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Après les attentats de Bruxelles, les failles du renseignement en question

Sur la place de la Bourse, le 23 mars à Bruxelles.

Sur la place de la Bourse, le 23 mars à Bruxelles. - Patrik Stollarz - AFP

Les dysfonctionnements des services de renseignement belges sont montrés du doigt depuis les attentats de Bruxelles, de même que le manque de coopération entre services européens. Les critiques sont d'autant plus virulentes qu'il a été établi que les attaques de Bruxelles avaient été perpétrées par une équipe liée aux terroristes du 13 novembre à Paris.

Au moins 31 morts et 300 blessés, selon un bilan toujours provisoire, et des kamikazes liés aux commandos du 13 novembre: comme après les attentats de Paris, qui ont fait 130 morts, les attaques de Bruxelles relancent le débat sur l'efficacité des dispositifs de renseignement, de surveillance et sécurité mis en place par le gouvernement belge.

Alors que l'enquête sur le 13 novembre avait déjà révélé que les attentats de Paris avaient été en partie préparés et planifiés à Bruxelles, la Belgique se retrouve une nouvelle fois montrée du doigt. Selon un haut responsable du gouvernement fédéral américain, ces attentats de mardi démontrent que les autorités belges "n'ont pas encore renforcé leur main" dans la partie violente qui se joue contre les jihadistes. Pourtant, après les attaques de Paris, le gouvernement belge avait annoncé une rallonge budgétaire de 400 millions d'euros pour renforcer ses capacités en matière de sécurité. 

Plusieurs responsables politiques français ont également mis en cause les services de sécurité belges. Au premier rang desquels le ministre des Finances Michel Sapin, qui a évoqué la "naïveté" de "certains responsables politiques" belges face à la communautarisation. 

Des services belges "sous-dimensionnés"

Qu'en est-il réellement? Les spécialistes des questions de sécurité mettent en avant un sous-financement des services de renseignement belges. Ceux-ci ne comptent que 600 agents, trois fois moins qu'aux Pays-Bas. Ce alors même que proportionnellement à sa population, le plat pays est le principal Etat pourvoyeur de jihadistes étrangers en Syrie ou en Irak, avec l'ouverture relative du pays aux prédicateurs fondamentalistes et l'existence d'un florissant marché noir des armes.

Or, pour surveiller un seul suspect vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans risquer d'être détecté, les agences de renseignement doivent mobiliser jusqu'à 36 agents, observent des responsables américains et européens du renseignement. Ce ratio fait que même des agences aussi pourvues en effectifs que le MI5 britannique ne peuvent suivre de près qu'un nombre limité de suspects à un instant donné.

"Les services de renseignement belges sont très bons mais sous-dimensionnés", a estimé auprès de 20 Minutes l’ancien directeur central du renseignement intérieur français, Bernard Squarcini.

Un mille-feuilles belge qui gêne le partage d'informations

Autre difficulté soulevée par les experts: le mille-feuilles administratif belge. Si sécuriser totalement des cibles vulnérables comme des gares et des aéroports est mission quasi-impossible dans n'importe quel pays, la spécificité institutionnelle belge rend la tâche encore plus compliquée.

La Belgique est un pays divisé avec six Parlements représentant les régions (Flandre, Wallonie, Bruxelles-Capitale) et les communautés linguistiques (flamande, française, germanophone). L'existence de 193 forces locales de police et, pour Bruxelles, de 19 communes autonomes, dont Molenbeek et Schaerbeek, ne favorise pas le partage des informations.

"La Belgique est un Etat fédéral et cela a toujours été un avantage pour des terroristes. Avoir plusieurs couches de gouvernement gêne la circulation de l'information entre les enquêteurs", observait récemment Edwin Bakker, enseignant au Centre d'études du terrorisme et de l'antiterrorisme à l'université néerlandaise de Leiden.

Pas de "FBI européen" pour l'instant

Au-delà, les attentats de Bruxelles mettent une nouvelle fois en lumière les failles du renseignement européen. Des dysfonctionnements étaient déjà apparus de façon flagrante en novembre, notamment avec la mort dans l'assaut de Saint-Denis d'Abdelhamid Abaaoud, jihadiste parmi les plus recherchés d'Europe, alors qu'on le disait en Syrie. Ou encore avec l'exfiltration vers la Belgique de Salah Abdeslam au lendemain des attaques. Durant ce trajet, ce logisticien présumé du 13 novembre a été contrôlé sans être inquiété par la police française, qui n'avait pas encore fait le lien avec la tuerie, alors qu'il figurait dans les fichiers des services belges.

Cette fois, la principale charge est venue mercredi de la candidate démocrate à la Maison Blanche, Hillary Clinton, qui a vivement critiqué les pays de l'UE pour la désorganisation et les retards de leur réponse aux menaces jihadistes. "Aujourd'hui, de nombreux pays européens ne s'alertent pas entre eux quand ils arrêtent un suspect jihadiste à leur frontière, ou quand un passeport est volé", a notamment dénoncé l'ex-secrétaire d'Etat américaine.

"L'Europe du terrorisme existe, mais pas celle de la police", a également déploré un expert de la lutte antiterroriste auprès du Parisien

Après les attaques de mardi, comme après chaque attentat depuis le 11 septembre 2001, l'idée de mettre sur pied un "FBI européen" qui permettrait un vaste partage d'informations sécuritaires a refait surface. Plusieurs structures européennes sont pourtant déjà en place, comme le rappelle le quotidien ce jeudi: Le Club de Berne, Interpol, Europol... Signe que le mille-feuilles existe également au niveau des 28 pays de l'UE.

Manque de coopération entre les pays de l'UE

Or, le renseignement étant souvent considéré par les Etats membres comme un élément de la souveraineté nationale, ces structures européennes sont trop fréquemment délaissées au profit de la coopération bilatérale, d'Etat à Etat.

"J'aimerais que les services de renseignement alimentent un peu plus les plateformes européennes, surtout la base de données Schengen, le 'SIS' (un fichier contenant des données sur des personnes recherchées ou placées sous surveillance et des véhicules volés, Ndlr) et Europol parce c'est en croisant toutes ces informations qu'on arrivera à établir beaucoup plus de liens" entre des suspects, a ainsi exhorté Gilles de Kerchove, le coordinateur de l’UE pour la lutte contre le terrorisme, mercredi sur Europe 1.

A Paris, on presse surtout pour l'adoption rapide du registre européen des passagers aériens, dit PNR. Le Premier ministre Manuel Valls a annoncé mercredi qu'il se rendrait en avril devant le Parlement européen, au moment où les eurodéputés seront censés voter ce dispositif avec lequel les transporteurs aériens auraient l'obligation de transférer aux Etats membres concernés par un vol les informations que leur fournissent les passagers.

Réunion d'urgence des 28

La présidence néerlandaise de l'UE a convoqué à Bruxelles, ce jeudi à 16 heures, une réunion extraordinaire des ministres de l'Intérieur et de la Justice des 28 pour dresser un état des lieux de la lutte antiterroriste et de l'application de la législation européenne dans des domaines liés au terrorisme.

Mais mercredi sur BFMTV, le criminologue Alain Bauer mettait en garde contre un écueil touchant à la structure même des services de renseignement européens: 

"Le drame de l'ensemble des services de renseignement, et les Belges ne sont ni mieux ni pire que les autres, c'est que nous ne faisons pas d'antiterrorisme, nous faisons du contre-espionnage. Pour le contre-espionnage, le temps est long et le secret est absolu parce qu'on protège ses sources et qu'on veut remonter jusqu'en haut de la filière. Le problème, c'est que l'antiterrorisme, c'est exactement l'inverse. Le temps est court et le partage de l'information est indispensable".

V.R. avec agences