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Thomas Pesquet: mais qu'a-t-il vraiment fait là-haut?

Pour un peu, son enthousiasme laisserait croire que le spationaute a passé ses six mois dans l'espace en goguette, à photographier la Terre d'en haut. Comme nous l'explique le président du Cnes, le Français n'a en réalité pas chômé, menant de front expérimentations scientifiques, monitoring médical et entretien de la station.

Pour le grand public, Thomas Pesquet, gueule sympathique et profil de gendre idéal, est celui qui photographie la Terre depuis les hublots de la Station spatiale internationale (ISS) et envoie des tweets. Son parcours a valeur d'exemple et réveille, quoiqu'on en pense, les sentiments patriotiques. Fierté d'une France qui gagne et impose son rang de grande puissance spatiale. Tout cela est vrai. Mais le déploiement des grands moyens, y compris pour le retour de l'enfant prodigue vendredi, n'est pas tant affaire de prestige que d'intérêt scientifique. BFMTV.com a demandé à Jean-Yves Le Gall, président du Cnes (Centre national d'études spatiales), si les spationautes étaient désormais recrutés aussi selon le critère de leur capacité à se montrer bons communicants. "Non", répond-il sans hésitation.

"Il (Thomas Pesquet) appartient à une génération d'astronautes 'modernes' qui communiquent naturellement, notamment sur les réseaux sociaux. De plus, les liaisons avec la Terre sont devenues très faciles. Il a pu s'entretenir un quart d'heure avec Frédérique Vidal (la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, NDLR), comme il l'avait fait le 31 décembre 2016, avec François Hollande", détaille le patron du Cnes.

Cette commodité pratique tranche avec les difficultés rencontrées au milieu des années 90 par un illustre prédécesseur, Jean-François Clervoy. L'astronaute était alors limité à un message par jour. Et encore, lorsque ce dernier voulait bien passer.

Des journées bien remplies

La communication c'est bien, mais le but de la mission Proxima reste avant tout scientifique, rappelle en substance notre interlocuteur. Les journées du Français dans l'espace sont longues, très longues assure Jean-Yves Le Gall. Le résident de l'ISS a droit à un jour de repos hebdomadaire, et des loisirs limités. Comme, justement, prendre des photos de la Terre. "Il doit accomplir un travail très large et aussi un programme optionnel s'il a fini le principal. Ce sont des gens (les astronautes, NDLR) dont l'engagement est très fort."

"Comme d'habitude pour les missions longues, la mission de Thomas Pesquet recouvrait trois aspects: les expériences scientifiques, la maintenance de la station et la vie dans l'espace. Sur le plan scientifique, Thomas a mené 70 expériences élaborées en amont par le Cnes, à Toulouse. Des expériences qui ne peuvent se réaliser que dans l'espace", justifie Jean-Yves Le Gall.

Mais de quoi a-t-il été vraiment question, et pour quelles applications concrètes? Sans expliquer faute de temps par le menu toutes les expériences, Jean-Yves Le Gall détail le programme Matiss qui "vise à tester de nouvelles surfaces innovantes".

"L'une des expériences a consisté à tester les caractéristiques d'un matériau sur lequel les bactéries ne parviennent pas à s'accrocher. Les applications dans la vie médicale sont innombrables. On peut imaginer que des médecins n'auront plus besoin de changer de gants en passant d'un patient à l'autre. Des expériences métallurgiques ne sont aussi possibles que dans l'espace, pour la réalisation d'alliages inédits."

Faire progresser la recherche médicale

Le troisième bénéfice du voyage a rapport à l'avenir de l'exploration spatiale en rapport avec les limites de l'être humain, soit la capacité de notre espèce à coloniser de nouveaux mondes. Le président du Cnes ne cache pas que d'ici 10 à 15 ans, "Mars est en ligne de mire". 

"Avec l'Inserm, nous avons travaillé sur l'ostéoporose. Contrairement à la maladie terrestre, celle dont souffrent les astronautes en vol est réversible. Le processus de décalcification est aussi accéléré pour ceux qui sont là-haut, ce qui facilite l'expérimentation. A son retour dans les pleines du Kazakhstan Thomas va bénéficier d'un programme de remise en forme, mais il va aussi se prêter à nombre de prélèvements et de mesures médicales. On cherche à voir la façon dont le corps à vieilli. L'expérience des frères Kelly, deux jumeaux monozygotes, est à ce sujet éloquente. Avant que l'un d'eux ne passe un an dans l'espace, ils se ressemblaient trait pour trait au point que leurs épouses pouvaient avoir du mal à les différencier. Je les ai rencontrés juste après le séjour prolongé de l'un d'eux dans l'espace et la différence est spectaculaire." 

ISS, coûteux jouet ou précieux laboratoire? 

Quant à l'utilité réelle des expériences scientifiques parfois contestées, le Cnes s'affirme sans surprise convaincu de leur bien-fondé.

"Il y a toujours des gens qui sont contre, on a le droit de poser le débat. Certains expliquent à propos de l'océanographie qu'il vaudrait mieux s'occuper des sciences de la Terre, et d'autres qu'il vaudrait mieux se soucier de la science de l'univers. Ce que je peux vous dire, c'est que le programme français est équilibré et remarquablement efficace. Nous sommes dans certains domaines en avance sur les autres, sur les Américains par exemple alors que notre budget est six fois moindre. La mission Proxima reste un succès considérable par la qualité et la quantité des expériences menées."

David Namias