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"Emmerder" les non-vaccinés: les médecins sceptiques face aux mots employés par Macron

(Photo d'illustration)

(Photo d'illustration) - Fred TANNEAU © 2019 AFP

Dans un entretien avec les lecteurs du Parisien mis en ligne mardi soir, Emmanuel Macron a employé une expression destinée à secouer l'opinion publique. Il a ainsi confié son envie d'"emmerder" les non-vaccinés.

Emmanuel Macron a "très envie d'emmerder" les non-vaccinés et ce, "jusqu'au bout". Cette ambition, confiée à des lecteurs du Parisien venus l'interroger à l'Elysée, a d'abord mis en ébullition les journalistes, avant d'enflammer la classe politique.

Outre ces réactions attendues, et probablement recherchées par le chef de l'Etat, sont venues celles des médecins. Eux qui en tant que soignants sont au contact de cette partie de la population se refusant au vaccin sont apparus pour le moins dubitatifs devant la sémantique présidentielle.

Les non-vaccinés peuplent les services de réanimation

Selon les chiffres diffusés mardi soir par SPF, la réalité imposée par le Covid-19 en France est la suivante: un taux d'incidence de 1832 cas pour 100.000 habitants, 20.186 patients hospitalisés pour Covid et 3665 en soins critiques. En outre, mardi, plus de 271.000 nouveaux cas avaient été recensés en 24 heures.

Au regard de ces statistiques, on note un peloton de 5,3 millions de non-vaccinés, surnageant auprès des 89,8% de la population éligible complètement vaccinés. Faut-il vraiment voir dans cette portion congrue de non-vaccinés les principaux artisans des tensions hospitalières?

"En réanimation, avec Delta, c’est clair que la majorité des patients sont des non-vaccinés. Le reste sont des vaccinés mais immunodéprimés", a répondu sans détour sur BFMTV Philippe Froguel, médecin et professeur au CHU de Lille et à l'Imperial College de Londres. "Est-ce que ce sera encore le cas avec Omicron? On n’en sait rien, on le verra dans une quinzaine de jours", a-t-il prudemment ajouté.

Le 15 novembre dernier - avant donc le surgissement d'Omicron en France - une étude de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques Drees) assurait déjà: "Ainsi, à taille de population comparable, il y a environ 9 fois plus d’entrées en soins critiques parmi les personnes non vaccinées que parmi celles qui sont complètement vaccinées de 20 ans et plus."

"Le médecin comprend ce dérapage"

Autant dire que dans ces conditions, les propos du chef de l'Etat ont pu compter sur quelques soutiens parmi les praticiens les plus excédés. Ainsi, interrogé ce mercredi matin sur BFMTV, l'infectiologue Eric Caumes s'est montré compréhensif.

"Le médecin comprend ce dérapage - probablement contrôlé d'ailleurs. Nous-mêmes avons fait preuve d’exaspération et tenir des propos allant au-delà de notre pensée", a-t-il dit.

Avant d'ajouter: "Il y a le serment d’Hippocrate qui fait qu'on est obligé de prendre en charge tous les malades. Après, vous dire que ça ne nous exaspère pas ce serait vous mentir. Ce sont ces personnes qui bloquent le système de santé".

"Il faut presque oublier les nons-vaccinés"

La veille sur Twitter, l'urgentiste Yonathan Freund avait déjà admis: "Moi aussi j’ai envie de les emmerder jusqu’au bout. Mais comme médecin je soigne tout le monde pareil. Mais quand même…"

Djillali Annane, chef du service de rééanimation de l'hôpital Raymond-Poincaré de garches, dans les Hauts-de-Seine, a emprunté une voie médiane. Certes, il a jugé que la méthode d'Emmanuel Macron n'était "pas la bonne" car "quand on essaye d’obliger un patient à se faire vacciner, il se conforte dans son refus de se soigner".

Mais au moment de souligner que selon lui, la priorité devait désormais revenir à la seule campagne de rappel, il a lancé: "Il faut mettre l’effort là-dessus et presque oublier les non-vaccinés."

"C'est de la lâcheté"

Cependant, beaucoup font la part du calcul politique après la sortie présidentielle. "On peut aussi se demander quelle est l’utilité de le faire vu qu’il y a quelques millions de personnes non-vaccinées depuis maintenant près d’un an, il y a peu de chance pour que, même si on les ennuie, ils aillent se faire vacciner", a repris Philippe Froguel

"Donc j’imagine que si Macron a dit ça c’est pour des raisons politiques, pour montrer sa fermeté vis-à-vis des Français qui ne font pas comme les autres, n’acceptent pas de se faire vacciner", a-t-il ajouté.

Dans le même registre, mais plus offensif, le médiatique médecin Martin Blachier s'est emporté: "C'est de la lâcheté. Si on veut obliger une partie de la population, on l'assume et on en prend la responsabilité."

Une obligation vaccinale pure et simple à laquelle rechigne Emmanuel Macron - comme il l'a rappelé aux citoyens mandatés par Le Parisien - malgré la transformation (chaotique) du pass sanitaire en pass vaccinal.

"Les non-vaccinés ne sont pas à considérer comme des ennemis"

Dans ces conditions, se pose donc, encore et toujours, la question du moyen de décrocher l'adhésion des plus hostiles à la vaccination. Et pour les praticiens, la meilleure défense sanitaire n'est pas forcément l'attaque.

"Pour moi, les non-vaccinés ne sont pas à considérer comme des ennemis, mais des gens à qui il faut expliquer l’intérêt de la vaccination et convaincre", a contré Bruno Mégarbane, chef du service de réanimation de l’hôpital Lariboisière.

"Il est vrai que dans beaucoup de cas, cette pédagogie semble avoir ses limites", a-t-il toutefois reconnu, pointant parmi les non-vaccinés "une fraction vraiment difficile à convaincre car convaincue que le vaccin est dangereux, fait partie d’un complot, pourrait les tuer à terme".

Bruno Mégarbane souligne que subsistent, "malgré tout", des personnes à persuader en-dehors de ce noyau dur. Et le professeur de lister: "Il y a encore un nombre important de personnes encore hésitantes car mal informées ou n’ayant pas eu accès aux informations adéquates, un certain nombre de personnes qui se posent des questions, attendent un vaccin français qui n’arrivera pas, un vaccin sans ARN Messager."

Sur BFMTV, Jean-François Corty, médecin et coordinateur d'un centre de vaccination parisien, a complété: "Il y a aussi des personnes qui sont dans des situations de précarité importante qui font que la vaccination n’a jamais été prioritaire... Quand au quotidien, vous cherchez à bouffer ou à loger vos enfants et que vous finissez à l’hôpital parce qu’en plus vous avez des comorbidités, vous êtes un peu diabétiques, un peu obèses."

"Ca masque des insuffisances"

Pour lui, la saillie d'Emmanuel Macron est aussi contre-productive car il constate que la vaccination fait encore son chemin: "Tous les jours, dans nos centres, on a des personnes qui viennent, qui ont eu peur, ont entendu le message, qui se font vacciner." D'où une certaine colère: "Se dédouaner comme ça sur des patients potentiels, pour moi, c’est douloureux et ça masque des insuffisances". Des insuffisances assises pour l'essentiel sur les bancs de l'école d'après Jean-François Corty:

"A l’école, on continue de se contaminer, on n’a toujours pas de masque FFP2. On n’a pas de capteur de CO2, de filtre à air. Les directeurs fonctionnent à ressources constantes pour faire du tracing sur le terrain, on ne met pas les moyens pour protéger les gens. Il y a un double discours, et j’ai du mal à accepter la stigmatisation des patients d’aujourd’hui et de demain."

La loi d'emmerdement maximum prononcée par le président de la République à l'égard des non-vaccinés a visiblement piqué des soignants, visiblement pas encore immunisés à l'endroit du jeu politique.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV