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Vers un litre de carburant à deux euros à la pompe?

Tandis que les prix des carburants atteignent déjà des niveaux records, la hausse pourrait continuer à s’accentuer pour les automobilistes français.

Depuis un mois, les automobilistes en colère contre les prix à la pompe peuvent envoyer leur facture à l’Elysée. Evidemment, ils n'ont aucune chance de se faire rembourser. En lançant son opération "Coup de pompe", l’association 40 Millions d’automobilistes propose à ceux pour qui faire le plein est devenu un luxe d’envoyer un formulaire au président de la République, pour l’alerter sur le dérapage des prix des carburants. Selon Le Parisien, le document a déjà été téléchargé 700.000 fois sur le site dédié. "Le litre de carburant à deux euros, c’est pour demain si nous ne réagissons pas tout de suite", prévient l’association.

"Il faudrait peut-être maintenant commencer à réfléchir à un seuil psychologique de deux euros", indique Jean-Pierre Favennec. Pour ce spécialiste de l’énergie et du pétrole, professeur à l’Ecole du pétrole et des moteurs, il faut d’abord comprendre comment se décompose le prix à la pompe.

"Vous avez le prix de l’essence à la sortie de la raffinerie, qui doit être actuellement à 60 ou 70 centimes le litre. A cela, vous rajoutez 10 à 20 centimes de frais de transport de la raffinerie jusqu’à la station-service. Ensuite, vous allez ajouter la taxe qu’on appelle maintenant Taxe intérieure sur les consommations énergétiques (TICE), qui est de l’ordre de un euro. Et à tout cela, vous ajoutez une TVA à 20%".

Deux euros le litre, "ce n’est pas improbable"

Les taxes sur les carburants, justement, sont au cœur du mécontentement des automobilistes depuis plusieurs mois.

"Il y a un rééquilibrage fiscal depuis 2015 entre le diesel et l’essence. Cela s’est accéléré au 1er janvier 2018, avec +7 centimes sur le litre de diesel et +4 sur celui de l’essence. Et ça, ça a un impact important, puisque le prix à la pompe c’est 60% de fiscalité. A chaque fois que vous augmentez d’un centime la taxe sur le litre d’essence ou de diesel, c’est 400 millions d’euros en plus, à peu près dans les caisses de l’Etat", remarque Raphael-Homayoun Boroumand, docteur en économie, expert du secteur de l’énergie et auteur de 20 idées reçues sur l’énergie (éd. De Boeck).

Dès le 1er janvier prochain, les taxes augmenteront encore de 6,5 centimes sur le diesel et 2,9 centimes sur l’essence, expliquent Les Echos. Un litre de carburant se vendra-t-il bientôt à deux euros? "Je ne sais pas si on va les atteindre, mais ce n’est pas improbable", reprend Raphael-Homayoun Boroumand.

L’autre facteur qui pourrait bientôt nous emmener vers cette barre symbolique des deux euros est beaucoup plus indépendant de la volonté du gouvernement: c’est le prix du baril de pétrole brut. "Il est au plus haut depuis quatre ans. On a passé la barre des 80 dollars le baril, en atteignant même 84 dollars la semaine dernière. Avec presque quatre semaines de hausse consécutive", prévient Raphael-Homayoun Boroumand. Et le marché est actuellement extrêmement tendu. "La production baisse au Venezuela. Elle est très faible en Libye comparée à l’époque de Kadhafi. Elle baisse aussi en Angola, au Nigeria et en Algérie, parce qu’on n’a pas beaucoup investi récemment", détaille Jean-Pierre Favennec.

"Les producteurs de pétrole n’ont aucun intérêt à l’utiliser comme une arme"

A l’international, divers incidents diplomatiques peuvent faire craindre une nouvelle flambée des prix. Avec d’abord le cas de l’Iran, très gros exportateur mondial.

"La hausse du prix du pétrole sur les prochaines semaines sera principalement causée par le renforcement des sanctions américaines sur les exportations de pétrole de l'Iran à partir du 4 novembre 2018. Ces exportations représentent environ 5% de la production mondiale. La chute de ces exportations va accentuer le déséquilibre offre-demande sur le marché pétrolier et donc entraîner une hausse du prix de l'or noir", prévient Raphael-Homayoun Boroumand.

L’autre point de tension tient à la situation de l’Arabie Saoudite. Sa relation avec les Etats-Unis s’est assombrie depuis la disparition du journaliste Jamal Khasshoggi en Turquie. En cas de sanctions américaines dans cette affaire, la télévision saoudienne Al Arabiya a affirmé que "si la hausse du prix du pétrole à 80 dollars déplaisait au président Trump, il ne faudra pas s’étonner de voir le cours s’envoler à 100, ou même 200 dollars". "Là-dessus, je suis prudent: les producteurs de pétrole n’ont aucun intérêt à l’utiliser comme une arme. Ils ne le font jamais, sauf cas exceptionnel, comme la Guerre des Six Jours. Mais si on ajoute des incidents et des tensions, tout peut arriver", prévient Jean-Pierre Favennec.

Antoine Maes