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Comment Joann Sfar et Christophe Blain ont redonné vie à Blueberry, "le roi du cool" de la BD

Blueberry par Christophe Blain et Joann Sfar

Blueberry par Christophe Blain et Joann Sfar - Dargaud 2019

Les créateurs du Chat du Rabbin et de Quai d’Orsay s'emparent de Blueberry, le célèbre personnage de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud qui a fait rêver plusieurs générations de lecteurs.

S’atteler, en 2019, à une reprise de Blueberry n’est pas une tâche aisée. Il faut prendre la relève de deux des auteurs les plus acclamés de l’histoire de la BD, le scénariste Jean-Michel Charlier et le dessinateur Jean Giraud.

Il faut, aussi, être capable de raconter avec autant de force et de mæstria une histoire romanesque à souhait où le héros et le lecteur ne seront jamais au bout de leur peine. Il faut, enfin, savoir manier ce personnage à la fois superbe et malchanceux, croisement entre les héros droits dans leurs bottes de John Ford et les anti-héros de Sergio Leone.

Un défi relevé haut la main par Christophe Blain (Quai d’Orsay) et Joann Sfar (Le Chat du Rabbin) dans Amertume Apache, en librairie ce vendredi 6 décembre. Inconditionnel de westerns, Blain raconte les coulisses de cette aventure qui l’occupe depuis plus de deux ans. Il évoque ses retrouvailles avec Joann Sfar, la difficulté de faire un western en 2019 et comment dessiner une icône comme Blueberry.

Sortir de sa zone de confort

Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain
Blueberry de Joann Sfar et Christophe Blain © Dargaud 2019
"Avec Joann, on est sorti de notre zone de confort. On a écrit un type d’histoire qu’on n’avait jamais écrit auparavant. On a une forme de fantaisie qu’on n’a quasiment pas utilisée ici. À aucun moment on n'a voulu faire un Blueberry à la façon de Sfar et de Blain. On a voulu faire un Blueberry premier degré. Il n’y ni distance, ni pastiche.
J’ai fait un dessin qui est beaucoup plus réaliste que dans mes autres albums. J’ai revu ma manière de découper une histoire. J’ai réfléchi à chaque case. J’ai fait énormément de recherches pour chaque dessin, pour le rythme. On explore un univers qui n’est pas le nôtre et qui en même temps fait partie de nous, parce qu’on a été formé avec Blueberry. Je le cite tout le temps dans Gus, mais c’est étrange d’aller directement à la source et d’en faire quelque chose de très personnel. Dessiner un Blueberry, c’est très intime. C’est un dialogue avec le gamin de 13 ans que j’étais, une mise en perspective de ma vie."

Les retrouvailles avec Joann Sfar

"La dernière fois qu’on a travaillé ensemble, c’était pour Donjon et Socrate le demi-chien. C’était très différent. Ça s’est passé de manière très fluide, très facile. On ne s’attendait pas à ce que ce soit difficile sur Blueberry. Mais ça l’a été à cause de Blueberry lui-même.
Jean-Michel Charlier était réputé pour livrer ses textes au dernier moment. Joann a ce côté-là et a voulu jouer là-dessus. Je l’ai torturé parce que je ne voulais pas qu’il le fasse. Je lui ai demandé de tout écrire et puis j’ai tout réécrit derrière lui. Le résultat ne nous a pas plu. On avait un point de départ et un point d’arrivée similaires, mais on ne développait pas l’histoire de la même manière. On a mis longtemps avant de trouver la bonne histoire. C’était intéressant de travailler avec quelqu’un comme Joann qui n’est pas un fan de western. Il connaissait Blueberry, mais il a tout relu. Je lui ai passé des films et des séries à voir, comme Hostiles et Godless. Travailler avec lui m’a permis d’avoir un regard extérieur sur le sujet, du recul. J’ai ensuite réécrit son histoire, parce que j’avais besoin d’y ajouter des éléments de western fondamentaux qu’il n’avait pas mis. J’ai réécrit 90% des dialogues de l’album. J’ai gardé tel quel ses cartouches un peu littéraires et tout ce qui concerne le prêcheur. C’est si savoureux."

Blueberry, un looser magnifique

Blueberry par Joann Sfar et Christophe Blain
Blueberry par Joann Sfar et Christophe Blain © Dargaud 2019
"Blueberry est l’incarnation du héros viril un peu looser, mais magnifique. C’est un électron libre un peu crasseux, mais vachement beau: Blueberry, c’est le roi du cool! Même quand il est débraillé et hirsute, il a la classe. C’était une fascination de gamin, mais avec notre regard d’adulte, ça nous semblait naturel d’en faire un personnage très mélancolique, assez noir. Il a une vie assez chaotique, assez triste. Il rate ses amours. Il a des enjeux dérisoires. Il n’arrive pas à garder sa richesse. Il est officier, mais son ambition est ailleurs. C’est un type indestructible, mais errant. La mélancolie est bien présente dans la série, notamment à la fin, quand Giraud reprend seul le scénario. Avant, c’était des aventures qui avaient une forme de légèreté, parce qu’elles étaient destinées à des garçons adolescents."

Comment faire un western en 2019?

Amertume Apache par Joann Sfar et Christophe Blain
Amertume Apache par Joann Sfar et Christophe Blain © Dargaud 2019
"On avait envie de raconter une tragédie. Tous les personnages sont prisonniers de leur but, de leur colère, de leurs désirs, de leur éducation, de leur condition. On voulait que Blueberry ait un problème de conscience, qu’il se sente coupable de quelque chose. C’est un axe fondamental de ce que l’on voulait raconter. Un autre axe qu’on s’était fixé avec Joann, c’était que les morts ne devaient pas être lyriques.
On a écrit notre Blueberry avec des préoccupations différentes de celles de Charlier et Giraud en 1963. Le personnage a été imaginé dans le scénario et dans le dessin en fonction des critères du western de l’époque. Ils ont énormément évolué depuis. Si les enjeux sont les mêmes, la façon de les regarder est différente. Le western a toujours été un genre crépusculaire, mais maintenant c’est clair: les westerns sont désormais majoritairement sombres, lourds, tragiques. C’était déjà le cas dans les années 1950, mais le cinéma était flamboyant, il avait des pudeurs. Le western prend la température de l’époque où il a été fait. "

Un hommage à un mythe

Les premières planches de Chihuahua Pearl et d'Amertume Apache
Les premières planches de Chihuahua Pearl et d'Amertume Apache © Dargaud 2019
"Au début d’Amertume Apache, Blueberry dit qu’il ne se passe rien. Il va évidemment se passer beaucoup de choses. Cette page est très empreinte de mélancolie. C’est un hommage à la première planche de Chihuahua Pearl (1973). Blueberry est dans la même situation. Il est seul, en train de patrouiller, au milieu des roches. On sent qu’il s’est porté volontaire pour s’éloigner du fort. C’est un hommage à cette période qui est la plus flamboyante de la série.
Les couleurs de l’album sont un mélange de BD vintage et de technicolor. Pour faire le ciel de cette planche, j’ai pris le bleu d'Évelyne Tranlé, qui a été coloriste sur Chihuahua Pearl. Comme c’est un hommage, autant m’y référer. Après, j’ai adapté mes couleurs et pour une de mes pages préférées, située à la fin, je me suis inspiré d’un voyage fait dans l’Utah pendant que j’étais en train de finir l’album."

Dessiner Blueberry

Les cheveux de Blueberry
Les cheveux de Blueberry © Dargaud 2019
"Pendant les 15 premiers albums, Giraud dessine un proto-Belmondo. Blueberry a un gros nez, mais il est méconnaissable. Il change de tête tout le temps. Les éléments qui font qu’on reconnaît Blueberry sont chez Giraud extrêmement mystérieux. Je voulais dessiner un Blueberry iconique que l’on reconnaisse tout le temps. Je me suis inspiré de son look lorsqu’il renaît en 1980 dans Nez Cassé.
C’est grâce à sa tignasse que l’on reconnaît Blueberry. La chevelure de Blueberry, c’est l’icône. Elle est surréaliste. Elle est presque plus caractéristique que son nez. La tignasse de Blueberry est très bizarre. Ce n’est pas la même de face et de profil. J’essaye de faire ressentir avec le dessin que c’est une chevelure abondante mais crasseuse. On doit sentir qu’il a des mèches collées pleines de poussière. Ses mèches sont plus collées chez moi que chez Giraud. Dans Hors-la-loi et Angel Face, le diptyque qui précède Nez Cassé, il a les cheveux courts, ce qui m’a beaucoup choqué à l’époque. Blueberry n’était plus Blueberry! Ça m’a poursuivi toute ma vie. À cause de ça, j’ai fait des héros dont je changeais les caractéristiques physiques en fonction de ce qu’ils vivaient."
Jérôme Lachasse