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"Ce n'est absolument pas raisonnable": des spécialistes s'inquiètent d'un déconfinement trop rapide

Entrée du service de réanimation dans un hôpital de Vannes, le 20 avril 2021

Entrée du service de réanimation dans un hôpital de Vannes, le 20 avril 2021 - LOIC VENANCE / AFP

Alors que près de 6000 patients sont actuellement en réanimation, le gouvernement a ouvert un calendrier de "sortie progressive" de la crise sanitaire, ce qui inquiète médecins et épidémiologistes.

"Le pic de la troisième vague semble derrière nous", déclarait le Premier ministre Jean Castex jeudi dernier. Mercredi, il a réaffirmé constater une "tendance à la baisse" dans les chiffres de l'épidémie, et annoncé qu'Emmanuel Macron présentera ce vendredi "les perspectives" de "sortie progressive" des mesures de restrictions imposées contre le Covid-19. À partir de juin, la situation "ne sera plus celle de l'état d'urgence sanitaire", a-t-il déclaré.

Mais alors que 6000 personnes sont en réanimation, cette annonce a semblé prématurée pour plusieurs médecins et chercheurs, qui prédisent une remontée des contaminations en cas de relâchement prématuré.

"La situation est vraiment très mauvaise et on parle de lever le pied"

Concernant les chiffres d'hospitalisation, "la tendance moyenne sur sept jours, c'est une diminution de 6%, mais c'est quand même relativement fragile", note Alain Ducardonnet, médécin et consultant santé de BFMTV. "On part de haut donc la marge est très faible, et la moindre remontée va à nouveau poser des problèmes de tension hospitalière", explique-t-il.

"Aujourd'hui on a plus de gens qui viennent en réanimation que lors du pic de novembre, donc la situation est vraiment très mauvaise, et c'est le moment où on parle de lever le pied", déclare sur BFMTV l'épidémiologiste Catherine Hill. "Ce n'est absolument pas raisonnable, pas du tout, le virus continue de circuler", souligne-t-elle.

Lors du premier déconfinement en mai dernier, la tension dans les hôpitaux était moins forte avec 3430 personnes en réanimation au 5 mai 2020, contre 5879 au dernier bilan mercredi. Au total, il y avait 24.775 patients hospitalisés il y a un an, contre 29.911 actuellement. Le 15 décembre 2020, lors de la levée du deuxième confinement et de la mise en place d'un couvre-feu, 25.240 patients étaient hospitalisés en France, dont 2881 en réanimation - des niveaux là encore moindres que ceux constatés aujourd'hui.

Le retrait du couvre-feu étant prévu dans un mois, "puisque vous êtes aujourd'hui autour de 30.000 contaminations par jour, vous serez alors plutôt à 15.000 / 17.000 contaminations, si on reste dans cette dynamique du contrôle et de la gestion de l'épidémie", déclare sur BFMTV Yves Coppieters, médecin épidémiologiste et professeur de santé publique à l'Université Libre de Bruxelles (Belgique). Il rappelle toutefois qu'en France "les écoles sont en train de rouvrir, donc la reprise des contacts sociaux sera plus importante d'ici le 2 juin".

Éviter une "levée trop rapide des mesures de freinage"

"On va faire un couvre-feu plus tard, les gens vont faire moins attention, déjà ils sont retournés à l'école cette semaine... Tout cela ça fait circuler le virus donc évidemment ça na va pas continuer à baisser, ça va réaugmenter. Est-ce qu'on veut atteindre 10.000 personnes en réanimation?", s'inquiète Catherine Hill.

Dans des projections publiées lundi, l'Institut Pasteur note qu'une "remontée importante des hospitalisations pourrait être observée en cas de levée trop rapide des mesures de freinage le 15 mai, même sous des hypothèses optimistes concernant le rythme de vaccination". Dans le pire de leurs scénarios - si le variant britannique est très contagieux et que le rythme de la vaccination n'augmente pas - les admissions à l'hôpital pourraient dépasser les 3000 par jour, contre un peu moins de 1700 actuellement.

"On a un certain nombre de départements qui sont encore dans le rouge, donc les mesures devront être adaptées et il devra y avoir une tolérance territoriale", estime Alain Ducardonnet. Au sein de l'exécutif, certains comme Olivier Véran s'étaient déjà prononcés en faveur d'un déconfinement progressif "territoire par territoire" en commençant par ceux où la circulation du virus est moindre.

Des effets de la vaccination et du beau temps?

L'exécutif a déjà laissé entendre à plusieurs reprises qu'il comptait sur le retour du beau temps pour réduire l'épidémie d'ici à l'été, et surtout sur la campagne vaccinale, avec l'arrivée de nouvelles doses, dernièrement celles du vaccin Johnson & Johnson. Seulement il est difficile de réellement prévoir les effets de la météo, et ceux de la vaccination ne se ressentiront pas avant plusieurs semaines dans les services hospitaliers.

Il ne faut "pas penser qu’on peut lever toutes les mesures de restrictions d’un coup, en comptant uniquement sur les vaccins et la météo. Leurs effets ne seront pas suffisants pour que, dès le 15 mai, on puisse tout relâcher", explique au Figaro Simon Cauchemez, responsable de l'unité des modélisation mathématiques des maladies infectieuses à l'Institut Pasteur, également membre du Conseil scientifique.

Les effets de la vaccination ont commencé à avoir un effet sur les publics plus âgés, prioritaires. "C'est la seule bonne nouvelle, dans les Ehpad on ne meurt plus. En novembre il y avait 200 morts par jour et maintenant il y en a 5 ou 6 par jour, ils sont vaccinés, ça marche", déclare Catherine Hill, rappelant toutefois que le nombre de morts quotidiennes dans les hôpitaux est de 300 par jour. En attendant, selon elle, il faut "tester massivement", pour identifier les personnes malades, les isoler, et enrayer ainsi la circulation du virus.

"Ne pas avoir une nouvelle flambée mi-juin"

"L'objectif c'est de tenir, de ne pas avoir une nouvelle flambée mi-juin, période où on va commencer à avoir enfin l'efficacité des vaccins", déclare Alain Ducardonnet. "Tout geste de liberté va être suivi dans les 15 jours / 3 semaines peut-être d'un frémissement, donc il va falloir que ces indicateurs soient suivis de très près."

"Si l’on étale progressivement la levée des restrictions sanitaires jusqu’à début juillet, avec un rythme plus soutenu sur la vaccination, on se retrouve au début des grandes vacances dans une situation épidémique plus tenable ; et, comme à ce moment il y aura davantage de personnes vaccinées, le risque de rebond sera moins important", explique également Simon Cauchemez. Quel sera finalement le calendrier choisi par Emmanuel Macron? Le président doit le dévoiler vendredi dans une interview à la presse régionale.

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV