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La BD de la semaine: Coquelicots d'Irak de Lewis Trondheim et Brigitte Findakly

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- - © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

LA BD DE LA SEMAINE - La coloriste Brigitte Findakly et le dessinateur et scénariste Lewis Trondheim commentent des planches de leur nouvelle oeuvre.

La coloriste Brigitte Findakly (qui s’est notamment illustrée sur Le Chat du Rabbin de Joann Sfar) raconte dans Coquelicots d'Irak son quotidien en Irak dans les années 1960, puis son exil en France au début des années 1970. Des saynètes émouvantes et drôles dessinées avec finesse par Lewis Trondheim, le créateur de Donjon, de Ralph Azham et de Lapinot et les Carottes de Patagonie. Les deux auteurs ont accepté de commenter pour BFMTV.com une sélection de planches. 

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Lewis Trondheim: "Pour moi, l’image du livre c’est la petite fille, avec ses pétales qui s’en vont. Dès le début, on a eu la couverture. Pour le titre, on a cherché chacun de notre côté."

Brigitte Findakly: "Le mot 'coquelicot' revenait. J’avais noté Les Coquelicots, puis Coquelicots de Mossoul. Et Lewis m’a dit: 'Et pourquoi pas Coquelicots d’Irak?'. Je me suis dit que ça sonnait mieux." 

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Lewis Trondheim: "Cette photo, c’est le fil par lequel on a tiré tout le reste. Quand Brigitte a appris que Daesh investissait Mossoul et avait détruit les têtes de lions ailés, elle a filé dans son petit cabinet, elle a sorti son album de photos et elle m’a dit: 'Regarde, c’est moi, à Nimrod'."

Brigitte Findakly: "Ce qui était drôle, c’est que sur la photo que mon père a prise à l’époque, on ne voyait déjà plus leurs têtes. Ce qui l’intéressait, c’était moi et non pas les lions ailés."

L.T.: "Et là, j’ai dit à Brigitte: 'Tu as le début de ton histoire, fais-la'."

B.F.: "J'ai essayé de faire quelque chose, mais je ne savais pas comment finir la page. J’expliquais que nous allions souvent le vendredi en pique-nique à Nimrod. C’était le jour où il n’y avait pas école. J’avais mis un texte: si mon père avait su ce qu’il allait se passer, il aurait peut-être un peu mieux cadré la photo."

L.T.: "Je n’ai pas voulu dessiner les têtes de lion. Je voulais que ce manque-là soit présent dans la page."

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Brigitte Findakly: "Cela m’avait marqué parce que c’est la seule fois où j’ai vu de la neige à Mossoul. C’était un événement. J’ai encore le souvenir d’avoir touché cette chose froide. Ça n’a pas duré longtemps."

Lewis Trondheim: "Il n’y a pas de cadre, mais ce sont des cases. Parfois, c’est cerné dans un format rectangulaire ou carré. Parfois, c’est plus souple, comme là. Pour moi, c’est comme un cadre de journal de bord ou de journal intime. Ce n’est pas mon dessin habituel. C’est un dessin toujours minimaliste, mais humain. Un peu comme si Brigitte dessinait comme quand elle était enfant, avec un côté un peu mignon. On est entre le carnet intime et le récit autobiographique. Comme on bosse à quatre mains, il y a beaucoup d’allers et retours entre ce qu’elle me raconte, ce que j’entends, comment je le raconte et comment elle revient dessus pour que ce soit plus clair. On voulait créer de l’empathie - et pas autre chose - parce que c’est l’histoire d’une petite fille. On essaie de ne pas faire la morale. C’est au lecteur de tirer des conséquences s’il en a envie. Il aurait pu y avoir du pathos. Brigitte ne voulait pas raconter l’histoire de son cousin qui s’est fait bombarder pendant la guerre Iran-Irak et s’est retrouvé à errer pensant des jours ou des semaines avec sa mâchoire cassée. Pour moi, c’était important de le faire, mais je ne voulais pas le faire en montrant le visage. On voulait mettre de la distance, être très factuel et ne pas entrer dans quelque chose de romancé, avec des dialogues et des scènes reconstituées."

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Lewis Trondheim: "Le gros souci, pour la documentation, était que des lois à l’époque interdisaient de prendre des photos dans les rues. Il y avait de la documentation pour les intérieurs mais peu pour les extérieurs. Sur Google Street, il n’y a pas Mossoul. J’ai trouvé un autre site qui s’appelait Panoramio et sur lequel il y a des photos de Mossoul. Pour le vieux Mossoul, je montrais à Brigitte pour savoir si cela ressemblait ou pas. C’était bien d’ancrer cela dans un réel physique. Être toujours dans des fonds blancs, ça marche une fois, mais il y a des moments où l’on a envie de palper ce qu’était ce pays."

Brigitte Findakly: "Quand on fait une mise en couleur, on n’est pas obligé de respecter la réalité. Parfois, si on veut respecter la réalité, cela ne fait pas joli. On est obligé de tricher un petit peu, d’adapter, de simplifier des choses. Les couleurs sont là pour apporter un plus au dessin. Dans cette planche, ce côté lumineux ressort parce que le côté sombre est très exagéré. J’avais peur que les ombres réduisent le trait et la lumière. Mais c’est assez proche de ce que cela pouvait être. Dans mes souvenirs, l’Irak était plus lumineux que la France. Je parle du ciel. J’ai très peu de souvenirs de mauvais temps, sauf pour les tempêtes de sable. C’est vrai qu’à partir du moment où l’on arrive en France dans le livre, j’ai fait exprès d’exagérer le ciel gris. Cela allait avec ma tristesse. J’étais contente de venir en France puis, très vite, j’ai déchanté."

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Lewis Trondheim: "C’est la première page des bons souvenirs. Cette rubrique arrive quand Brigitte revient d’Irak pour la dernière fois. C’était bien de faire des grandes pages. Quand j’ai commencé à dessiner, je me suis demandé quelques secondes si j’allais faire l’album en noir et blanc. Mais je me suis dit que ce ne serait pas plus mal en couleurs. C’était aussi une question de plaisir pour Brigitte, qu’elle puisse mettre ses couleurs sur son autobio. Elle est tellement habituée à faire des travaux sur Photoshop depuis longtemps. Il y a un double effet thérapeutique."

Brigitte Findakly: "Cela fait quinze ans que je travaille sur Photoshop. Il n’y a que pour la série Ralph Azham, que Lewis fait pour Dupuis, que j’ai repris les pinceaux. Je colorie sur les planches originales. Faire une page sur Photoshop ou en couleur directe, ce n’est pas du tout la même chose. Il y a des effets. La différence c’est que sur ordinateur, quoiqu’on fasse, c’est réfléchi, tandis que quand c’est en couleur directe il y a des accidents parfois malheureux, parfois heureux. Comme cet effet avec le nuage et l’arbre."

L.T.: "Ça rentre dans l’aspect 'écriture' de cette bande dessinée, où l’on raconte au fil de la plume ce qu’il s’est passé. On fait des sauts dans le temps, dans le passé, dans le présent. Pour créer un lien plus fort avec le lecteur, on lui raconte quelque chose comme s’il était à côté de nous."

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Lewis Trondheim: "La difficulté pour moi, c’était dans la narration: comment, à chaque fois, illustrer et faire en sorte de ne pas être redondant avec le texte. C’est difficile, mais cela permet de trouver des jeux graphiques soit avec des objets, soit avec des rues, soit avec des plans fixes. Pour mettre en scène une page comme celle-ci où elle raconte qu’il y a des trous dans des journaux, je zoome petit à petit puis je finis dans le trou et je vois la petite fille qui regarde dans le trou: ça donne un petit truc en plus."

Brigitte Findakly: "Dans leur bêtise, ils n’ont même pas réfléchi une seule seconde qu’en déchirant la page d’Israël, il déchirait dans le même temps la page Irak. Pour eux, il était plus important de ne pas voir Israël que de voir l’Irak. Ce que j’ai compris - mais c’était deux-trois ans après que nous ayons immigré en France - c’est à quel point, en Irak, il ne fallait surtout pas parler de tout ce qui concernait Israël. Je ne connaissais pas l’existence d’Israël puisqu’en Irak, on disait toujours aux informations la 'terre occupée'. C’est quand on est arrivé en France que j’ai entendu régulièrement parler d’Israël. J’ai demandé à mon frère. Il m’a dit: 'C’est ce qu’on appelle en Irak la "terre occupée'." 

L.T.: "Pour le livre, quand tu as demandé à ta mère de temps en temps des renseignements, est-ce qu’elle t’a raconté des choses que tu avais oubliées? Que tu as comprises?"

B.F.: "Oui. Notamment à propos des chrétiens et des musulmans à Mossoul. Dans mon esprit, pendant tout le temps où j’étais en Irak, il n’y avait aucun problème entre chrétiens et musulmans. En discutant avec ma mère, elle m’a dit: 'Nous, nous n’avions pas de problèmes, mais ce n’était pas le cas de tout le monde'. Tous les membres de ma famille habitaient Bagdad. Et elle m’a dit: 'Tu ne te souviens pas, mais ils ne fréquentaient que des chrétiens'. Ça, je ne m’en étais pas rendu compte."

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- © © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim - L'Association, 2016

Brigitte Findakly: "Tant que j’étais en Irak, il y a eu plein de coups d’état, mais nous n’étions pas à Bagdad. Nous étions à Mossoul. J’avais mon quotidien, ma maison, mon école, mes amis. Les coups d’état ne m’ont pas du tout traumatisée. Je n’ai pas assisté aux pendaisons, contrairement à mon frère. Quand on est arrivé en France au mois de juin [1968], on était assis tranquillement dans un café. Le serveur est venu nous dire: 'Bon, allez, tout le monde dehors, on va fermer'. Il y a eu une espèce de stress. Je voyais la tête des gens. Quand on s’est retrouvé sur le trottoir boulevard Saint-Michel, ma mère m’a dit qu’on allait descendre dans le métro. Je n’ai pas eu le temps de poser de questions. On a suivi le mouvement, je me suis retrouvée dans le métro et j’ai eu peur."

Lewis Trondheim: "Quand elle m’a raconté que la fois où elle a eu le plus peur dans sa vie c’était en France, je lui ai dit: 'Là, c’est une histoire'. Les gens lui disaient: 'En Irak, tu as dû voir plein de coups d’Etat'. En réalité, son enfance était heureuse. Elle a vécu des choses agréables."

Coquelicots d’Irak de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim (112 p, L’Association, 19 euros) - disponible.

Jérôme Lachasse