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Faut-il communiquer autant quand un attentat terroriste est déjoué?

Un militaire mobilisé en Île-de-France dans le cadre du plan Vigipirate "Alerte attentat". (Photo d'illustration)

Un militaire mobilisé en Île-de-France dans le cadre du plan Vigipirate "Alerte attentat". (Photo d'illustration) - Kenzo Tribouillard - AFP

L'annonce de l'arrestation de Sid Ahmed Ghlam, suspecté d'avoir voulu commettre au moins un attentat en France, a été réalisée de manière très bien ficelée par le gouvernement. Mais une telle communication était-elle justifiée et ne comporte-t-elle pas certains risques? Deux anciens ministres de l'Intérieur, Claude Guéant et Daniel Vaillant, ainsi que le spécialiste Alain Rodier, nous répondent.

C'est une nouvelle affaire de terrorisme qui secoue la France. Moins de quatre mois après les attaques jihadistes perpétrées en région parisienne, un attentat "imminent" a été évité de justesse dans le Val-de-Marne. Comment? Grâce à l'arrestation fortuite de Sid Ahmed Ghlam, un étudiant algérien de 24 ans, qui est également soupçonné d'être impliqué dans le meurtre inexpliqué d'Aurélie Châtelain, dimanche dernier, à Villejuif.

Face à ces révélations, la communication employée par le gouvernement a été particulièrement bien ficelée. Sans que rien ne fuite au préalable dans les médias, l'annonce a été réalisée dans un premier temps par le ministre de l'Intérieur lui-même, Bernard Cazeneuve. C'est ensuite le procureur de Paris, François Molins, qui a pris le relais en se chargeant d'apporter de plus amples précisions.

Pourquoi le gouvernement s'est-il exprimé de la sorte sur une telle affaire? A-t-il seulement eu raison de le faire? N'y a-t-il pas un risque, en communiquant ainsi, qu'une partie de la population plonge dans la psychose? Et pire, a contrario, que des personnes mal intentionnées s'en inspirent? BFMTV.com a interrogé à ce titre trois spécialistes: deux anciens ministres de l'Intérieur, le socialiste Daniel Vaillant et l'UMP Claude Guéant, ainsi qu'Alain Rodier, directeur de recherche chargé du terrorisme au sein du Centre français de Recherche sur le Renseignement (CF2R).

> Fallait-il communiquer autant sur cette tentative ratée d'attentat?

Pour nos trois experts, la réponse est indéniablement "oui". "Il s'agit d'une vraie question", juge Daniel Vaillant, qui a occupé le ministère de la place Beauvau de 2000 à 2002, sous le dernier gouvernement mené par le socialiste Lionel Jospin. "A partir du moment où l'individu est interpellé et en train d'être interrogé, il est normal qu'on sache qu'un attentat a été déjoué d'autant plus que cette arrestation concourt à l'élucidation de l'assassinat de cette jeune femme (Aurélie Châtelain, ndlr)", poursuit-il. 

Interrogé jeudi sur France Inter, le Premier ministre Manuel Valls a justifié la communication sur cette tentative d'attentat plutôt que d'autres car "celui-ci prenait une ampleur particulière: la menace était là, le passage à l'acte était sans doute en train d'être préparée, il y a eu un mort, Aurélie Châtelain. On ne peut pas taire cela."

"Les Français ont le droit à la vérité", affirme de son côté Claude Guéant, qui a officié à l'Intérieur de 2011 à 2012, et notamment pendant les attaques commises par Mohamed Merah à Montauban et Toulouse. A cette époque d'ailleurs, celui qui fut également le secrétaire général de l'Elysée sous Nicolas Sarkozy se souvient avoir agi de la même manière que Bernard Cazeneuve ce mercredi: "J'avais pris la parole en premier, et le procureur s'était exprimé ensuite."

Pour sa part, Alain Rodier estime que la communication sur cette affaire est d'autant plus justifiée qu'elle est hors norme, les faits décrits étant "extrêmement importants", de son avis. L'arsenal sidérant amassé par Sid Ahmed Ghlam a en effet de quoi faire froid dans le dos.

> Le danger est-il "quotidien", aujourd'hui en France?

L'interrogation peut paraître alarmiste. Mais elle découle directement d'une affirmation de Bernard Cazeneuve, datant de novembre 2014. A la suite du dévoilement d'une note de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) annonçant que plusieurs attentats avaient été déjoués en France depuis l'été 2013, le ministre de l'Intérieur avait affirmé que "tous les jours, les services de la sécurité intérieure démantèlent des réseaux et déjouent des actes qui pourraient être dramatiques".

Si Claude Guéant ne commente pas cette affirmation en se contentant de saluer "le travail de très grande qualité réalisé par les enquêteurs", son prédécesseur socialiste Daniel Vaillant affirme que c'était déjà d'actualité au début des années 2000, lors d'une période jugée pourtant "moins difficile". "En travaillant tous les jours, nos agents avaient permis de déjouer l'attentat projeté contre la cathédrale de Strasbourg", se targue l'actuel député de Paris. "C'est ce que j'appelais de la 'prévention active'."

"A mon époque, entre deux et trois attentats par an étaient déjoués", nuance Alain Rodier, également ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français. "Dire que des actes terroristes sont déjoués 'tous les jours' emprunte à un certain lyrisme", rétorque-t-il. "Mais il y a une composante difficilement quantifiable qu'on oublie toujours de prendre en compte: le nombre d'attentats avortés par l'effet de dissuasion", éclaire l'expert. Souvent pointé du doigt pour sa supposée inanité, le plan Vigipirate aurait ainsi déjà permis d'éviter des actes dramatiques sans même que l'on ne puisse savoir ni où, ni quand. "Le travail actif des services de renseignements participe également à cette dissuasion", insiste le chercheur.

> Cette communication est-elle risquée?

"Non", s'accordent de nouveau nos trois interviewés. "Il n'y a pas de risque de psychose quand on annonce un attentat avorté, c'est quand il a lieu que la psychose se déroule" dit ainsi l'ancien ministre socialiste. Mieux: en communiquant de la sorte, un message important est envoyé aux Français. "Quand on annonce qu'on a préservé des vies et les libertés de nos concitoyens, c'est nôtre rôle d'informer les gens qu'ils ont un Etat qui les protège", tranche Daniel Vaillant.

Evoquant de son côté "une question de démocratie", Claude Guéant estime pour sa part que les Français, "un peuple mature", se doit d'être bien informés "car la menace est bien présente". "Il s'agit aussi de les préparer à faire preuve de résilience le jour où de nouvelles attaques auront lieu", ajoute Alain Rodier. "De cette manière, ils pourront rapidement montrer aux terroristes que leurs actions ne servent à rien."

N'existe-t-il pas un risque de donner des informations importantes, voire d'inspirer, des personnes mal intentionnées? "Toutes les précautions à ce sujet sont prises", ne doute pas une seule seconde Claude Guéant.

> Une instrumentalisation politique est-elle à redouter?

S'il réclame "toujours" une "vraie loi digne de ce nom pour lutter contre le terrorisme", l'ancien ministre de l'Intérieur sous la mandature de Nicolas Sarkozy juge que l'exécutif a, au sujet des révélations de ce mercredi, bien agi, réfutant ainsi une quelconque tentative de récupération pour le pouvoir en place.

"Le gouvernement a fait ce qu'il devait faire", estime l'ancien ministre Claude Guéant.

Même son de cloche pour le socialiste Daniel Vaillant au sujet du travail de ses alliés. "Je suis heureux que l'Etat agisse comme il agit, et que nous puissions légiférer sur une loi sur le renseignement qui pourra nous aider lutter contre cette menace quotidienne, car il ne faut pas relâcher les efforts", explique-t-il, avant de conclure: "Les Français doivent en savoir conscience."

Pour Alain Rodier toutefois, la question de l'instrumentalisation politique n'est pour l'heure pas la bienvenue. "L'heure est trop grave et nous n'avons pas le luxe de polémiquer", assène-t-il. Face au terrorisme, prône-t-il, "l'unité nationale est de rigueur".

https://twitter.com/jmaccaud Jérémy Maccaud Chef d'édition BFMTV