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Les coulisses de la nomination d'Edouard Philippe à Matignon

Edouard Philippe présentant les candidats aux législatives de La République en marche, le 11 mai 2017 au Havre.

Edouard Philippe présentant les candidats aux législatives de La République en marche, le 11 mai 2017 au Havre. - Charly Triballeau - AFP

Les deux hommes se connaissent depuis 2011. Mais les tractations entre Emmanuel Macron et Edouard Philippe, nommé lundi Premier ministre, se sont accélérées tardivement, le 23 avril.

Durant les longues heures d'attente qui ont précédé l'annonce de la nomination d'Edouard Philippe lundi, une séquence est venue tromper l'ennui médiatique. Le député-maire du Havre, dont le nom circulait avec insistance pour Matignon, est monté dans un taxi parisien, pour une destination inconnue. Les caméras de plusieurs chaînes, dont BFMTV, l'ont alors suivi dans sa course, qui l'a conduit... à l'Assemblée nationale. Déception générale. Mais le plus intéressant dans cette anecdote s'est déroulé en dehors du champ des caméras. 

Comme le rapporte Le Monde ce mardi, l'Assemblée n'était pas la véritable destination d'Edouard Philippe. Après cette escale, il a changé de véhicule pour se rendre à l'Elysée, où l'attendait un déjeuner avec le président de la République. Les deux hommes ont alors longuement évoqué la composition du gouvernement qui doit être annoncé ce mardi en fin de journée. Lorsque le nom d'Edouard Philippe a été prononcé dans la cour de Matignon, en quelques secondes expéditives, cela n'a pas créé la surprise. Son nom était attendu. Mais avant qu'il ne commence à circuler, les tractations qui ont préparé cette nomination se sont faites comme l'essentiel de la journée de lundi: dans l'ombre. 

"J'ai été frappé par son intelligence très vive"

Sur le plateau de TF1 lundi soir, Edouard Philippe a confirmé qu'il connaissait Emmanuel Macron depuis 2011. Les deux hommes se sont rencontrés à l'occasion d'un dîner. L'un est de formation littéraire, l'autre philosophique. Les deux hommes s'apprécient. "Ils se connaissent et s’apprécient à la fois pour leur honnêteté intellectuelle et leur rigueur l’un et l’autre, mais je n’en dirai pas plus", a glissé Benjamin Griveaux, porte-parole d'En Marche!, sur Europe 1 lundi matin. Le même soir, le maire du Havre en a dit un peu plus. 

"Je l’ai rencontré à l’occasion d’un dîner, j’ai tout de suite été frappé comme d’ailleurs l’ensemble des convives, comme d’ailleurs l’ensemble de ceux qui ont croisé le président de la République, par son intelligence très vive et par sa pensée très personnelle et pas du tout convenue", a-t-il expliqué à Gilles Bouleau.

"Quant à imaginer ce qui allait se passer par la suite, non seulement j’en étais incapable, mais je crois que je n’étais pas le seul". Une phrase accréditée par plusieurs témoignages, qui tendent à montrer que les négociations entre Emmanuel Macron et Edouard Philippe n'ont eu lieu que tardivement. 

Déclarations douces amères

Pourtant, leurs liens ont été plusieurs fois évoqués par Edouard Philippe lui-même. Parfois, il est vrai, dans des termes contradictoires. "J’ai très souvent dîné avec lui", disait-il du futur président au mois de mars, à L'Opinion.

"On a beaucoup de points communs. Il a grandi à Amiens, moi à Rouen, ce sont deux villes qui se ressemblent et ne sont pas très loin. On a fait l’ENA tous les deux. Il a été formé à la philosophie, moi, je suis un littéraire. On se marre bien. J’ai à titre personnel de la sympathie pour lui", expliquait l'ancien rocardien devenu fidèle juppéiste.

"Macron pense à 90% la même chose que moi. Dans ce qui dit Emmanuel Macron il y a plein de choses intelligentes, très justes aussi", disait-il encore au mois de septembre, interrogé en vidéo par Nicolas Beytout. Avant d'estimer quelques instants plus tard qu'il y avait "deux Emmanuel Macron". 

"Il y a le Macron du discours, avec lequel je suis très souvent d’accord, et puis que j’aime bien par ailleurs parce que c’est quelqu’un de sympathique et d’intelligent, et puis il y a le Macron des actes. Et le Macron des actes, pardon, mais ce n’est pas le Macron des discours."

Plusieurs réunions dès le 24 avril

Des propos qui n'ont pas empêché les deux hommes de sceller leur alliance en marge d'une campagne présidentielle très mouvementée. Le 23 avril, tard dans la soirée, Edouard Philippe apportait publiquement son soutien à Emmanuel Macron avec un tweet. "Il faut l'aider", écrivait-il, à propos du second tour qui allait l'opposer à Marine Le Pen.

Interrogé au lendemain du premier tour, il jugeait pourtant sévèrement l'attitude d'Emmanuel Macron ce soir-là. "Il lui manquait dimanche soir la gravité indispensable compte-tenu des circonstances". Le même jour, d'après Le Monde, il a cependant rencontré Emmanuel Macron, et le 24 avril a marqué le début de leurs tractations officielles, en une série de réunions. 

"Le nouveau président avait fait son choix depuis un mois, ce qui ne l’a pas empêché d’agiter d’autres noms de personnalités LR comme celui de Xavier Bertrand, pour jouer avec les nerfs de ses adversaires", écrit le quotidien du soir. "Pendant ce temps, ils pouvaient dealer discrètement avec Edouard Philippe et Juppé. Ils avançaient masqués", ajoute un proche de Xavier Bertrand. D'après L'Opinion, Edouard Philippe s'est mis en marche dès que la défaite de François Fillon a été actée.

"Le maire du Havre multiplie les coups de fils aux élus proches de lui. Son complice juppéiste Benoist Apparu le met en garde: s’il ne tient sa légitimité que d’Emmanuel Macron, il sera pied et poings liés; sa nomination doit donc s’accompagner d’un mouvement groupé", explique le quotidien. 

Changer les règles du duo président-Premier ministre

Malgré ses déclarations douces amères sur le nouveau président, Edouard Philippe semble croire au duo formé avec Emmanuel Macron. Au lendemain du 7 mai, il confiait à L'Express sa vision de ce binôme politique qui allait être officialisé une semaine plus tard. 

"On a eu tous les cas de figure. Un président et un chef de gouvernement qui se connaissent depuis très longtemps et ne peuvent pas se voir, un duo qui repose sur des proximités personnelles ou sur des alliances politiques. Mais nous sommes dans une ère nouvelle. On ne peut pas comparer ce président avec des types qui se sont présentés trois fois ou qui ont derrière eux une carrière politique de trente ans", estimait Edouard Philippe. 

"Par définition, Macron ne connaît personne depuis 30 ans! Soit on continue avec les règles du passé, soit on considère que ces règles ne sont plus opérantes", concluait-il. Il incombe désormais aux deux hommes de montrer comment changer les règles. 
Charlie Vandekerkhove