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Lewis Trondheim: "Mon rôle est d'amuser les gens"

Détail de la couverture du tome 10 de Ralph Azham

Détail de la couverture du tome 10 de Ralph Azham - Ralph Azham par Trondheim © Dupuis 2017

ENTRETIEN - Le dessinateur revient avec le tome 10 de sa grande saga d’heroic fantasy Ralph Azham et la réédition d’une de ses premières BD, Mildiou.

Quand il n’écrit pas des policiers, de la SF ou des Mickey, Lewis Trondheim dessine. Huit mois après Coquelicots d’Irak (coécrit avec son épouse la coloriste Brigitte Findakly), il est de retour. En avril, il a réédité Mildiou, formidable récit d’aventure qui décrit sur 140 pages l’affrontement entre le lapin Lapinot et le tyran déchu Mildiou.

Depuis sa sortie en 1994, le livre n’a pas pris une ride. Réalisé au début de sa carrière, Mildiou contient déjà tout l’univers de Lewis Trondheim. Le despote Mildiou anticipe ainsi celui de sa grande saga d’heroic fantasy Ralph Azham, dont le tome 10 vient de sortir. En attendant le retour en août de Lapinot et la sortie en 2018 de nouvelles aventures de Mickey écrites pour Alexis Nesme et Nicolas Keramidas, Lewis Trondheim a accepté de répondre aux questions de BFMTV.com.

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- © © Dupuis 2017 / © L'Association 2017

La réédition de Mildiou et le tome 10 de Ralph Azham sortent à quelques semaines d’écart. Ce sont deux histoires de despotes.

Je me suis rendu compte de cela il y a dix ans: la thématique de mes bouquins est généralement le pouvoir et la réaction de mes personnages face au pouvoir. Même dans Lapinot et les carottes de Patagonie (1992). J’ai un problème avec l’autorité (rires). Mildiou, au départ, c’est une blague. Quand je l’ai dessiné, j’avais trente ans. Je ne suis pas sûr que maintenant je le referais. C’est 140 pages de bagarres. A cinquante ans, on a peut être mieux à faire qu’un truc un peu potache.

Ecrire une histoire comme celle de Mildiou, qui est sans cesse en mouvement, est pourtant très difficile.

C’était ma logique à ce moment-là. Je sortais de Lapinot et les carottes de Patagonie et je voulais m’améliorer en dessin. Je me suis dit que, si je faisais une bagarre, cela allait m’obliger à être assez visuel et assez créatif, que cela allait m’obliger à dessiner des décors. Mildiou, c’est les deux dernières minutes d’un film de cape et d’épée. C’est une bouffonnerie. C’est très jouissif à faire. C’est encore rigolo à lire. Il n’y a pas un grand message derrière (rires). Mon rôle est d’amuser les gens.

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- © © L'Association 2017

Ralph Azham raconte l’histoire d’un naïf qui se laisse progressivement corrompre par le pouvoir.

C’est le centre de mon histoire. J’ai commencé sans savoir ce qui allait se passer ensuite. C’était de la pure impro, mais, comme j’ai l’esprit qui fonctionne assez vite, au bout du premier tome, je savais que le personnage parviendrait à diriger le pays à la fin du septième. Ce qui est intéressant, c’est de se demander ce qui se passe après. Après, il y a la vraie vie, les relations qui durent et du travail. Je me suis dit qu’il serait intéressant de voir comment réagirait le personnage une fois au pouvoir, comment il pourrait éviter de devenir Dark Vador.

"A cinquante ans, on a peut être mieux à faire qu’un truc un peu potache."

Dans le tome 10, cela semble compliqué.

C’est forcément compliqué. J’essaie de rester dans la logique des personnages. J’ai de temps en temps envie de faire des choses, mais les personnages s’y refusent. Si Ralph Azham agit comme il agit, c’est parce qu’il y est obligé. Même moi, je ne sais pas ce qu’il va faire. J’ai un peu en tête le onzième tome, mais après je n’ai strictement aucune idée de la manière dont il va réagir devant les événements. C’est ça qui me fait plaisir: je vais être encore spectateur de mon métier. Cela m’évite de faire un métier d’artisan où je vais devoir dessiner pendant cinq ans un truc que j’ai en tête.

Il y a un moment assez rare dans le tome 10: le héros pleure.

C’est rare, oui. Je voulais que l’on comprenne que le personnage se sent dépossédé ou du moins trahi, manipulé. J’espère que c’est bien passé… Ralph Azham, c’est pour moi de la tragi-comédie. Le fait que les personnages peuvent pleurer s’inscrit dans ma volonté d’écrire des personnages crédibles. J’ai créé un univers où certaines personnages deviennent bleues et obtiennent un pouvoir lorsque deux lunes s’alignent. C’est n’importe quoi. Pour faire passer ça, je suis obligé que le reste soit crédible.

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- © © Dupuis 2017

Le format du feuilleton, de la saga, est-il celui qui vous stimule le plus?

Ralph Azham, ce n’est pas Tintin. C’est une épopée, une saga avec un vrai souffle épique où l’on peut pénétrer dans l’esprit des personnages. Si j’avais pu faire Ralph Azham en volume de 150 pages, en format plus petit, je l’aurais fait, mais c’est compliqué dans le modèle économique franco-belge. C’est ce que j’avais commencé avec Capharnaüm (2015). Je voulais faire des volumes de 250 pages, mais j’ai bien vu au bout d’un an que j’avais fait 230 pages et que je ne m’en sortirais jamais financièrement. Donc j’ai laissé tomber. Je suis plus proche d’une volonté d’écrire comme dans un manga, si je pouvais faire 80-90 pages par mois avec une équipe. Mais ça devient une industrie et comme je suis un petit peu ours, je préfère faire mes trucs dans mon coin. Un Ralph Azham tous les 8-10 mois, c’est bien comme ça.

Le rythme des albums est très rapide, mais vous vous octroyez toujours de grandes cases de paysage assez détaillées.

Depuis 10-15 ans, je commence à aimer dessiner. Avant, c’était un vecteur pour faire passer des histoires. Depuis que je commence à faire du dessin d’après nature, j’ai apprivoisé mon dessin, j’ai fini par aimer ce que je faisais même si je sais que j’ai encore de grosses lacunes en dessin. Je sais que pas mal de lecteurs et de copains aiment mon dessin, alors je me dis qu’il doit y avoir des qualités. Je ne vais pas chercher à dessiner au-delà de ce que je sais faire. Je vais me contenter de mon style, parce que cela ne sert à rien de pleurnicher pendant 300 ans que l’on ne dessine pas comme Moebius [alias Jean Giraud, le créateur de Blueberry, NDLR].
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- © © Dupuis 2017

Combien d’albums de Ralph Azham sont-ils prévus?

Cela va dépendre de la manière dont réagit le personnage. J’ai attaqué Ralph Azham il y a sept-huit ans. Je sais que c’est le dernier grand oeuvre que je fais. Après je bricolerai deux-trois trucs comme Les Petits riens, mais je ne pense pas que je ferai d’autres projets d’envergure. Je pense même que je vais arrêter mes productions de BD à 90%. Je mets tout ce que j’ai dans Ralph Azham. Et à 60 ans, normalement, ça devrait être fini. Dans Désœuvré (2005), j’explique que les auteurs de BD vieillissent mal. Passé 60-70 ans, ils ne font plus de chefs d’oeuvre, contrairement à d’autres arts comme la peinture ou le cinéma. La BD est un métier de jeune homme. Un peu comme le rock'n'roll. Mon but est maintenant de petit à petit décentrer ma vie sur ma vie et non sur mon travail.

Mildiou, L’Association, Hors Collection, 144 pages, 13 euros (à retrouver sur fnac.com et amazon.fr).

Ralph Azham, tome 10: Un feu qui meurt, Dupuis, 48 pages, 12 euros (à retrouver sur fnac.com et amazon.fr).
Jérôme Lachasse