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"Bien sûr que je me suis trompé": pourquoi des scientifiques se sont leurrés sur le Covid-19

Pendant la crise du Covid-19, il arrive que des scientifiques se trompent face à ce nouveau virus. Retour avec eux, sur un an de crise.

Pendant la crise du Covid-19, il arrive que des scientifiques se trompent face à ce nouveau virus. Retour avec eux, sur un an de crise. - Pierre Oscar Brunet

Virologues, épidémiologistes, infectiologues... Depuis un an, ils sont partout, questionnés chaque jour sur l'avancée et la dangerosité de la pandémie, afin d'obtenir des réponses à la crise sanitaire majeure actuelle. Et à quelques reprises, ils se sont trompés.

"Il n'y aura pas d'épidémie en France", "il n'y aura pas de seconde vague", "ce n'est pas la peine de porter un masque"... Plus d'un an après le début de la pandémie de Covid-19, ces phrases, prononcées par des médecins et des spécialistes du virus en 2020, semblent complètement incongrues. Elles ont été démenties avec le temps, mais ont nui au passage au monde scientifique et à ses acteurs.

Alors comment des chercheurs, certains parmi les plus renommés, ont-ils pu se tromper face au Covid-19 ? Et pourquoi continuerait-on à faire confiance à leurs déclarations, alors qu'ils ont déjà fait fausse route ?

"Bien sûr que je me suis trompé"

En janvier 2020, alors que les premiers cas de Covid-19 étaient détectés en France, Yazdan Yazdanpanah, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Bichat (Paris), et futur membre du conseil scientifique, déclarait sur RTL: "il n'y aura pas d'épidémie en France", à l'exception de quelques cas isolés. Aujourd'hui, il n'hésite pas à revenir sur ses propos:

"Bien sûr que je me suis trompé. Tout au début je ne pensais pas qu’il y aurait une épidémie de cette ampleur", dit-il à BFMTV.com.

"Quand j'ai vu ce qu'il se passait en Italie, je ne pensais pas qu'on en serait à devoir confiner comme eux", se rappelle de son côté Philippe Juvin, chef du service des urgences à l'hôpital Georges-Pompidou (Paris) auprès de BFMTV.com. "Je me souviens de mes commentaires sur un plateau disant 'bah oui mais les Italiens sont moins bien organisés que nous'. Ce n'était pas une sous-estimation de la maladie mais une surestimation de notre organisation", précise-t-il. Il assure avoir "toujours pensé qu'il y avait un danger", mais "l'idée que l'on puisse prendre des mesures aussi dures vis à vis de la population paraissait impossible".

"Je me prends sans arrêt dans les dents ma sortie de début mars sur le port du masque 'inutile pour les asymptomatiques'. On ne savait pas alors qu’ils pouvaient être contaminants", expliquait de son côté, en décembre le médecin Jean-Paul Hamon, régulièrement interrogé au sujet de la pandémie, dans Télérama.

Hors plateaux télévisés, dans les couloirs des hôpitaux et des institutions scientifiques, "il y a plein de gens qui se sont trompés, parce que c’est un truc énorme, on ne pensait jamais tomber là-dedans", explique Yazdan Yazdanpanah. Dominique Costagliola épidémiologiste et directrice de recherches à l'Inserm, déclare ainsi à BFMTV.com n'avoir "compris que cela allait être grave que le 24-25 février [2020], et pas avant".

Un virus encore inconnu il y a un an

Ces nombreuses approximations sont principalement liées à la méconnaissance du virus, de son fonctionnement, et de ses dynamiques de diffusion. Si de nombreuses avancées ont été réalisées ces derniers mois concernant la compréhension du Covid-19, il faut garder à l'esprit que le SARS-CoV-2 est un nouveau coronavirus qui conserve encore aujourd'hui plusieurs zones d'ombre et évolue constamment, en témoigne l'apparition des variants. Sa dangerosité et sa contagiosité ont été découvertes par tous à l'épreuve de sa diffusion dans le monde.

"Lorsque vous avez un virus complètement nouveau, vous partez d'une position où, par défaut, vous ne savez rien", expliquait en mai dernier sur la chaîne américaine CNBC Carl Bergstrom, professeur de biologie à l'Université de Washington. "Vous pouvez au mieux faire des suppositions en vous basant sur ce que vous savez des précédents coronavirus et des épidémies antérieures d'autres virus respiratoires", déclarait-il.

"Je sais exactement pourquoi je me suis trompé", explique ainsi Yazdan Yazdanpanah. "On a su assez rapidement que c’était un coronavirus, et je connais les coronavirus, j’ai géré deux épidémies de coronavirus, le SARS et le MERS, et je faisais le mimétisme entre ce pathogène là et les pathogènes précédents. Avec le temps on a compris que c’était complètement différent".

Sur un autre plan, "l'effet hivernal [sur la circulation du virus] nous a surpris", explique également l'épidémiologiste Martin Blachier à BFMTV.com. Lui avait calculé une remontée épidémique en septembre, pensant toutefois qu'elle allait être contrôlée par le port du masque et les différentes restrictions. Mais ces mesures "ont été totalement dépassées à un moment très précis qui est fin octobre, quand on a perdu 15 degrés. Les gens ont changé de mode de vie, tout a changé, et là les courbes se sont envolées dans toute l’Europe", se souvient-il.

"La difficulté de répondre dans l’instantané"

Selon Yazdan Yazdanpanah, ces erreurs peuvent également venir de la difficulté d'expression de certains scientifiques dans les médias, car "tous n'avaient pas l’habitude de passer à la télé ou à la radio, moi y compris, et je pense qu'il y a de ça", explique-t-il. Le temps de la recherche est en effet un temps long, qui ne s'est pas toujours bien marié avec le temps court des médias, attendant des réponses claires et rapides.

Dominique Costagliola souligne ainsi "la difficulté de répondre dans l’instantané lorsqu’il faut prendre le temps de réfléchir aux conséquences de décisions ou de faits nouveaux". "J’ai essayé de ne parler que de choses dont j’étais sûr, mais avec ce virus… Il fallait prendre son temps et du recul, ce qui n’est pas toujours simple dans cet univers médiatique où tout doit aller très vite", explique également Jean-Paul Hamon.

Beaucoup se sont rendus compte ces derniers mois du poids de leur parole, dans un monde en crise sanitaire qui avait besoin de réponses. "Je lisais la littérature scientifique, et quand j'affirmais quelque chose je disais 'ce n'est pas Philippe Juvin qui le dit c'est tel article dans le New England ou dans The Lancet' [revues scientifiques renommées]. J'essaye de ne pas donner des opinions, j'essaye de donner des faits", explique le chef de service.

Même si cela peut avoir un côté déceptif, "il faut savoir dire 'je ne sais pas', 'ça ne fait pas partie de mon domaine d'expertise'", déclare à BFMTV.com l'épidémiologiste Catherine Hill. Pour Yazdan Yazdanpanah, il faut aussi avoir conscience que chaque chercheur parle avec sa vision de l'épidémie et les connaissances qu'il en a. "C’est ce que l’on appelle les biais cognitifs: il y en a qui préfèrent garder le scénario le plus optimiste, d'autres le pessimiste".

"Les gens croient que les scientifiques ont des certitudes, mais non, les scientifiques procèdent par doute"

Beaucoup dépend donc de la personne qui est interrogée et de son rôle dans la crise sanitaire, car elle n'aura pas la même vision de la situation. "Il y a au fond assez peu d'intersection entre mon approche de la pandémie et celle d'un virologue ou d'un réanimateur", explique Catherine Hill. "Je sais beaucoup de choses qu'il ignore, il sait énormément de choses que j'ignore. Nous ne sommes pas du tout interchangeables". Un médecin généraliste, par exemple, ne voit pas les gens arriver en réanimation, et est moins à même de répondre à ce sujet.

Si des scientifiques ont découvert la télévision, et l'exposition au grand public ces derniers mois, il ne faut pas non plus oublier qu'une bonne partie de la population a découvert les virologues, les infectiologues ou encore les épidémiologistes début 2020. Le fonctionnement de la recherche scientifique était, et reste encore, grandement inconnu de la population. Difficile ainsi de comprendre comment un médecin peut dire quelque chose, et être contredit ensuite par un autre.

"La science progresse par tâtonnements, c'est même la démarche scientifique qui consiste à douter, observer, à discuter des hypothèses" différentes, rappelle Philippe Juvin, "et les gens sont troublés quand ils voient cela, parce qu'il n'y a pas de culture scientifique dans la société. Les gens croient que les scientifiques ont des certitudes, mais non, les scientifiques procèdent par doute, au contraire. On n'a pas de certitudes, on a des hypothèses qui se vérifient ou se contredisent".

Ainsi aujourd'hui, beaucoup de questions restent encore sans réponse définitive, avec des hypothèses au sujet du Covid-19, comme concernant le niveau de contagiosité des enfants. "Regardez les écoles, on continue de tâtonner pour savoir s'il faut les ouvrir ou les fermer parce qu'il y a des arguments scientifiques très contradictoires", souligne Philippe Juvin.

"Les scientifiques étaient considérés comme des rois"

"En ce moment d'incertitude massive, avec des données et des analyses changeant quotidiennement, les désaccords honnêtes entre des experts de différentes spécialités, de formation scientifique et de perspectives différentes sont à la fois inévitables et souhaitables", écrivaient, dès mai, deux professeurs de médecine américains, sur le média d'informations sur la santé Statnews.

Personne n'a ainsi oublié les débats houleux sur l'hydroxychloroquine, et leurs lots d'erreurs. Le spécialiste des maladies infectieuses Didier Raoult a martelé pendant des mois qu'il s'agissait d'un remède efficace, alors que de nombreux autres rejetaient son hypothèse. Plusieurs études ont ensuite pointé du doigt l'inefficacité de ce traitement, mais lui déclarait encore mi-avril sur BFMTV être certain "qu'on finira par lui donner raison". Difficile de déceler qui des deux parties a raison pour un amateur.

"Les scientifiques étaient considérés comme des rois, des gens qui n’avaient pas d’incertitude, et là le grand public a compris qu’il y avait plein d’incertitudes. Le public a vu qu’on n’était pas sûr et par ailleurs il a vu qu’on s’engueulait ou encore que les gens qui se trompaient ne disaient pas qu’ils se sont trompés", déclare Yazdan Yazdanpanah, pour qui cette année a fait du mal à l'image du monde scientifique. "Mais ce n’est pas grave, il faut construire là-dessus, ce que nous a appris cette pandémie c’est à être plus humble".

Le bilan est plus mitigé pour Dominique Costagliola pour qui "il y a eu à la fois de la désinformation par des supposés scientifiques mais aussi tant de travail collectif pour arriver à améliorer la prise en charge des personnes ayant le Covid-19, pour développer des vaccins en un temps record et pour étudier les conséquences du virus sur la santé des personnes". "Cette crise sanitaire a fait que l'on a mis au point et distribué un vaccin en un an, et je trouve que cela, c'est plutôt un miracle scientifique qu'un échec", abonde Philippe Juvin.

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV