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40 ans de Voyager: est-il bien prudent d'envoyer des messages aux extraterrestres?

Le "golden record" ou disque plaqué or embarqué par les sondes Voyager.

Le "golden record" ou disque plaqué or embarqué par les sondes Voyager. - NASA

Si la question peut paraître incongrue alors que la preuve d'une vie hors de la Terre reste à trouver, sachez que d'éminents scientifiques se la posent. Jacques Arnould, du Cnes, nous en explicite les enjeux.

La Terre, du moins le sait-on depuis la révolution copernicienne, n'est ni au centre de l'univers, ni ,croît-on savoir de manière plus récente, la seule planète habitable. D'où, sinon la preuve, l'intuition que nous ne sommes pas seuls au sein du cosmos et la tentation de le faire savoir. Comment? En envoyant un message aux autres... quelque forme ou physiologie ceux-ci prennent. C'est ainsi que les sondes Voyager, lancées par la Nasa en 1977 sont porteuses d'un message adressé par l'humanité à de possibles (probables?) extraterrestres. Encore tout récemment, pour le 40e anniversaire de la mission Voyager, le message "Vous n'êtes pas seuls" a été sélectionné pour un prochain envoi, par la Nasa.

Mais est-ce bien prudent? Si la question semble de prime abord hors sujet, les scientifiques se la posent depuis qu'ils envoient des messages dans l'espace et depuis, ce n'est pas la même chose, depuis qu'ils savent que des messages sont envoyés depuis la Terre vers l'univers infini. "Carl Sagan (célèbre astronome qui connue son heure de gloire dans les années 80) s'était déjà inquiété de fait que les ondes radio portant les premiers discours d'Hitler soient les premiers messages envoyés aux autres possibles habitants du Cosmos", fait remarquer Jacques Arnould, chargé des questions éthiques au Centre National d'Etudes Spatiales (Cnes). 

L'ingénieur agronome, également théologien, fait remarquer que les hommes envoient des messages dans l'espace depuis le tout début de l'aventure spatiale. Propulsées dans deux directions opposées, Voyager I et II arborent sur leurs flancs deux disques de cuivre plaqués or. Ils contiennent des messages pouvant être décodés selon plusieurs niveaux de lecture. Ainsi, des planches anatomiques nous représentant, des schémas indiquant où nous trouver dans l'univers, mais aussi des enregistrements sonores et 116 images de paysages terrestres, de formules mathématiques, d'une femme qui allaite, d'un embryon humain... Le tout est accompagné d'un mode d'emploi et d'une cellule de lecture avec son aiguille censée faciliter la réception du message par ses éventuels destinataires.

La grande peur de Hawking

Le débat de la dangerosité d'une telle démarche revient régulièrement sur le devant de la scène. En 2010, la Royal Society de Londres accueillait des experts s'inquiétant de la diffusion par la Nasa en 2008 de la chanson des Beatles, Across the Universe. Se signaler à des voisins potentiellement hostiles est-il judicieux?

Le célèbre cosmologiste et physicien britannique Stephen Hawking redoutait récemment l'usage qui pourrait être fait de ces signaux. "Il a adopté une position que je respecte, mais qui verse dans le catastrophisme", commente Jacques Arnould. "L'idée est que si des extraterrestres décodent nos messages, ils seront sans doute beaucoup plus intelligents que nous et que nous n'apparaîtrons à leurs yeux que comme des microbes." Au mieux donc, une indifférence nous attend et au pire, un scénario digne du film Independence Day

Notre place dans le cosmos

Selon Jacques Arnould, le message s'adresse autant aux extraterrestres qu'à nous-mêmes. "Cela pose la question de notre place dans l'univers." Pour l'anecdote, Carl Sagan a demandé que Voyager 1 prenne une photo de la Terre éloignée alors de 6,4 milliards de kilomètres. "Je pense que cette perspective souligne notre responsabilité de préserver et chérir ce petit point bleu pâle (pale blue dot), la seule maison que nous ayons jamais connue", avait-il déclaré.

L'autre enjeu est, selon l'éthicien, rappelle à quel point "l'exercice qui consiste à se présenter est à la fois fascinant et compliqué". En quelque mot, ce que l'on veut dire aux autres en dit autant, sinon davantage sur nous-mêmes. Jacques Arnould veut ici louer ce qu'il nomme la "vertu de discrétion: 'J'essaie d'être maître du message que j'envoie. La manière de me présenter est laissée à ma discrétion.'"

Selon lui, c'est la démarche fondatrice adoptée lors de la conception des deux sondes Voyager: "Créer un signal qui reflète la volonté de créer un lien entre l'émetteur et le récepteur." "J'aime cette expression de mon collègue Michel Viso (exobiologiste au Cnes): 'Si on trouve des traces de vie, on ne va pas trouver une seule cellule'."

Mais, reconnaît-il aussi tôt, "il faut bien admettre qu'après des dizaines d'années de recherches, nous n'avons aucun retour." De manière assez vertigineuse, le "golden record" (disque embarqué par Voyager) pourrait être le seul vestige de l'humanité, si celle-ci venait à disparaître.

*Jacques Arnould est l'auteur de Turbulences dans l'univers, Dieu les extraterrestres et nous, édition Albin Michel.