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Brouilleurs anti-portables en prison: la technologie dépassée par la réalité

La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté prône la légalisation de l'usage des téléphones en prison.

La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté prône la légalisation de l'usage des téléphones en prison. - AFP

François Bayrou, le nouveau garde des Sceaux, s'est dit favorable à la mise en place de brouilleurs pour empêcher l'utilisation des téléphones portables en prison. Mise en place dans certains établissements, testée à plusieurs reprises, cette technologie présente autant d'avantages que d'inconvénients.

"Je suis favorable à la mise en place de brouilleurs dans les prisons." Le nouveau garde des Sceaux, François Bayrou, comme d'autres ministres de la Justice avant lui à l'instar de Christiane Taubira en 2015, a réagi mardi sur BFMTV et RMC au phénomène des portables en prison. Photos de surveillants publiées sur les réseaux sociaux, détenus en train de se filmer en cellule dans une piscine ou en fumant du cannabis... La problématique est récurrente depuis plusieurs années, malgré les tentatives des autorités pour enrayer cette pratique. 

Depuis 2002, la loi autorise l'installation de brouilleurs d'ondes dans les établissements pénitentiaires. Actuellement, 804 appareils sont disposés dans les prisons françaises, selon nos informations. Problème: la technologie est souvent dépassée par rapport à l'évolution de celle des téléphones portables. Pour se mettre au niveau et acquérir une nouvelle génération de brouilleurs, trois millions d'euros ont été prévus par le ministère de la Justice. Mais à une condition.

"L'objectif est de s’assurer que les techniques en place ne deviennent pas rapidement caduques, et donc inutiles, dans un contexte d’évolution technologique permanente (nouvelles fréquences 5G, par exemple)", explique-t-on du côté de l'administration pénitentiaire, tout en indiquant que la future prestation choisie devra assurer le réglage, la maintenance mais surtout le suivi des évolutions technologiques.

Explosion des saisies de téléphones

Des tests de cette nouvelle technologie sont actuellement en cours, dont la dernière phase a débuté début juin, avant une première mise en service début 2018. Cet investissement de l'administration pénitentiaire répond à des saisies toujours plus importantes de téléphones portables dans les cellules. Quand on en comptait plus de 27.520 en 2014, les autorités en ont dénombré 33.521 en 2016, alors même que les fouilles intégrales systématiques au retour des parloirs ont été supprimées par l'article 57 de la loi pénitentiaire de 2009, dont le décret d'application avait été pris en 2014.

Un phénomène que déplorent les surveillants pénitentiaires. "La possession de téléphone portable en prison est l’un des fléaux qui persistent depuis plusieurs années, il s’agit d’une problématique réelle", estime Christopher Dorangeville, secrétaire national de la CGT pénitentiaire, qui met en avant les problèmes de sécurité qui pèsent sur les agents. "Le problème aujourd’hui, c’est que les détenus filment avec leur portable", poursuit-il. Des images ou vidéos, notamment de personnel de l'administration pénitentiaire, qui peuvent être envoyées à l'extérieur, tout comme des informations sur les systèmes de sécurité ou d'une potentielle extraction de cellule afin de favoriser une évasion.

Communiquer avec ses proches

Si la mise en place des brouilleurs est accueillie avec enthousiasme par les surveillants, ceux-ci estiment que ce n'est pas l'unique solution contre l'utilisation des téléphones portables en prison. "Dans le milieu carcéral, la spécificité technologique est bien concrète. Il ne faut pas brouiller les communications propres à l’administration pénitentiaire, les communications personnelles et celles du voisinage", rappelle le représentant de la CGT, qui milite pour la restauration des fouilles systématiques aux sorties des parloirs, et un renforcement de la sécurité dans un périmètre plus large autour des centres, afin d'éviter la projection de colis par dessus les murs d'enceinte.

"On dépense des sommes folles pour des dispositifs inopérants, les autorités passent leur temps à acheter des brouilleurs mais ils ont toujours un train de retard par rapport aux évolutions technologiques des téléphones", regrette Marie Crétenot, responsable du plaidoyer à l'Observatoire international des prisons (OIP). "Mais on ne se pose pas la question de pourquoi les détenus se procurent un téléphone."

Les discussions autour de la mise en place des brouilleurs cacheraient ainsi un débat plus large sur la communication en détention. Pour l'OIP, "dans la majorité des cas", les détenus se servent de leur portable pour communiquer avec leurs proches. "Si on ne réfléchit pas à l’introduction des portables en prison, on ne résoudra pas le problème des flux", insiste Marie Crétenot. Pour les prisonniers, posséder un téléphone portable leur permettrait de joindre leurs proches quand ces derniers ne sont pas au travail ou à l'école: l'utilisation des cabines téléphoniques en prison n'est autorisée que jusqu'à 17h30. 

Lutter contre le terrorisme

Une expérimentation est d'ailleurs menée actuellement par l'administration pénitentiaire au centre de détention de Montmédy, dans la Meuse, afin d'installer des téléphones filaires dans chaque cellule.

Autre piste à exploiter pour l'OIP, et validé par la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté: la légalisation de l'usage des téléphones portables en prison. "Autoriser et encadrer, c’est mieux que de lutter sans fin", vante la responsable du plaidoyer, citant notamment la possibilité pour les détenus d'aller sur Internet pour préparer leur sortie. 

Dans un contexte de menace terroriste et alors que le passage en prison semble avoir été l'élément déclencheur dans la radicalisation pour certains individus, le ministère de la Justice ne semble pas pencher vers cette solution. Le plan de sécurisation des prisons dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, annoncé en octobre dernier par l'ex-garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, prévoit la généralisation des brouilleurs de téléphones portables de haute technologie, mais également le renfort de 210 agents dans les équipes régionales d’intervention pour augmenter les fouilles de secteur ciblées. Il prévoit aussi la mise à disposition de 22 informaticiens spécialisés dans les fouilles informatiques des ordinateurs des détenus en cellule.

Justine Chevalier