’il y a quelque chose qui est lourd à faire, je le fais en amont et en aval. Je répartis le travail sur plus de temps tout en avançant sur les autres pages pour ne pas me casser le moral. Sinon vous passez une semaine sur une page et vous avez l’impression de ne pas avancer. Ordinairement, une planche me prend quatre jours. 
JYF: Pour une vanne, ça peut prendre trois mois.

Uderzo apporte-t-il encore des modifications?

DC: Il n’était pas sûr, mais il n’est pas vraiment intervenu - sauf quand il a dit [dans Le Parisien en novembre 2018, NDLR] qu’il avait fait changer des choses! Je ne sais pas d’où c’est sorti: on n’a jamais recommencé l’album. Il a dû confondre… Il a fait ça, mais pour le film. Quand il a lu le bouquin en entier, il était content. 

Où se rendra Astérix dans les prochains albums? En Chine?

JFY: Ça a été court-circuité par le film live [produit par Alain Attal et écrit par Philippe Mechelen et Julien Hervé, les scénaristes des Tuche, NDLR]. Trouver la bonne idée prend du temps. Des pistes envisagées pour les albums précédents ont été abandonnées avant d’être réutilisées. C’est une cuisine perpétuelle. 
DC: Effectivement: on parlait déjà de La Fille de Vercingétorix à l’époque du Papyrus de César.
Jérôme Lachasse