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Riad Sattouf sort L’Arabe du futur 4: "Le dessin m’a donné mon identité"

Riad Sattouf

Riad Sattouf - Joel Saget / AFP

Dans le nouvel album de sa série autobiographique, qui sort ce jeudi 27 septembre, le dessinateur des Cahiers d'Esther révèle un terrible secret de famille. Il se confie à BFMTV.com sur son travail.

Attendu avec impatience par les fans de Riad Sattouf depuis deux ans, L’Arabe du futur 4 a décroché un record: celui du "livre qui je crois a le plus fort premier tirage en étant intégralement cousu", explique en riant le dessinateur, qui raconte sa jeunesse au Moyen-Orient dans cette série vendue à plus d’1,5 million d’exemplaires dans le monde et traduit en 22 langues. Attendu donc depuis deux ans, L’Arabe du futur 4 fait 288 pages, quasiment le double des précédents tomes. Une longueur nécessaire au récit:

"J’aurais pu faire deux volumes, mais je me suis dit qu’il était temps que j’aille jusqu’au bout de l’histoire. Le secret familial final qu’il y a dans ce livre, c’est le trou noir qui faisait graviter toute la série autour de lui. C’est la raison pour laquelle j’ai fait L’Arabe du futur. Je ne pouvais pas attendre encore un volume, il fallait que j’y aille", explique-t-il, avant de préciser: "C’était un livre compliqué à écrire."

Ce secret, c’est le coup d’État de son père, un professeur d’université fasciné par le panarabisme et les dictateurs du Moyen-Orient. Nous n’en dirons pas plus pour réserver la surprise aux lecteurs et lectrices de Riad Sattouf, qui, d’ailleurs, a glissé dans la couverture de L’Arabe du futur 4 un détail annonçant l’acte du père:

"Chaque couverture d’un volume de L’Arabe du futur est une sorte de petite scène de théâtre où la famille est mise en scène, il y a une petite histoire métaphorique du contenu du livre. Là, on voit le nationalisme exacerbé du père. C’est ce qui va provoquer la fin de la famille et la kalachnikov de Saddam pointe sur la tête de la mère", détaille le dessinateur, qui a choisi de changer le nom des protagonistes, hormis le sien "pour mettre l’histoire à distance et pouvoir la regarder sans passion".
L'Arabe du futur 4
L'Arabe du futur 4 © Allary éditions

"Le dessin était une échappatoire"

Plus dur que les précédents albums, ce quatrième tome contient aussi de nombreuses scènes oniriques, comme pour offrir un contre-pied à la sombre réalité qu’il dépeint. Ce goût, dit-il, lui vient de ses lectures d’enfance: "Les scènes oniriques qu’il y avait dans Tintin m’ont toujours beaucoup marqué, parce qu’elles renforcent l’histoire et sont très libres. C’est un moment où on a l’impression que les repères disparaissent. C’est un moment de folie dans les histoires. J’adore dessiner des rêves." C’est aussi une manière, pour l’auteur doublement récipiendaire du Fauve d’or au Festival d’Angoulême, de donner de la puissance au dessin, qui guide sa vie depuis toujours:

"L’Arabe du futur raconte un rapport au dessin", acquiesce-t-il. "Le dessin est ma grande passion, il fait partie de ma vie de manière tellement intime. Mes premiers souvenirs sont des souvenirs de dessin. Quand j’étais petit enfant je dessinais pour impressionner mes parents ; quand je suis devenu un peu plus vieux, je dessinais pour impressionner mes copains et les filles, pour montrer que j’avais un super-pouvoir; quand j’étais adolescent, le dessin était une échappatoire. Le dessin est aussi une porte vers le rêve. Je dessinais des scènes de science-fiction, de heroic fantasy pour quitter la vie terne du quotidien. Quand je suis devenu adulte, j’ai essayé de gagner ma vie avec le dessin. Aujourd’hui, je peux utiliser le dessin pour partager cette histoire que je n’ai jamais réussi à partager avec quiconque. C’est un rapport très intime avec le dessin, un organe supplémentaire, je ne pourrai pas faire autre chose que de dessiner des histoires de BD."
L'Arabe du futur 4
L'Arabe du futur 4 © Allary éditions

Pour cette raison, l’histoire de L’Arabe du futur ne pouvait voir le jour que dans des cases: "J'ai l'impression d'être habité par la BD. J’ai toujours été fasciné par les BD, le livre, la façon dont les images s’enchaînent, l’hypnose que la lecture de la bande dessinée provoque immédiatement. Je ne pouvais pas m’imaginer donner mon histoire la plus intime que je peux avoir à autre chose qu’à ce langage que j’aime tellement."

"J’étais obsédé par le dessin des ombres"

Si Riad Sattouf "essaye d’être le plus expressif possible et de faire le moins de fioritures possible en étant le plus direct" pour être lisible immédiatement par un lectorat peu rompu aux codes du 9e Art, il ne cesse de s’amuser avec les possibilités de la BD, notamment dans une planche rendant hommage au théâtre d’ombres des Aventures du prince Ahmed, un film d’animation de 1926 conçu avec des silhouettes de papier découpé. "J’étais obsédé par le dessin des ombres", confie d’ailleurs le Riad de 1987 au début de L’Arabe du futur 4. L’obsession est toujours présente, confirme celui de 2018: 

"Sur toutes les couvertures de L’Arabe du futur, il y a d’énormes ombres. Enfant, j’avais toujours l’impression qu’un dessin était raté si l’ombre au sol n’était pas bien dessinée. Parfois, je le crois encore un peu, mais je me force à ne pas en tenir compte. Il y a aussi cette idée d’ambiance. L’éclairage des lumières est quelque chose de très étrange quand on est gamin. J’ai toujours été fasciné par les variations de lumières et les changement d'atmosphère que cela provoquait."
L'Arabe du futur
L'Arabe du futur © Allary éditions

"Le dessin m’a donné mon identité"

Dans les nombreuses interviews qu’il a pu donner, Riad Sattouf explique qu’il se considère comme un dessinateur avant d’être Français ou Syrien. Dans L’Arabe du futur 4, son père lui répète qu’il est "arabe avant tout":

"Ado, j'avais un conflit de loyauté. Dans mon village Syrien, je n’arrivais pas à être considéré comme un Arabe par les gens du village parce que j’avais des origines françaises et que pour eux j’étais forcément un traître En France, je n’arrivais pas à être considéré comme un Français moyen car j’avais un nom à consonance ridicule, avant d’être à consonance arabe. Je me suis donc trouvé une identité ailleurs. C’est en cela que le dessin est si important pour moi: non seulement il m’a accompagné toute ma vie, mais il m’a donné mon identité."

Enfant, Riad Sattouf dévorait les récits de Conan et Richard Corben, le Grand Prix d’Angoulême 2018. Il se destinait à devenir dessinateur d’heroic fantasy. Son dessin ligne claire, éloigné des canons du genre, l’ont plutôt orienté vers le registre autobiographique et les récits d'apprentissage:

"C’est vrai, mais pour moi la BD d’heroic fantasy n’est pas reliée à un style de dessin, c’est plus un univers. Il y a certains passages de L’Arabe du futur qui ressemblent un peu à de l’heroic fantasy: au bord de la rivière, près de la crevasse. Quand on est en Syrie près de la décharge, c’est un peu Mad Max. Je sais que j’y pense assez souvent." 
Expo Sattouf
Expo Sattouf © BPI

Une exposition en novembre à Paris

Avec L’Arabe du futur, Riad Sattouf recrée aussi un monde qui n’existe plus. Dans une scène poignante du volume 4, le jeune Riad détruit sans le vouloir une photographie de son grand-père enfant: "Tu seras la dernière personne à m’avoir vu enfant!", lui lance ce dernier. Avec L’Arabe du futur, Riad Sattouf fait en sorte de ne pas être la dernière personne à porter cette mémoire: "Exactement. C’est important de partager une histoire, un ressenti commun." C’est aussi ce qu’il fait dans Les Cahiers d’Esther, chronique de la vie d’une collégienne d’aujourd’hui.

Riad Sattouf recrée aussi le passé en utilisant des couleurs bien précises, associées à ses souvenirs: le jaune pour la Libye ensoleillée, le rose pour la Syrie paternelle, le bleu pour la Bretagne maternelle. "Dans chaque pays, je me suis autorisé, en écho au nationalisme du père, d’utiliser les couleurs du drapeau de chaque pays. En France, il y a le rouge, en Syrie, le vert et le rouge, et en Libye, le vert du drapeau de Kadhafi."

"A mon avis, ce sera un grand artiste", dit de lui son grand-père. La prédiction s’est accomplie: Riad Sattouf sera à l’honneur de la BPI en novembre le temps d’une exposition retraçant sa carrière. En attendant, il se concentre sur L’Arabe du Futur 5 pour retrouver le rythme de parution annuel: "Il ne faut pas que j’abandonne en rase campagne les lecteurs qui veulent la suite de l’histoire."

Jérôme Lachasse