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Sortie(s) de Secours: 2 ans après le Bataclan, c'est quoi être une victime?

Rescapée des attentats du 13 novembre 2015, Caroline Langlade a par la suite co-fondé et présidé l'association Life for Paris, jusqu'à ce mois d'octobre. Dans son premier livre, paru aux éditions Robert Laffont, elle revient sur son combat associatif, sur la complexité du statut de victime, et se tourne vers l'avenir avec optimisme. Une rencontre 7 Jours BFM.

"C'était un très beau show." Le 13 novembre 2015, Caroline Langlade accompagne son petit-ami au Bataclan voir les Eagles of Death Metal. C'est la première fois qu'elle voit ce groupe sur scène. Assise au balcon, elle est conquise.

"Puis il s'est passé ce qu'il s'est passé." En tentant d'échapper à l'abject qui fera 90 morts et plusieurs centaines de blessés en ce lieu, les deux trentenaires se retrouvent "pris en étau" entre deux terroristes montés à leur niveau, et le troisième resté en bas. Ils n'ont d'autre choix que de s'engouffrer dans une toute petite loge, avec une quarantaine d'autres personnes. Ils y resteront calfeutrés jusqu’au bout, jusqu’à l’assaut de la BRI, un jihadiste se faisant exploser juste derrière leur porte.

Une virgule, pas un point final

Deux ans plus tard, c'est en racontant ces 3h30 d'attente, d'angoisses et d'horreurs, que Caroline Langlade débute Sortie(s) de secours, son premier livre paru aux éditions Robert Lafont. Un huis clos insoutenable, duquel cette Parisienne de 31 ans et son compagnon de 36 ressortent vivants. Intacts physiquement, mais bien abîmés intérieurement. Le commencement d’une nouvelle étape de leur existence, celle de victime du terrorisme.

"La vie ne s'est pas arrêtée, il n'y a pas de point final, mais une virgule", positive l'auteure rencontrée par BFMTV. "Il reste toute la fin de phrase qu'il faut écrire." Le 13-Novembre comme un temps mort avec lequel il faut désormais composer. Et avancer.

Passé le temps du choc, de la sidération, et des premières scènes ahurissantes de ce nouveau quotidien, Caroline Langlade fait la rencontre de Maureen Roussel, après que cette dernière a lancé un appel sur Facebook pour retrouver un maximum de rescapés. Elles co-fondent alors Life For Paris, une association qui comptera jusqu’à 750 membres, victimes directes ou proches de personnes décédées. Caroline en devient la présidente. Sortie(s) de secours se veut également le récit du grand combat associatif qui vient de se déclarer. Avec un objectif: "Réparer les vivants."

"Aller à un concert peut vous coûter la vie"

Une plongée torturée dans la gestion de "l'après". A travers son essai, Caroline Langlade poursuit sa quête pour celles et ceux qui ont vécu le même drame qu'elle: toutes les victimes, qu'elles soient directes ou indirectes, blessées physiquement ou non. Un terme qu'elle met d'ailleurs un point d'honneur à bien définir.

"Etre victime, c'est avoir perdu ses illusions, c'est de se dire qu'un être humain peut, comme ça, demain, sans raison apparente, venir vous tuer. C'est de se dire que traverser la route, aller au supermarché, aller à un concert, aller dans un bar, aller voir un match de foot, ça peut potentiellement vous coûter la vie."

"Chaque jour je mesure un peu l’ampleur des dégâts"

L'occasion de marteler, pour la jeune femme, qu’il ne doit pas y avoir de distinction entre les victimes, sa plus grande bataille. Que les blessés psychiques soient appréhendés comme des blessés tout court, tant une blessure invisible peut à terme avoir d’importantes conséquences physiques.

"Être victime, c'est découvrir que les mots, parfois, vous manquent. Tout ce ressenti, tout ce traumatisme, va vous abîmer quotidiennement, et va vous donner l’impression de vieillir plus vite".

Elle en est malheureusement la preuve. Depuis les attentats, cette ancienne journaliste reporter d’images affirme avoir "perdu puis repris beaucoup de poids".

"Mon corps gère très mal le stress post-traumatique, ce qui a occasionné de nombreux problèmes gastriques" qu'elle évoque dans son livre "avec des petits noms rigolos, pour mieux le vivre". Elle a aussi failli "perdre la vue, à cause d'une hypertension intracrânienne" qui a écrasé son nerf optique.

"Chaque jour je mesure un peu l'ampleur des dégâts", déplore-t-elle. Au sein de Life for Paris, ce sont cinq rescapés qui ont connu une mort prématurée après les attentats; quatre à la suite de complications cardiaques, la dernière s'étant suicidée en pleine dépression.

Et maintenant?

Au-delà du cap que représente l'achèvement de Sortie(s) de secours, Caroline Langlade et plusieurs de ses collègues ont par ailleurs décidé de quitter le conseil d'administration de leur association. "Il est temps d'aller vers d'autres aventures, où je continuerai d'œuvrer pour les autres, mais différemment", écrit-elle dans son essai. "D'un côté, je me suis occupée d'une grande famille de 750 copains, et de l'autre je n'ai pu voir la mienne. Il est important de prendre soin de moi", nous précise-t-elle.

Alors que retenir de ces deux années extraordinaires, dans le pire sens terme, souvent, comme dans le meilleur, parfois? Que reste-t-il de cette terrible soirée de novembre 2015? "De la force", répond la survivante.

"De la force par le travail qu'on a réalisé au sein de cette association, mais aussi par le collectif qui est très fort face à l'horreur, face aux difficultés de se reconstruire."

Bien sûr, il reste de "la peur" et un "désenchantement sur l'humanité". Mais, et c'est peut-être là l'essentiel, tout ça "se répare peu à peu". Le fruit de rencontres bénéfiques, aussi bien entre "victimes que de personnes à l'extérieur". "Des gens merveilleux", conclut Caroline Langlade. De l'humain, après le chaos.

une préface signée par françois hollande

Pour la préface de son livre, Caroline Langlade a pu compter sur un soutien de taille, en la personne de François Hollande. Après l'avoir rencontré à plusieurs reprises dans le cadre de son engagement associatif, la jeune femme a jugé bon de lui demander de participer. "J'avais envie de l'entendre en tant que président", justifie-t-elle. "Il a été beaucoup dans l'écoute avec nous, victimes, et j'avais envie de l'entendre aussi en tant qu'être humain. C'était important pour moi de lui laisser une place". Une démarche rapidement acceptée par l'ancien locataire de l'Elysée, qui donnera son accord "en 20 minutes" à l'ancienne présidente de Life for Paris. Qu'il accompagnera même sur le plateau de Vivement dimanche, pour une interview avec Michel Drucker, diffusée le 12 novembre.

Jérémy Maccaud. Vidéo: Thomas Misrachi et Étienne Grelet