BFMTV

La VOD sauvera-t-elle le cinéma du coronavirus?

Juliette Binoche dans La Bonne épouse

Juliette Binoche dans La Bonne épouse - Copyright Memento Films Distribution

Le coronavirus bouleverse l'industrie du cinéma, contrainte de modifier son fonctionnement pour ne pas perdre de l'argent. En France, les films sortis en début d'année vont exceptionnellement pouvoir être disponibles en VOD.

L'industrie du cinéma, des exploitants aux distributeurs en passant par les producteurs, traverse une crise inédite en raison de la pandémie mondiale de coronavirus. Les tournages et les post-productions ont été interrompus. Les salles ont fermé, sanctionnant au passage les films dont l’exploitation venait de commencer. Les sociétés de production, qui s’étaient engagés financièrement, se retrouvent désormais dans le rouge. 

Aux Etats-Unis, une parade a été rapidement trouvée. Plusieurs films récents, comme Birds of Prey avec Margot Robbie, The Gentlemen de Guy Ritchie ou encore Invisible Man avec Elizabeth Moss, ont été propulsés sur les plateformes de streaming. La Reine des Neiges 2, En avant ainsi que Star Wars IX ont également été mis en ligne plus tôt que prévus sur la plateforme Disney +. 

En France, ceci n'est pas possible à cause de la chronologie des médias, qui requiert une durée de 4 mois entre la sortie d’un film en salle et celle en VOD (vidéo à la demande). En raison de la crise actuelle, la loi d'urgence sur le Covid-19, promulguée lundi et publiée mardi au Journal Officiel admet cependant un aménagement temporaire de la chronologie des médias.

"Dans le cadre de la fermeture des salles de cinéma liée à l'épidémie du Covid-19, le président du Centre national du cinéma et de l'image animée est autorisé à déroger à titre exceptionnel aux règles de chronologie des médias pour les sorties cinéma du 14 mars. Certains films seront disponibles plus tôt notamment en vidéo à la demande", peut-on lire dans le texte de loi.

"Le film sortira un peu nulle part"

Cette dérogation exceptionnelle sera examinée au cas par cas. Et les films devant sortir après le 14 mars pourront en bénéficier. Cette mesure sera temporaire, jusqu’à la réouverture des salles. Selon les informations du Film Français, "plusieurs distributeurs envisagent sérieusement cette possibilité, en particulier pour des films sortis aux alentours de la mi-février."

Mais l'idée ne fait pas l'unanimité. Jean Labadie (Le Pacte), qui a été contraint de décaler de mars à juillet la sortie de Pinocchio et de La Daronne, et Manuel Chiche (The Jokers), qui a sorti Vivarium quelques jours avant le confinement, y sont opposés. Pour eux, il est difficile de faire exister les films sur les plateformes de VOD, surtout lorsqu’il ne s’agit pas de blockbusters ou de films de genre: 

"Il faut faire exister un film en prenant du temps, en le faisant circuler, en le montrant - surtout pour le cinéma indépendant. On n’est pas gestionnaire de franchise. On n’a pas les mêmes moyens qu’un grand studio", explique à BFMTV.com Manuel Chiche. "Un film propulsé directement sur une plateforme de VOD ne sera certainement pas mis en avant et le travail éditorial nécessaire pour le faire exister ne sera pas fait. Le film sortira un peu nulle part." 

Un fils, avec Sami Bouajila, sorti le 11 mars, est dans ce cas-là. "C’est un premier film tunisien. Les premiers chiffres étaient bons, mais ce n’est pas suffisant [pour le faire connaître]", indique à BFMTV.com son producteur Marc Irmer. Ce dernier n’est pas contre un aménagement de la chronologie des médias, mais estime que la sortie VOD doit avoir "un sens": "Économiquement, ce n’est pas la panacée si elle n’a pas été prévue." D’autant que la sortie au cinéma est plus lucrative que celle en VOD. 

Jean Labadie se dit aussi méfiant de ces sorties prématurées qui pourraient encourager le piratage et tuer le film à son retour en salles dans les prochains mois: "Changer la chronologie sans mettre en place une lutte sérieuse contre la piraterie n’a aucun intérêt si ce n’est d’affaiblir les salles qui sont au moins ouvertes à tout type de cinéma", dénonce-t-il sur Twitter

"Une sortie en e-cinéma d’un nouveau type"

Rendre accessibles les nouveautés en VOD risque aussi de léser les exploitants de salles, qui se retrouvent pendant ce temps sans revenu. Il existe cependant une solution. Avec sa plateforme La Vingt-Cinquième Heure, Pierre-Emmanuel Le Goff propose "une sortie en e-cinéma d’un nouveau type": des séances de e-cinéma à heure fixe (coût: 5 euros), organisées avec des exploitants de salles sur un périmètre géolocalisé, "limité à 5 ou 10 km." "Cela change tout", précise-t-il à BFMTV.com. "Cela veut dire que l’on partage les recettes de ces séances avec l’exploitant."

Certaines de ces séances donneront lieu à des rencontres en visioconférence avec le réalisateur: "C’est la seule solution à mon sens à l’heure actuelle pour permettre aux exploitants de continuer à avoir une activité économique", plaide Pierre-Emmanuel Le Goff. Il proposera sur La Vingt-Cinquième Heure à partir du 1er avril Les Grands voisins, un film sur la création... d’un village solidaire et utopique en plein Paris. Un film dans l'air du temps. D'autres distributeurs de films indépendants sont intéressés par l'initiative. "C’est une option à étudier parmi d’autres", dit Manuel Chiche. "On part dans le territoire virtuel pour se reconstruire, pour gagner la guerre. Il faut faire preuve d’optimisme", martèle Pierre-Emmanuel Le Goff. La plateforme de VOD La Toile, qui propose des films à la location, rémunère les exploitants à hauteur de 25% des recettes, précise également Le Monde.

La Vingt-Cinquième Heure comme La Toile permettent d'aider les structures fragiles, qui risquent de pâtir le plus de la situation actuelle. Toutes les sociétés de production n’ont pas la trésorerie de Disney ou de Warner Bros. et ne peuvent pas amortir les importants coûts d’investissements liés aux films sortis ou non en salles. "Les distributeurs subissent des lourdes pertes, proportionnelles à la taille des sorties. Memento devait atteindre un million d’entrées avec La Bonne épouse pour amortir son investissement. Ils en sont à 171.000…", précise Marc Irmer.

Eurozoom, société de distribution spécialisée dans le cinéma d’animation japonais, devait sortir le 18 mars Les Mondes parallèles. La fermeture des salles quelques jours avant cette sortie est un coup dur: "Nous nous sommes retrouvés au pied du mur sans préavis aucun", a déclaré sur Twitter sa patronne Amel Lacombe. Reporter un film alourdit les coûts. Il faut redémarrer les campagnes dans les prochains mois. La crise actuelle "va pénaliser tous les films distribués par les indépendants qui n’ont pas d’autre territoire pour se rattraper ou qui n’ont pas pu décaler à temps leurs films", analyse également sur Twitter Jean Labadie

Vers un embouteillage des sorties?

Si la fermeture des cinémas est prévue au moins jusqu’au 15 avril, Pierre-Emmanuel Le Goff estime que la réouverture n’aura pas lieu "avant juin ou juillet si tout va bien." Les exploitants se sont engagés à ressortir à cette date les films dont l'exploitation a été stoppée par le confinement (comme La Bonne épouse, Vivarium, Un fils, Radioactive ou encore Une sirène à Paris). Reste une question à résoudre: se dirige-t-on vers un embouteillage des sorties à l'été et à l'automne? 

"La logique serait que les sorties se lissent un peu dans le temps. Ce serait une erreur que tout le monde se positionne au dernier quadrimestre 2020", préconise Manuel Chiche. "Ça va être un carnage et pour les exploitants et pour les distributeurs et aussi pour les spectateurs qui ne sauront plus où donner de la tête. Il faut éviter ça. Il faudra faire appel à l’intelligence de chacun. Des paramètres économiques seront aussi à prendre en compte: il faut bien que les sociétés génèrent du chiffre d’affaire. Ça va être une équation difficile à résoudre." 

Une dizaine de films sortis en mars et avril a déjà été décalée entre fin août et début septembre: Petit Pays, Miss, Tout nous sourit, Effacer l'historique... Richard Patry, patron de la Fédération Nationale des Cinémas Français, estime dans Le Film Français que "l’annulation des tournages va avoir un impact fort sur la programmation en salles, non pas du deuxième semestre 2020, mais des premier et deuxième semestres 2021": "Je pense donc que certains films annoncés pour fin 2020-début 2021 vont prendre un petit peu de retard, et qu’en conséquence, tout va glisser." Le Pacte a choisi de reprogrammer ses sorties de mars-avril entre fin juin et fin août pour anticiper le futur embouteillage.

"Je ne sais pas comment on sortira de tout ça"

Hollywood se creuse aussi la tête pour éviter l’indigestion. Alors que les dates de sortie des blockbusters sont souvent choisies des années à l'avance en s’appuyant sur des études de marché très précises, la crise actuelle oblige les studios à revoir leurs stratégies pour minimiser les pertes. Bloodshot avec Vin Diesel, le film d’animation Les Trolls 2 et la comédie romantique The Lovebirds se sont repliés vers les plateformes de streaming pour éviter un flop en salles. Netflix est aux aguets et pourrait débloquer des fortunes pour faire l’acquisition de plusieurs films que les studios ne souhaitent plus sortir en salles. 

Mulan, Mourir peut attendre, Fast & Furious 9 ou encore Les Minions 2, dont les enjeux commerciaux sont énormes (chacun de ses films peut dépasser le milliard de dollars de recettes au box-office mondial), ont été décalés à la fin de l’année ou en 2021 pour profiter d’un calendrier de sorties désormais allégé. Cette crise est un bouleversement sans précédent pour une industrie qui ne s'arrête jamais - une crise qui pourrait même changer à jamais Hollywood, prédit Variety

"C’est peut-être le coup de frein à un monde qui va trop vite", analyse Manuel Chiche. "Je ne sais pas comment on sortira de tout ça. J’aimerais bien que ce soit plus sage, en prenant un peu plus le temps de faire les choses et en redonnant de la valeur aux choses." 

Reste à savoir si les spectateurs répondront à l’appel. En Chine, la réouverture progressive des salles s'est appuyée sur... des grands succès récents du cinéma chinois (Wolf Warrior 2) et des blockbusters américains (AvengersHarry Potter à l'école des sorciers).

Jérome Lachasse