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"Bonnets rouges": la Bretagne peut-elle embraser la France?

Des manifestants à Quimper, samedi 2 novembre 2013.

Des manifestants à Quimper, samedi 2 novembre 2013. - -

Le mouvement se durcit en Bretagne et s'éloigne des grandes organisations syndicales, gênées par la destruction des portiques et la présence du patronat local. Cette flambée sociale peut-elle s'étendre au reste de la France? Décryptage.

La pression fiscale se fait de plus en plus forte, tandis que les licenciements se multiplient: quelque 736 plans sociaux ont été déposés entre janvier et septembre, soit 16% de plus qu'à la même période en 2012.

Une situation qui a conduit à l'embrasement de la Bretagne sur le sujet de l'écotaxe puis de l'emploi. Et la pression ne devrait pas redescendre tout de suite puisque les "Bonnets rouges" ont lancé un nouvel ultimatum au gouvernement, mardi soir, menaçant de nouvelles actions si l'écotaxe n'est pas supprimée. Cette violence sociale et hétéroclite, qui rassemble notamment agriculteurs et patrons de la grande distribution, semble s'éloigner des grands syndicats traditionnels, dépassés. Peut-elle franchir les frontières de cette région? Décryptage avec l'historien Michel Dreyfus et la sociologue Irène Pereira, tous deux spécialistes des mouvements sociaux.

> Une propagation possible dans les autres régions?

"Impossible à savoir". Les deux chercheurs sont d'accord sur le fait que les grands mouvements sociaux "sont très difficiles à prévoir". En revanche, Irène Pereira note que dans ce mouvement, "il existe une capacité de mobilisation hors de la Bretagne."

"On a pu croire qu'une révolution sociale peut se monter uniquement avec Facebook et Twitter; c'est faux. Les mobilisations spontanées sont très rares. Il faut avoir plusieurs bases solides capables d'organiser et de mobiliser. Or, c'est le cas ici, pour la FNSEA", premier syndicat agricole, et à l'origine du rassemblement à Quimper le 2 novembre.

Le Renseignement intérieur s'est inquiété la semaine dernière de cette possible propagation à d'autres régions à forte identité, comme "l'Alsace, le Pays basque, et même la région niçoise". Pour le moment, un portique a été brûlé dans le Nord, et une borne dans les Landes.

Cependant, "le contexte social de la Bretagne, touchée par de nombreux plans sociaux, est bien spécifique. Cette région traverse une crise de l'emploi très forte", estime Michel Dreyfus, qui rappelle que "les Bretons n'en sont pas à leur premier coup d'essai: ils avaient brûlé leur Parlement en 1994" pour protester contre la baisse des prix du poisson.

> Une relative impunité par rapport aux mouvements en banlieue?

Onze bornes et quatre portiques destinés au contrôle de la collecte de l'écotaxe ont été détruits en France depuis le début de la contestation. Selon le ministère des Transports, un portique coûte aux contribuables entre 500.000 et 1 million d'euros, tandis qu'une borne est facturée 250.000 euros. Pourtant, à ce jour, aucune interpellation policière n'a eu lieu.

"La destruction du matériel semble relativement bien tolérée" note Michel Dreyfus, "alors que lors de d'autres grèves, on a pu s'indigner quand des ouvriers mettaient le feu à des pneus". "Cela tient notamment au fait que l'Etat est face à une alliance hétéroclite, qui va du Medef au NPA, pour schématiser."

"Pour des jeunes de banlieue, les pouvoirs publics parleraient de casseurs. Là, la tolérance est plus grande", renchérit Irène Pereira. Selon elle, cette tolérance dépend de "la légitimité institutionnelle" des groupes qui mènent le mouvement. "Là, l'Etat est face à la FNSEA, un syndicat agricole très puissant qui a un véritable pouvoir économique, et qui donc est difficile à criminaliser. La FNSEA est d'ailleurs coutumière d'actions spectaculaires et musclées, dans une relative impunité."

> Un mouvement social de droite?

Le 2 novembre dernier, la manifestation de Quimper a rassemblé pêle-mêle des commerçants, des cadres du NPA, des identitaires bretons, mais était principalement organisé par la FNSEA et le patronat local, apparentés à droite. La contre-manifestation de Carhaix, où se trouvait notamment la CGT, a attiré beaucoup moins de gens, et de médias.

Pour Irène Pereira, "il y a une résurgence des mouvements sociaux de droite depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir, comme avec la Manif pour tous. Là, il semble que ce soit le cas. La FNSEA représente de grands propriétaires terriens", rappelle-t-elle, s'étonnant de voir "côte à côte les agriculteurs et les syndicats de la grande distribution".

D'ailleurs, les grandes organisations syndicales semblent très absentes du débat. La CGT ou la CFDT par exemple ont pris leurs distances avec le mouvement des "Bonnets rouges", dénonçant des "amalgames", la violence et "l'instrumentalisation" par le patronat.

Eric Aubin, membre de la direction de la CGT, accuse le gouvernement d'avoir reculé sur l'écotaxe par "peur de la montée de mouvements violents". Or, explique-t-il, cela a été "un très mauvais signe" qui tend à montrer "que les manifestations avec violence donnent des résultats". "On entend dans nos rangs des militants qui disent: 'Finalement, ils nous ont montré l'exemple, il faut mettre de la violence dans les manifestations'". Lui craint un "risque de débordement" si l'Etat continue d'entendre "ceux qui cassent."

Alexandra Gonzalez