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Riad Sattouf exposé à Paris: "Mon style n'intéressait personne"

Riad Sattouf

Riad Sattouf - Joel Saget - AFP

La bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou retrace la carrière de l’auteur de L'Arabe du futur et des Cahiers d'Esther.

Deux mois après la sortie de L’Arabe du futur 4, Riad Sattouf continue son travail d’introspection. L’auteur de BD, également cinéaste et producteur, est à l’honneur jusqu’au 11 mars 2019 à la bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou. Divisée en plusieurs sections (le reportage dessiné, l’observatoire du réel, l’autobiographie), l’exposition "Riad Sattouf, l’écriture dessinée" ouvre au public les portes des archives du dessinateur.

Réunissant dessins d’étudiant, scénarios, extraits de films, illustrations et planches originales, "Riad Sattouf, l’écriture dessinée" rappelle que l’autobiographie a toujours été au cœur de son œuvre, son moteur. Des dessins réalisés ainsi dès 1996 montrent que l’auteur en herbe désirait déjà raconter son histoire avec le langage de la BD. "Je n’étais pas prêt, pas mature pour la raconter", dit-il. aujourd’hui. Âgé à cette époque de 18 ans, Riad Sattouf se heurtait cependant à un écueil majeur: très influencé par les auteurs des années 1970, en premier lieu Mœbius, son style peinait à séduire les éditeurs.

Au lycée, il dessinait comme Jean Giraud / Mœbius, le co-auteur de Blueberry connu pour ses récits de SF qui ont influencé tout Hollywood de Ridley Scott à George Miller: "J’étais complètement sous son emprise. Je ne pouvais pas faire de BD dans ce style-là sans penser qu’il était là avant", confirme Riad Sattouf.

Riad Sattouf
Riad Sattouf © © Allary Éditions, Bpi

"Ce style n’intéressait personne"

Étudiant aux Gobelins, l’école de cinéma d’animation, il expérimente, oscillant entre ligne claire et réalisme: "Ce que j’ai trouvé drôle en voyant les dessins de cette exposition, c’est que j’avais déjà le style de dessin que j’ai actuellement à l’époque où j’étais étudiant - et ce style n’intéressait personne. Pendant 15 ans, j’ai tourné autour, j’ai essayé plein d’autres choses. Je voulais quelque chose de très direct et de très expressif. D’un point de vue commercial, pour les éditeurs, ça ne passait pas tellement."

Ces travaux de jeunesse sont entourés dans l’exposition de planches originales de ses maîtres Mœbius et Richard Corben. Un choix osé, concède le dessinateur: "J’avoue que cela me fait un drôle d’effet d’avoir mon dessin à côté de celui de Corben." L’auteur américain, célèbre pour ses récits d’heroic fantasy et d’horreur, a reçu le Grand Prix du Festival d’Angoulême en janvier dernier.

Avec Mœbius et Philippe Druillet, Corben a contribué à son éveil: “C’était de très fortes personnalités qui avaient en commun le fait d’être libres et de faire beaucoup d’histoires et de dessins eux-mêmes”, explique le dessinateur qui contrôle chaque aspect de la création de ses livres, du papier à la reliure. C’est la "maîtrise technique hallucinante de virtuosité" de Corben qui a marqué le jeune Riad: "On ne peut pas dire que l’on est influencé par Corben. Je ne vois pas comment cela est possible. Mœbius, à la rigueur, on peut lui piquer ses techniques de petits traits. Mais ces trois là, Mœbius Corben, comme Druillet, ils ont des personnalités tellement puissantes qu’ils transcendent tout."

Dessin original de Riad Sattouf
Dessin original de Riad Sattouf © © Riad Sattouf

Christophe Blain, Mathieu Sapin et Joann Sfar

Au fil des années et des albums, le dessin de Riad Sattouf s’est épuré, laissant derrière lui le style surchargé des années 1970: "Le fait que je fasse La Vie secrète des jeunes dans Charlie Hebdo une fois par semaine a conditionné mon style de dessin. C’est essentiel que cela se passe comme ça, parce que c’est comme cela, dans l’urgence, que l’on découvre son style de dessin.” Et maintenant qu’il publie chaque semaine dans L’Obs une page des Cahiers d’Esther? "C’est encore plus long à faire que La Vie secrète des jeunes. Je voulais vraiment relier Esther à L’Arabe du futur pour le style de dessin et les couleurs."

La découverte, à la fin des années 1990, d’une nouvelle génération de dessinateurs a aussi beaucoup joué dans sa formation. Marqué par Livret de phamille, BD autobiographique de Jean-Christophe Menu, il découvre la possibilité de raconter des histoires d’une manière différente. La lecture des œuvres de Pierre La Police, le maître de l’humour absurde, est aussi une révélation: "C’était ce qui me faisait le plus rire au monde. Je crois que je lui ai piqué les espèces de têtes un peu satisfaites de ses personnages."

"Il a fallu que je trouve ma place"

Emile Bravo, l’auteur du récent Spirou, l’espoir malgré tout, l’a aussi beaucoup conseillé. Lorsque Riad Sattouf s’installe aux débuts des années 2000 dans l’atelier des Vosges où travaille Christophe Blain, Mathieu Sapin et Joann Sfar, il apprend à trouver sa place dans le milieu de la BD.

"Ils étaient déjà des auteurs confirmés. Sfar faisait Donjon avec Trondheim, Blain Isaac le pirate et Sapin Supermurgeman. Je me suis rendu compte en arrivant que je ne pouvais pas faire de BD d’heroic fantasy, parce qu’il y avait déjà Sfar qui en faisait une, de BD historique, parce que Christophe en faisait une, ni de BD un peu surréaliste, parce que Mathieu en faisait. Il a fallu que je trouve ma place et c’est à ce moment-là que je me suis dit que j’allais parler du monde réel, des personnages que je rencontre, comme ça je ne serais pas un sous-eux. Ils ont été importants pour se placer."

"Le prépuce de L’Arabe du futur"

L’exposition retrace la conception de ses albums. On y retrouve Pascal Brutal, personnage inspiré par son amour pour les héros bodybuildés des années 1980. Fasciné par le comique d’observation de l’humoriste américain Jerry Seinfeld et sa capacité à trouver de l’extraordinaire dans l’insignifiant, il a imaginé en hommage Les pauvres aventures de Jérémie.

La BPI revient aussi sur Ma Circoncision, album de 2004 retraçant un épisode de L’Arabe du futur 3. Riad Sattouf l’a retiré de la vente en 2014 pour éviter de parasiter la sortie de sa série autobiographique: "Il était peut-être un peu rude et peut-être pas assez accueillant pour le lecteur. Je n’expliquais peut-être pas assez le contexte", explique-t-il à propos de cet album qu’il présente comme "le prépuce de L’Arabe du futur". L’exposition présente également un dessin de femme nue. Une rareté dans son œuvre:

"La représentation des femmes nues ne doit pas être libidineuse. Beaucoup de dessinateurs qui représentent des nanas les trouvent attirantes ou les dessinent pour exciter le lecteur. J’ai été amené à dessiner de la nudité dans Pascal Brutal, mais c’est fort: dessiner une femme nue a toujours une importance. A chaque fois que j’ai eu envie de dessiner une femme nue, je me suis dit que je devais dessiner un homme nu."
4e de couverture, Pascal Brutal, Fluide Glacial, 2007 / Dessin original de couverture de Pascal Brutal pour Fluide Glacial n° 358
4e de couverture, Pascal Brutal, Fluide Glacial, 2007 / Dessin original de couverture de Pascal Brutal pour Fluide Glacial n° 358 © © Riad Sattouf, Fluide Glacial

"Je veux terminer L’Arabe du futur"

La SF, son genre préféré, est bien représenté. Pour l’heure, ses projets n’ont pas abouti. "J’aime tellement ça que je ne suis pas bien prêt à aborder cet univers-là", explique le dessinateur. "Les histoires, souvent, ce sont elles qui arrivent. Je n’ai pas l’impression de les décider. L’Arabe du futur et Esther sont arrivés tous les deux en même temps. Ils se sont imposés et ont chassé toutes les autres idées. Et peut-être qu’à un moment un autre projet viendra et chassera tous les autres. Je ne sais pas. En tout cas une chose est sûre: je veux terminer L’Arabe du futur." Sortie prévue en 2019.

Pour la science-fiction, il a trouvé des moyens détournés pour en parler: "J’aime bien trouver dans le monde réel des portes vers la science-fiction, l’évasion. Ça existe dans notre monde: les personnages venus d’une autre dimension, c’est des types bizarres que l’on peut croiser dans la rue." Une idée qui guide chacun de ses projets.

en marge de l'exposition sattour

> Lundi 10 décembre 2018 à 19h: Riad Sattouf invite Emile Bravo

> Lundi 17 décembre 2018 à 19h: "Riad Sattouf et la vie des jeunes" avec Riad Sattouf et Christine Detrez

> Lundi 21 janvier 2019 à 19h: "Tu seras viril! Le masculin en question" avec Olivia Gazalé, Raphaël Liogier, Eddy de Pretto, Phia Ménard

> Samedi 1er, 15 décembre et 2 février 15h: les samedis de la BD avec Mathieu Sapin, Émile Bravo, Zeina Abirached

> Lundi 18 février 2019 : La BD témoin de son temps

> Du 1er décembre 2018 au 6 janvier 2019: Circulation alternative (performances, ateliers, rencontres.

Jérôme Lachasse