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Comment le dessinateur Emile Bravo réinvente Spirou pour ses 80 ans

Détail de la couverture de Spirou - L'Espoir malgré tout

Détail de la couverture de Spirou - L'Espoir malgré tout - Dupuis

Le dessinateur Émile Bravo utilise le célèbre groom pour raconter le quotidien des Belges pendant l’occupation nazie.

Pour son quatre-vingtième anniversaire, Spirou retrouve le dessinateur Émile Bravo, auteur du remarqué Journal d’un ingénu en 2008, et plonge à cette occasion dans les méandres de l’Histoire. Le célèbre groom, dont le visage neutre et épuré constitue comme celui de Tintin le parfait support pour favoriser l’imaginaire du lecteur, vit, le temps de Spirou - L’Espoir Malgré Tout, les heures sombres de la Seconde Guerre mondiale.

"Nous vivons une drôle d’époque, mon bon Spirou", lui lance le peintre Félix dans cette histoire divisée en quatre tomes et dont le premier est disponible depuis le 5 octobre. "En tout cas, ça nous donne un tableau pas très réjouissant...", répond avec naïveté Spirou. "Comment veux-tu que ce soit réjouissant si je dois exprimer l’indignation et le désespoir? C’est fait pour ça, la peinture!"

Cet échange résume parfaitement la démarche d’Émile Bravo avec L’Espoir malgré tout: utiliser le personnage créé par Rob-Vel en 1938 comme le porteur d’un message humaniste pour exprimer son indignation. Pour le dessinateur, connu pour sa série Jules, cette sombre aventure de Spirou marque le travail d’un vie.

Ce fils d’un réfugié politique républicain de la guerre d’Espagne réfléchit en effet depuis des années à cette histoire où il raconterait, de l’Exode à l’Épuration, en passant par l’Occupation, les privations, la Résistance, la place de l’Art pendant la guerre, la déportation, chaque aspect de la vie quotidienne pendant la Seconde Guerre mondiale.

Spirou par Emile Bravo
Spirou par Emile Bravo © Dupuis

Ne pas stigmatiser le mal

Émile Bravo a passé plusieurs années à écrire les plus de 300 pages de ce Spirou. Il veut montrer une époque et cherche à éviter la diabolisation, à ne pas stigmatiser le mal. La Shoah apparaît au cours de cette histoire, mais en filigrane. Émile Bravo a choisi de l’évoquer sans la montrer, à travers le personnage du peintre, inspiré par Felix Nussbaum, mort assassiné en 1944 à Auschwitz. Ses œuvres allégoriques comme Autoportrait avec le passeport et Le Triomphe de la mort, réalisées avant sa déportation, hantent L’Espoir malgré tout.

"Le fait de faire témoigner quelqu’un qui n’a pas survécu est logique", explique Émile Bravo, qui cherche avec cette histoire "à faire comprendre ce qu’est la guerre": "Quand on s’attache à un personnage et qu’il ne revient pas, on se rend compte que c’était vraiment meurtrier. S’il revient, tu penses toujours que tu peux t’en sortir. Là, non."

"Spirou ne peut pas commettre des actes de guerre"

Si le propos d’Émile Bravo est sombre, son dessin se distingue par son classicisme, qui pourrait être associé à la ligne claire de Hergé. Pour comprendre la démarche du dessinateur, il faut remonter aux années 1980. Et plus particulièrement au travail d’Yves Chaland, dessinateur culte qui utilisait la ligne claire des années 1950 pour raconter des histoires sombres. Sa mort en 1990 fut un choc pour Émile Bravo qui s’est décidé à poursuivre son héritage:

"Quand il est mort, c’était un drame. Je me suis dit que l’on devait continuer, qu’il fallait occuper ce créneau: utiliser ces outils de la BD des années 1950 pour raconter, à travers la clarté du dessin, les choses les plus noires, les plus graves sur la condition humaine."
Spirou et la guerre
Spirou et la guerre © Dupuis

Ce décalage entre un propos, sombre, et un dessin, clair, lui permet de questionner l’identité d’un héros comme Spirou qui ne peut pas tuer ou faire du mal. Un trait de caractère intéressant dans un contexte guerrier. Dans une scène clef, Spirou demande ainsi à son compère Fantasio s’il le trouve lâche.

"Spirou le dit ouvertement: ça lui pose vraiment un problème de conscience. Il ne peut pas. Ça va être son problème pendant toute la guerre. Il ne peut pas commettre des actes de résistance ou de guerre. Sa résistance doit être humaniste".

Et pour cause: le Spirou de Franquin, qui débute en 1946, n’est pas engagé politiquement, contrairement à Tintin, qui a toujours été confronté aux grands chamboulements du XXe siècle, du communisme aux mouvements révolutionnaires d’Amérique Latine.

"Faire éveiller les consciences des gamins"

C’est presque en réaction au Spirou de Franquin qu’Émile Bravo a envisagé L’Espoir Malgré Tout. Bien que le génial créateur de Gaston Lagaffe ait parlé de politique dans quelques albums comme Le Dictateur et le Champignon, Le Prisonnier du Bouddha ou encore QRN sur Bretzelburg, Émile Bravo ne cache pas son amertume face aux histoires du maître:

"Quand, gamin, j’ai lu QRN, j’étais un peu frustré, parce que j’avais l’impression qu’il parlait d’un état qui était à l’est et je trouvais dommage qu’il n’ait pas fait une histoire sur une vérité historique, en allant plus loin. C’est un des albums qui, inconsciemment, m’a poussé aussi à faire L’Espoir malgré tout. Bretzelburg, on s’en fout, parlons de la réalité! Comme à l’époque on ne pouvait pas en parler, et qu’aujourd’hui je peux, je ne vais pas m’en priver", dit-il, avant d’ajouter: "Il y avait quelque chose de plus profond à dire. Ce genre d’histoire, c’est aussi pour faire éveiller les consciences des gamins."
Spirou et la guerre
Spirou et la guerre © Dupuis

L’actualité rattrape le dessinateur - à moins que l’Histoire se répète. Dans une scène, Spirou arrive en plein exode avec les réfugiés belges à la frontière française. Alors que la menace nazie s’approche, le jeune héros est stoppé dans son élan par un agent français. "Pourquoi refusez-vous l’asile à ces pauvres gens?", lance Spirou. "Pourquoi? On n’peut tout d’même pas accueillir toute la misère du monde!" lui répond l’agent. Pour le lecteur d’octobre 2018, la référence à l’Aquarius est transparente:

"C’est comme ça depuis le siècle dernier”, indique le dessinateur. "Que les immigrations soient économiques ou politiques, les gens n’aiment pas au départ voir des étrangers. Le problème est qu’ils ne connaissent pas leur propre histoire: les Français n’ont pas encore compris que la France est un carrefour de l’Europe, un mélange entre un Flamand dans le nord, un Alsacien dans l’est, un Provençal et un Basque dans le sud. C’est des mélanges de culture, la France."

La suite en 2019

C’est aussi pour cette raison que Spirou déclare à un membre du parti nationaliste flamand, proche des nazis: "Je ne me sens pas plus Flamand que Wallon." Entre Le Journal d’un ingénu, paru il y a dix ans, et L’Espoir malgré tout, le Spirou d’Émile Bravo a évolué et ne confond plus nazis et Allemands.

"Ces histoires sont là pour construire le personnage de Spirou. Au départ, il est totalement vierge - dans tous les sens du terme. Peu à peu, il prend conscience et pour des bonnes raisons: sa petite amie, Kassandra, est en danger."

Juive, cette dernière se trouve derrière les lignes ennemies, en Pologne. Elle reste délibérément hors champ, "parce qu’elle disparaît dans les histoires de Spirou et Fantasio", se contente de répondre Émile Bravo. Pour connaître son destin, et la suite des aventures du célèbre groom, il faut attendre 2019 (le tome 2) et 2020 (le 3 et 4) pour découvrir le fin mot de l’histoire.

Spirou - L’Espoir malgré tout, Emile Bravo (dessin, scénario, couleur), Dupuis, 88 pages, 16,50 euros.

Jérôme Lachasse