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Blain: "Historiquement, Gus est un western complètement aberrant"

Détail de la couverture de Gus, tome 4: Ernest

Détail de la couverture de Gus, tome 4: Ernest - 2017 - Dargaud - Christophe Blain

ENTRETIEN - L’auteur de Quai d’Orsay revient avec un de ses personnages fétiches: Gus, dont la quatrième aventure vient de paraître chez Dargaud.

Christophe Blain est de retour aux affaires. Après le succès considérable de Quai d’Orsay (et de son adaptation ciné signée Bertrand Tavernier), le dessinateur publie une quatrième aventure de Gus, Happy Clem, neuf ans après Ernest. Une quatrième aventure plus sombre que les précédentes, qui déconstruisaient avec humour les clichés des westerns.

Ici, le trait est plus réaliste, les couleurs moins chaudes. Blain, comme ses personnages, a grandi. L’aventure de Gus ne s’arrête pas là. Un cinquième tome est déjà en préparation. Il sortira dans quelques années, après le nouveau tome d’Isaac le pirate, sur lequel Blain planche actuellement. BFMTV.com a rencontré le dessinateur fin janvier au Festival d’Angoulême. Il nous a parlé de son nouvel album, dont les planches sont exposées, jusqu'au 15 avril, à la galerie Barbier & Mathon à Paris.

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- © 2017 - Dargaud - Christophe Blain

Le retour

"J’ai mis très longtemps à faire cet album à cause … de la vie (rires). Des projets se sont intercalés, mais Gus ne m’a jamais quitté. J’avais hâte d’y revenir. L’histoire n’était pas terminée. C’est une planche qui parle d’une de mes fascinations: j’adore les cascades sur les toits de trains: les types qui se lancent d’un arbre pour atterrir sur le toit ou qui galopent derrière le train et atterrissent dessus. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve cela fascinant. C’est une référence à la scène d’ouverture de Butch Cassidy et le Kid, un de mes deux westerns préférés. C’est pour cette raison que Gus attaque les trains. Il le faisait déjà dans le premier tome. Et là il y revient. C’est là qu’il est bon. C’est son truc. C’est très amusant parce qu’il se définit comme un artiste, comme si c’était une oeuvre, comme s’il se construisait une légende."

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- © 2017 - Dargaud - Christophe Blain

Le doute

"Cette femme, Ava, c’est moi (rires). Elle est au prise avec sa fièvre créatrice, elle a du mal à écrire, cela la torture. Je connais. Cela m’amuse beaucoup de mettre en scène ce doute. La discussion avec la petite fille, le côté effrayant que peut avoir Ava, c’est comme cela que je me vois. J’agis moins ainsi aujourd’hui. J’arrive à vivre avec ce doute, mais j’ai connu des périodes où j’étais un peu expérimenté et où je le vivais vraiment ainsi. Comment décrire le doute d’un personnage? Ce n’est pas intéressant graphiquement. On peut dessiner le personnage avec un petit tourbillon au dessus de la tête ou en train de tourner dans une pièce, mais il faut quelque chose de plus fort. Et de plus direct: on a le crâne en feu. Je travaille avec un feutre très particulier qui a une encre à la fois très grasse et très solide, complètement indélébile. Avec ce feutre, mon trait a beaucoup plus de mouvement. Il est plus proche de mon crayonné. Je tente souvent de nouvelles techniques pour ne pas m’ennuyer et trouver des solutions à ce que je dois raconter. Je n’ai pas de techniques préétablies. Je n’aime pas avoir une fois pour toute une façon de dessiner un arbre. Même si mon dessin doit se soumettre à la narration, j’ai quand même un plaisir du dessin, du trait fouillé. Dans ces cases, j’ai eu plaisir à montrer la qualité des étoffes. Il faut cependant savoir ne pas trop se faire plaisir, sinon on devient illisible. Tout ne peut pas être traité comme une illustration."

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- © 2017 - Dargaud - Christophe Blain

Le fantastique

"Je traite chaque planche comme un moment important. Celle-là est très particulière parce qu’il n’y a rien de fantastique dans l’image - tout est plausible - et pourtant on est à la limite. C’est la cabine d’un ermite sur une colline. On a l’impression que c’est une décharge. Les peintures et les sculptures que l’on y trouve sont, pour une personne qui vit à la fin du XIXème siècle, très étranges. Clem, qui n’est pas un amateur d’art, va curieusement être séduit. Jouer sur ce contraste était intéressant. Et c’est toujours amusant de représenter une oeuvre d’art. C’est le seul que je représente d’ailleurs. Dans ma série Isaac le pirate, je ne dessine jamais les peintures d’Isaac. Elles sont esquissées, on les voit de loin. Sauf à ce moment-là. La rencontre de ces deux personnages est un moment très émouvant pour moi: Clem rencontre sa peinture avant de rencontrer le peintre. Il m’a été inspiré par Donald Van Vleet, alias Captain Beefheart, qui a produit une espèce de blues rock expérimental avant de devenir un peintre d’art contemporain très respecté, et Phinéas Gage, un mineur qui a connu un grave accident qui a modifié son comportement."

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- © 2017 - Dargaud - Christophe Blain

L’influence du cinéma

"C’est un album, historiquement, complètement aberrant, mais d’une manière totalement assumée: ma référence est le cinéma - et à aucun moment la vraie histoire du western, qui ne m’intéresse pas. Gus, c’est un western hollywoodien produit entre la fin des années 1950 et le début des années 1970. J’ai mis en scène beaucoup de seconds rôles du Nouvel Hollywood - pour me faire plaisir: Henry Silva, William Devane, Slim Pickens, Roy Scheider, DeForest Kelley, Geoffrey Lewis... Je ne suis pas content de tous mes portraits, parce que c’est un exercice assez difficile, mais je trouve mon Geoffrey Lewis bien réussi. Je me suis beaucoup amusé à faire cela, mais je pense que 0,0001% des lecteurs vont les repérer (rires). J’ai dessiné Robert Duvall sous trois aspects différents: avec moustache, sans moustache et avec un bandeau sur l’oeil. Avec moustache, c’est Robert Duvall dans Killer Elite. Sans moustache, c’est dans Echec à l’organisation, où il joue un truand en cavale qui se venge. Avec le bandeau, c’est dans L’Aigle s’est envolé, où il joue un officier nazi, le colonel Radl, le nom qu’il a dans mon album. J’ai souvent donné aux acteurs que j’ai employés soit leur vrai nom (comme Gene Wilder), soit le nom qu’ils ont dans un film. Pour les dialogues de Gus, je me suis inspiré du doublage des films américains des années 1950 et 1960. Dans les répliques de Robert Duvall surgissent par moment des expressions d’une autre époque, comme 'enfant de putain'. C’est pour cette raison que mes personnages se parlent du tac-au-tac, comme dans les films des années 1960."

Gus, tome 4, Happy Clem, Christophe Blain, Dargaud, 104 pages, 16,95 euros (version classique), 21,95 euros (version noir et blanc).

christophe blain - happy clem du 3 mars au 15 avril 2017

Galerie Barbier & Mathon, 10 rue Choron, Paris 75009. Du mercredi au samedi de 14h à 19h30 ou sur rendez-vous: 06.80.06.29.95. Métro Notre Dame de Lorette.

Jérôme Lachasse