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Assassinat de Samuel Paty: où en est l'enquête?

Des CRS devant le collège Bois d'Aulne où enseignait le professeur décapité en pleine rue, le 17 octobre 2020  à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines)

Des CRS devant le collège Bois d'Aulne où enseignait le professeur décapité en pleine rue, le 17 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) - Bertrand GUAY © 2019 AFP

15 personnes sont toujours en garde à vue après l'assassinat vendredi d'un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine. Les enquêteurs cherchent notamment à savoir si l'assaillant a bénéficié de complicités.

Après un week-end de recueillement marqué par plusieurs rassemblements en hommage à Samuel Paty, cet enseignant assassiné vendredi à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines, l'enquête se poursuit. Les enquêteurs de la SDAT, la sous-direction anti-terroriste, et de la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, cherchent à comprendre la mécanique qui a mené Abdoullakh A., un réfugié d'origine tchétchène de 18 ans, à exécuter un professeur d'histoire-géographie de 47 ans.

> Que s'est-il passé vendredi?

Vendredi 16 octobre, Samuel Paty, un enseignant de 47 ans, quitte le collège Bois-d'Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine, dans les Yvelines, où il enseigne l'histoire-géographie. Il emprunte le chemin vers son domicile lorsqu'il est attaqué par un homme, muni de deux couteaux et d'un pistolet Airsoft. Lors de sa découverte, le corps de l'enseignant présentait de multiples plaies à l'abdomen, ainsi qu'aux bras. Il a été décapité.

La police nationale est sollicitée à 17h11 après la découverte du corps du professeur par la police municipale. Les agents aperçoivent 200 mètres plus loin, sur la commune d'Eragny, un homme muni d'un couteau. Le suspect se montre menaçant avec les policiers et leur tire dessus à cinq reprises avec son arme de poing chargée de billes. Les policiers ripostent, l'assaillant tombe au sol et tente encore de donner des coups de couteau aux agents qui se défendent. L'homme est abattu. Un deuxième couteau ensanglanté est retrouvé à une trentaine de mètres des lieux du crime.

> Un assaillant radicalisé récemment

L'homme qui a assassiné Samuel Paty, ce professeur d'histoire-géographie, est un réfugié de 18 ans d'origine tchétchène. Abdoullakh A. est né à Moscou, en Russie, avant d'arriver en France avec sa famille il y a quelques années. Son titre de séjour, délivré le 4 mars, était valable jusqu'en mars 2030. Il vivait avec ses proches dans le quartier de la Madeleine, à Evreux, dans l'Eure, à 90 kilomètres de Conflans-Sainte-Honorine.

Abdoullakh A. n'était pas suivi au titre de la radicalisation. Jamais condamné, il était connu des services de police pour des faits de dégradations et des violences volontaires. Selon des informations confirmées par BFMTV, le compte de l'assaillant avait été signalé cet été à la plateforme Pharos après qu'il a diffusé des images, notamment de "fausse décapitation". Les proches d'Abdoullakh A. ont d'ailleurs indiqué lors de leur garde à vue que le jeune homme s'était radicalisé il y a au moins six mois.

Dans la journée de vendredi, jour de l'assassinat de Samuel Paty, l'assaillant est venu devant le collège où le professeur enseignait. Abdoullakh A. a proposé de l'argent à des collégiens en échange d'informations, notamment pour lui montrer l'enseignant en question. L'un de ces élèves évoque la somme de 350 euros en billets de 10 euros. Selon ce récit, l'homme lui a dit qu'il souhaitait filmer le professeur et lui exiger des excuses pour ce qu'il s'est déroulé dans sa classe quelques jours plus tôt. Le collégien, qui dit ne pas avoir eu conscience de la gravité des faits qui vont se dérouler, explique avoir guetté, avec des camarades, l'enseignant toute l'après-midi. Quand ce dernier sort du collègue, les adolescents préviennent Abdoullakh A. avant de prendre la fuite.

> Pourquoi Samuel Paty a-t-il été visé?

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a indiqué ce lundi sur Europe 1 que Samuel Paty a été "manifestement" visé "par une fatwa". Le 5 octobre, le professeur avait montré des caricatures du prophète Mahomet lors d'un cours d'enseignement moral et civique. Lors de cet enseignement, au programme des élèves de 4e, l'enseignant avait organisé un débat autour de la liberté d'expression et avait proposé aux élèves que les caricatures pourraient choquer de "fermer les yeux ou de sortir de la classe quelques secondes", selon une note des renseignements, consultée par BFMTV, alertés d'un incident dans le collège du Bois-d'Aulne. Une version confirmée par une auxiliaire de vie scolaire présente lors du cours.

Cet incident a été signalé après la réaction de certains parents d'élèves dénonçant l'attitude du professeur. Une mère a appelé la principale du collège pour dénoncer ce qu'elle qualifie de "discrimination" envers sa fille musulmane. La principale a alors invité le professeur à s'excuser auprès des élèves de sa classe "s'il avait été maladroit" en leur proposant de fermer les yeux ou de sortir. La situation ne s'est pourtant pas apaisée puisque le 7 octobre, la principale reçoit de nouveaux messages de protestation, anonymes cette fois-ci. Cette dernière reçoit également le père de la jeune fille et quelqu'un se présentant comme le responsable des imams de France. Si les services de renseignements ne notent pas de tension particulière au sein de l'établissement scolaire, la famille de l'élève continue de brandir des menaces de rassemblements.

Le père de la jeune fille est en effet à l'origine de plusieurs vidéos, diffusées les 7 et 12 octobre, dans lesquelles il dénonce les faits, appelle à l'exclusion du professeur et donne l'adresse du collège. Il va également déposer plainte avec sa fille, dénonçant une exclusion de deux jours. Entendue, la principale expliquera que cette exclusion n'était pas en lien avec le cours d'éducation morale et civique, auquel l'adolescente n'avait d'ailleurs pas assisté. Le père dépose toutefois plainte pour "diffusion d'image à caractère pornographique". Le professeur est à son tour convoqué, donne sa version, et porte plainte à son tour pour "diffamation publique" et "dénonciation calomnieuse".

> Qui sont les personnes en garde à vue?

Quinze personnes sont désormais en garde à vue. Parmi elles figurent quatre membres de la famille de l'assaillant, ses parents, son grand-père et son petit frère de 17 ans. Les enquêteurs cherchent à comprendre le parcours du jeune homme et sa récente radicalisation.

Les enquêteurs cherchent également à savoir si ce passage à l'acte est le fruit d'une radicalisation isolée ou d'un appel à la violence supposant des complicités, voire d'un commanditaire. Le père de la jeune fille, à l'origine des vidéos et de la plainte contre Samuel Paty, est en effet entendu depuis samedi. Tout comme Abdelhakim Sefraoui, un prédicateur islamiste fiché S depuis des années, et sa compagne. Ce dernier, influent dans la sphère islamiste sur les réseaux sociaux, a accompagné le père de famille lors du rendez-vous avec la principale, se présentant comme un membre du conseil des imams de France. Il est également l'auteur de vidéos dans lesquelles il traite Samuel Paty de "voyou" et appelle à agir. Avant de passer à l'acte, l'assaillant a contacté sur les réseaux sociaux ces deux hommes pour se renseigner sur ce qu'il s'était passé pendant le cours. On ignore s'ils lui ont répondu.

Côté complicités, les enquêteurs s'interrogent sur le rôle de trois amis d'Abdoullakh A., dont deux d'entre eux se sont présentés spontanément à la police. L'un d'eux a conduit l'assaillant, qui ne possédait pas le permis de conduire, vendredi d'Evreux jusqu'à Conflans-Sainte-Honorine. L'autre était présent avec l'assaillant dans une armurerie lorsque ce dernier a acheté l'une de ses deux armes. Etaient-ils au courant des projets de leurs amis? C'est l'une des questions au coeur de cette enquête.

Enfin, un adolescent, un collégien, est également entendu par les enquêteurs, notamment en raison de la proposition faite par l'assaillant de rémunérer l'un d'entre eux en échange d'informations sur Samuel Paty. Lundi, quatre autres collégiens ont été placés en garde à vue.

> Quelle est la réaction des individus?

Au terme d'un Conseil de défense, Emmanuel Macron a promis dimanche que "la peur va changer de camp". Dès ce lundi, une série d'opérations policières visant la mouvance islamiste sont menées. Une dizaine d'individus, connus des services de renseignement pour des prêches radicaux et des messages de haine sur les réseaux sociaux, sont concernés, alors que les opérations vont se poursuivre dans les prochains jours. L'idée pour l'exécutif est "de faire passer un message: (...) pas une minute de répit pour les ennemis de la République".

Par ailleurs, plus de 80 enquêtes ont été ouvertes contre des internautes qui se sont félicités de l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine, ou qui ont expliqué que le professeur était responsable de ce qui lui est arrivé.

Enfin, le ministre de l'Intérieur, a indiqué sur Europe 1, que 51 associations, comme le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) et l'association humanitaire BarakaCity, suspectée d'être proche du milieu salafiste, recevraient cette semaine la visite des services de l'Etat. Certaines pourront être dissoutes.

https://twitter.com/justinecj Justine Chevalier Journaliste police-justice BFMTV