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Cinquante ans après Apollo 11, la nouvelle course laborieuse vers la Lune

Après des années d'éclipse, la Lune revient sur le devant de la conquête spatiale. Les Etats-Unis se sont fixé l'objectif de 2024 pour y renvoyer des astronautes. Pourtant, des doutes existent sur la viabilité du projet, sans alunisseur et sans une drastique augmentation du budget de la Nasa.

Il est 16h55 le 14 décembre 1972, quand le module lunaire de la mission Apollo 17 décolle. Pour la dernière fois, l'homme a marché sur la Lune. Cinquante ans plus tard, Harrisson Schmidt et Eugene Cernan, anonymes de l'exploration spatiale, restent les derniers à avoir accompli cet exploit. Mais les ambitions affichées des Etats-Unis pourraient changer la donne. Le président Trump a annoncé le retour d’une mission habitée sur la Lune d’ici 2024.

Ce nouveau programme spatial, baptisé Artemis, sonne le retour en grâce de notre Lune dans l’exploration spatiale. En 1972, Apollo 17 était la sixième mission habitée sur notre satellite. Mais après l'excitation d'Apollo 11, les missions suivantes n’ont plus la même saveur, malgré des premières historiques, comme le temps passé en sortie lunaire.

Apollo abandonné

En pleine guerre froide, les contraintes budgétaires se font sentir aux Etats-Unis. Le programme Apollo coûte cher, environ 135 milliards de dollars, tandis que le budget de la Nasa représente 4,5% du budget américain en 1966. Les Etats-Unis préfèrent donc annuler les trois dernières missions Apollo; la bataille symbolique face à l’URSS a été gagnée, de toute façon.

L’idée d'explorer la Lune est retombée "parce que les Etats-Unis se sont embourbés dans la guerre du Vietnam et ont voulu développer la navette spatiale puis la Station spatiale internationale", rappelle Bernard Foing, directeur du groupe international lunaire à l’Agence spatiale européenne, qui travaille aujourd’hui à l’installation permanente de l’Homme sur la Lune. 

En 1973, le véhicule robotisé russe Lunkohod 2 parcourt une dernière fois 40km, avant de tirer le rideau sur la bataille lunaire. Depuis la Terre, d’autres objectifs se dessinent au loin. 

"Les techniques qu'on a développées sur la Lune, on les a utilisées sur plein d'autres mondes", explique Bernard Foing à BFMTV.com. "Sur le plan robotique, c'était bien d'aller explorer d'autres mondes comme Mars ou Vénus", ajoute-t-il.

Des robots à la conquête de l’espace

Dès 1976, la Nasa pose avec succès les deux atterrisseurs Viking 1 & 2 sur Mars. L’URSS envoie à la même période les trois sondes Mars 1, 2 et 3, qui connaissent un succès tout relatif. Il faut cependant attendre le début des années 2000 pour voir l’exploration de la planète rouge s’accélérer. Depuis le début du siècle, pas moins de neuf missions ont été envoyées sur et autour de Mars par les Etats-Unis, l’Europe et l’Inde. 

L’exploration spatiale connaît par ailleurs une longue liste de succès: les sondes Voyager sont parties à la découverte du système solaire et ont survolé Jupiter, Saturne, Neptune et Uranus, jusqu’à franchir les limites de notre système. Les soviétiques ont envoyé les sondes Venera en direction de Vénus. Venus Express, conçu par l’ESA, a tiré le portrait de la planète en orbite. Rosetta a déposé Philae sur l’astéroïde Tchouri. Le télescope Hubble a photographié les tréfonds de notre univers pour remonter dans le temps. 

Objectif Mars

Tous ces succès robotiques n’ont pourtant pas éteint la soif d’exploration humaine. Dès les années 70-80, des stations orbitales voient le jour: Skylab pour les Etats-Unis et Saliout pour l’URSS. Dans un coin de la tête, les astronautes et scientifiques ont toujours la même idée fixe: se préparer à un voyage de longue durée en direction de Mars. La Lune n’est plus un objectif.

Au début des années 2000, après l’abandon de Mir, l’ISS est le symbole d'une nouvelle ère: la coopération entre pays succède à la bataille technologique. La Nasa, l'ESA, Roscosmos - l’agence russe - et Jaxa - l’agence japonaise - s'associent pour construire cette station géante. Les astronautes viennent réaliser des expériences en micro-apesanteur et étudier les effets du vol longue durée sur l'homme. 

Annoncé depuis des années, Mars n'a pourtant jamais semblé aussi loin pour l'Homme. Les défis à résoudre restent immenses: exposition aux radiations, effet sur le corps humain de deux à trois ans de voyage dans l’espace, ravitaillement, vie en espace clos, développement d’un nouveau vaisseau et d’un atterrisseur martien, etc…Tous les acteurs s’accordent sur un même constat: l’Homme ira sur Mars un jour, mais pas tout de suite. 

De nouveaux pionniers à la conquête de la Lune

Surtout, depuis cinquante ans, les enfants du programme Apollo ont eu le temps de développer leurs rêves: celui de conquérir à nouveau très vite la Lune. Elon Musk, patron de SpaceX, ou Jeff Bezos, patron d’Amazon, arrivent avec des moyens et une ambition démesurée. Avec des budgets quasiment illimités, financés à grands coups de subventions américaines, ils viennent concurrencer les acteurs historiques de l’espace en développant des technologies jusque-là inédites. SpaceX a imposé ses lanceurs réutilisables comme une norme depuis le début des années 2010.

La course à la Lune est aussi relancée par de nouvelles puissances. L'Inde ne cache pas ses ambitions. Israël se montre très intéressé. Et la Chine veut asseoir sa position dans l’espace, elle qui maîtrise déjà les vols habités et possède un lanceur capable de mettre en orbite ses propres satellites. 

Depuis 2007, l’agence spatiale chinoise (CNSA) a ainsi lancé plusieurs sondes autour, mais surtout sur la Lune. En 2013, Chang'e 3 est devenu le premier engin spatial à se poser en douceur sur notre satellite depuis l'atterrissage de la sonde spatiale soviétique Luna 24, qui avait ramené un échantillon de sol lunaire en 1976. En janvier 2019, la Chine a signé un nouvel exploit: Chang'e 4 a été le premier engin à se poser sur la face cachée de la Lune

Une Américaine sur la Lune?

Il faut également dire qu’en 50 ans, les scientifiques ont développé de nouvelles technologies à tester sur et autour de la Lune.

"C'est ce que nous avons fait avec SMART 1", une sonde spatiale lancée en orbite autour de la Lune en 2004 qui a permis de tester le moteur ionique alimenté par des panneaux solaires, explique à BFMTV.com Bernard Foing, le scientifique de l’ESA. Et d’affirmer: "Maintenant, on peut découvrir plein de choses nouvelles sur la Lune, c'est le bon moment pour y retourner". 

Dans ce contexte, impossible pour les Etats-Unis d’abandonner cette course. D’où l’objectif très ambitieux de retourner sur Lune en 2024, annoncé par le président américain, contre 2030 auparavant. Et pour rendre ce retour historique, l’astronaute qui foulera de nouveau le sol lunaire sera cette fois-ci une femme, a précisé la Nasa.

Malheureusement, la mission Artemis fait face à des problèmes de taille, notamment le besoin de financements. Lors du salon international de l’aviation au Bourget en juin 2019, Jim Bridenstine a réclamé "20 à 30 milliards de dollars supplémentaires sur cinq ans".

"En 2028, nous y serons de façon durable"

“Plus les programmes sont étalés dans le temps, plus vous risquez des changements de priorités, de budget, de Congrès", a-t-il argumenté. "Donc si vous voulez vous débarrasser de ce risque politique, vous devez aller plus vite. En 2024, nous aurons une femme et un homme sur la Lune. Et en 2028, nous y serons de façon durable". 

Cet optimisme à tout rompre ne peut néanmoins pas cacher les difficultés rencontrées par la Nasa. L’agence spatiale américaine a un vaisseau quasiment abouti pour transporter ses astronautes vers la Lune mais n’a pas encore de lanceurs capable de l’envoyer dans l’espace, ni d’atterrisseur capable de se poser sur la Lune. 

La fusée SLS, la plus puissante jamais construite pour la Nasa, destinée à envoyer autour de la Lune la capsule Orion, est d’ores et déjà retardée. Un premier lancement devait avoir lieu en 2020 lors du programme EM-1 (Exploration Mission 1) afin de tester les capacités de cette fusée. Mais le développement de SLS est "très compliqué" et "va prendre un peu plus de temps", a indiqué Jim Bridenstine devant le Sénat américain en mars. 

Pourtant, "aucune fusée actuelle ne peut envoyer Orion et le module de service européen (qui fournit de l’énergie et des réserves d’eau et d’air, ndlr) sur la Lune", rappelle à juste titre le patron de la Nasa. 

En attendant, la solution consisterait, selon lui, à faire appel au secteur privé - comme la fusée Falcon Heavy de SpaceX - pour envoyer en deux fois le lanceur et le module de service européen, puis les assembler en orbite. Mais là encore, la Nasa se confronte à un problème inédit.

"Nous n'avons pas aujourd'hui la capacité d'assembler la capsule Orion avec quoi que ce soit en orbite. Donc entre maintenant et juin 2020, il faudrait que nous le rendions possible", a concédé Jim Bridenstine. 

Un alunisseur à concevoir

Point positif, la capsule Orion, qui aura la charge de transporter les astronautes vers la Lune, semble plus aboutie. Elle est "presque prête", assure à BFMTV.com Jean-François Clervoy, astronaute français de l’ESA, qui a volé à trois reprises avec la Nasa dans les années 90.

"Elle a fait beaucoup d’essais. Elle a même fait un vol inhabité, elle va en refaire un inhabité dans deux ou trois et elle fera un premier vol habité en 2023", prévoit-il. 

Ne manque plus qu’à concevoir un alunisseur capable de se poser sur la Lune. Mais la Nasa vient seulement "de lancer un appel d'offres sur des concurrents pour faire une pré-étude", rappelle Jean-François Clervoy.

L'alunisseur de Jeff Bezos dans les starting-blocks

Au mois de mai, le PDG d’Amazon, Jeff Bezos, a cependant dévoilé son propre atterrisseur lunaire: Blue Moon. L'alunisseur est mis au point depuis trois ans et il pourra emmener des instruments scientifiques, ainsi qu’un rover pour humains, selon lui. 

"Nous pouvons aider à tenir ce délai (se poser en 2024, ndlr), mais seulement parce que nous avons commencé il y a trois ans", a déclaré Jeff Bezos lors de la présentation de cette maquette, sans donner pour autant de date d’un premier vol de son atterrisseur.

"2024 c'est dans cinq ans: Orion volera, le SLS volera, en principe, pour au moins atteindre peut-être l'orbite lunaire. Mais pour aller à la surface il faut un atterrisseur. Et pour qu'il soit prêt en 5 ans, il faut multiplier par trois ou quatre le budget de la Nasa, chaque année, dès maintenant", se méfie l’astronaute français. 

"Il n'y a pas beaucoup de chances qu'ils y soient en 2024. D'une part parce qu'ils n'auront jamais le budget, d'autre part parce qu'aujourd'hui, on prend beaucoup plus de précautions qu'à l'époque d'Apollo", expose-t-il. Pourtant, il semble sûr que l'Homme retournera sur la Lune. Et cette fois-ci, pour y rester.

"des hommes sur la lune: 50 ans d'épopée spatiale"

Cet article est le quatrième volet d'une série qui célèbre le 50e anniversaire de la mission Apollo 11, qui a vu les premiers astronautes poser le pied sur notre satellite naturel le 20 juillet 1969.

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Benjamin Rieth