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Druillet, le mage noir de la BD, fête ses 50 ans de carrière

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- - © Druillet / MEL Publisher

ENTRETIEN - Une superbe monographie et deux rééditions rendent hommage au génial co-fondateur de Métal Hurlant.

Dans les années 1970 et 1980, en compagnie de Moebius, Tardi et Bilal, Philippe Druillet a révolutionné la BD. Avec lui, les "petits miquets" sont définitivement passés à l’âge adulte. Avec La Nuit, son chef d’oeuvre, il a été le premier à parler de la mort. Dans ses récits à mi-chemin entre la science-fiction et l’heroic fantasy, il donne libre cours à son imagination débordante et à sa plume lyrique pour composer des planches gigantesques fourmillant de détails et de textes obscurs écrits comme des incantations magiques. Druillet est un artiste total, “métissé” comme il dit. Il n’y a pas un art que cet autodidacte n’a pas touché: BD, littérature, cinéma, musique, architecture, sculpture, peinture, photographie, jeu vidéo…

BFMTV.com a rencontré l’homme chez son éditeur MEL Publisher pour évoquer avec lui son actualité bouillonnante: une superbe monographie et les rééditions, chez Glénat, du diptyque Yragaël/Urm le Fou et de Vuzz. Clope au bec, il retrace son parcours, en attendant, impatiemment, de pouvoir se remettre au travail, lui qui souffre depuis de longs mois d’une blessure à la main droite. Il prépare un nouvel album, qu'il annonce comme son dernier. Après avoir longuement hésité, Druillet a choisi d'adapter, de préférence à La Légende des Siècles de Victor Hugo, La Divine Comédie de Dante où son personnage fétiche de Lone Sloane, sorte de cow-boy spatial aux yeux rouges, incarnera l’illustre poète italien.

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- © MEL Publisher

La monographie

"Lorsque l'on m’a amené cette année les premières maquettes du livre, et que j’ai vu écrit '50 ans de carrière de Druillet', j’ai eu un coup de blues. Je me suis dit que ça sentait le sapin, que ce bouquin allait être l’horreur. Et quand j’ai vu le bouquin fini, comme un crétin, je n’en suis pas revenu. Ce bouquin m’a fait un bien fou et m’a donné un coup de booster incroyable. Le pire critique de mon travail, c'est moi. Je suis impitoyable. Cet accident qui me paralyse depuis un an et demi me rend fou parce que j’étais en train de préparer trois expos qui vont être décalées et où j’avais trouvé, à 70 ans, un nouveau trait. C’est fabuleux. A la fin de leur vie, les artistes fatiguent, faiblissent. Et bien non. J’avais découvert un nouveau Druillet. Vous le verrez dans une expo prochaine, à la galerie Barbier & Mathon."

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- © MEL Publisher

Les ateliers

"A chaque fois que j’ai déménagé, l’atelier m’a suivi. Quand je pars en vacances, en juillet-août, je vais en Bretagne chez des amis qui me prêtent une maison. Au bout de dix minutes, le salon a disparu: c’est devenu un atelier. J’accroche partout des trucs. En août, je vais chez mon neveu dans le Gers. J’adore, comme un militaire en campagne, me balader avec mon boulot. Pendant ces deux mois, je n’ai pas de rendez-vous. Je me repose. Et c’est là où je réalise les plus belles choses de ma vie. Dans les premières pages du bouquin, ce voyage à travers les lieux n’est pas initiatique. Il s’agit d’emplacements où j’ai trimbalé tout mon merdier, c’est-à-dire tout mon univers. C’est mon côté décorateur. Tu me laisses ici pendant dix minutes ou une journée, tu ne reconnaîtras plus rien. J’adore les ateliers. C’est comme des cavernes. On installe tout son bordel. J’ai un atelier magnifique dans le 14ème, mais il est surchargé. Mon idéal, c’est l’atelier de 700 mètres carrés avec une table et un chevalet par travail."

Une planche de Chaos, une des préférées de Druillet
Une planche de Chaos, une des préférées de Druillet © © Druillet / MEL Publisher

Une vision folle

"J’étais un fou de BD. Je lisais Tintin, Spirou. Puis j’ai découvert Barbarella de Forest, Jodelle de Peellaert. Je me suis dit: 'Voilà la BD adulte, voilà le futur'. Mais ce que je n'aimais pas, c'est que c’était réservé à un petit club branchouille. L’explosion graphique, il fallait la faire dans un journal populaire. Je suis entré à Pilote en 1969. J’avais rencontré Goscinny en 1964. Ma première histoire dans Pilote a été Le Trône du Dieu Noir. Il y a eu une avalanche de lettres. J'étais dans la bonne direction. J'avais l’idée d’une bande dessinée différente. On m'a reproché de ne pas aimer les cases - moi qui suis un amoureux de Franquin, de Tillieux, de Macherot! J’avais une vision folle, une mise en page calée sur toutes mes influences littéraires et cinématographiques. Et puis j’ai trouvé des amis et des lecteurs qui ont compati et m’ont suivi. Des historiens disent qu’il y a un avant et un après Druillet, mais ça je m'en tape les burnes."

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- © © Druillet / Glénat

Yragaël et Urm le Fou (1974-1975)

"J’ai conçu Yragaël et Urm le Fou après avoir découvert Arnold Böcklin et l’heroic fantasy. C’était la découverte d’un futur possible. Comment je dessine une telle planche? Je l'ai dans la tête. Parfois, il faut que je me secoue les neurones. Puis, un peu de coke, beaucoup de whisky, un peu de pinard et le délire complet. Et le souvenir, surtout, de tout ce qui m’a marqué étant jeune: Lovecraft, tous les écrivains de science-fiction, le cinéma expressionniste et tout le système. Je prends ce chaudron et je sors mon dessin. Tu as bien choisi la planche. Même moi, quand je la vois aujourd’hui, je me dis que j’étais allumé."

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- © © Druillet / MEL Publisher

Vuzz (1974)

"J’étais plongé dans Yragaël, où je me tartouillais des planches gigantissimes. Par moments, j’avais besoin d’aération. Ce personnage à la tête longue surgissait depuis quelques temps dans mes signatures pour une raison que j’ignorais. Et un jour je m’y suis mis. Je pondais cinq ou six pages par jour, soit un épisode. J’ai adoré dessiner Vuzz. On dit que c’est la première histoire sans paroles, avant Arzach, ce qui est totalement faux: c’est Raymond Poïvet. Nous ne sommes pas des inventeurs, et c’est formidable. A une époque, il y a eu une version couleur avec Mandryka qui était sympa. Aujourd’hui, Glénat le ressort en bleu, comme la première édition, c’est bien. Il y a deux tomes. A la fin du deuxième, je tue Vuzz (et je le fais renaître dans Chaos). Et tu sais par qui je finis par me faire engueuler? Des gamins de dix ans dans des signatures. Mais ce n’est pas un livre pour les enfants! Ça m'a scié."

Philippe Druillet, MEL Publisher, 343 pages, 50 euros.

Vuzz: l’intégrale, Philippe Druillet, Glénat, 134 pages, 19,50 euros.

Yragaël/Urm le Fou: l’intégrale, Philippe Druillet, Glénat, 136 pages, 24,50 euros.

Jérôme Lachasse