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La moquerie de Mélenchon à une journaliste, signe d'une discrimination à l'accent en France

En se moquant de l’accent méridional d’une journaliste, Jean-Luc Mélenchon a remis en lumière le problème des discriminations liées aux façons de parler.

La scène tourne en boucle depuis mercredi soir. Jean-Luc Mélenchon, agacé par la question d’une journaliste, lui répond en se moquant de son accent méridional: "Qu'esseuh-que ça veut direuh?". Le leader de la France Insoumise, par ailleurs député des Bouches-du-Rhône, réclame par la suite une autre question, "formulée en français et à peu près compréhensible". Une sortie qualifiée "d’humiliation gratuite" par le Syndicat national des journalistes de France Télévision. Et si c’était un peu plus que ça? Sur les réseaux sociaux, ils sont nombreux à dénoncer une forme de glottophobie, une discrimination linguistique fondée sur l’accent. En France, le concept a été popularisé par Philippe Blanchet, sociolinguiste et professeur à l’université Rennes 2. Jeudi, la députée (LaRem) Laetitia Avia a même annoncé le dépôt d'un projet de loi sur le sujet.

La phrase de Jean-Luc Mélenchon relève-t-elle de cette logique discriminante? Oui, selon Médéric Gasquet-Cyrus, sociolinguiste à l’Université d’Aix-en-Provence, et auteur d’un article intitulé La discrimination à l’accent en France: idéologies, discours, pratiques.

"L’un des moyens de discriminer, c’est de se moquer, d’imiter l’accent. Jean-Luc Mélenchon ne pense sûrement pas qu’il discrimine. Mais imaginez qu’il se soit permis d’imiter un accent dit 'maghrébin', dit 'africain', ou dit 'asiatique'. On dirait quoi? Que c’est du racisme. On imite aussi pour plaisanter, taquiner. Le problème, c’est que ça peut prendre des proportions graves par exemple sur l‘emploi. C’est le cas dans toutes les professions où la parole est un outil de travail: le journalisme et les médias, l’éducation, le milieu artistique, le commerce… Dès qu’il s’agit de prise de parole, ça peut jouer".

"Il a fallu que je me contraigne à prendre un accent neutre"

Dans le cas de Maxime Gil, journaliste de 20 ans à peine sorti de l’école, cela a en effet pris une tournure inattendue. Originaire de Béziers, il ne peut pas vraiment le cacher: il a un accent. "Quand j’étais en licence d’audiovisuel, les profs de télé m’ont fait comprendre qu’il fallait absolument que je gomme mon accent. Parce qu’on m’a dit que ça ne passerait pas du tout auprès des rédactions parisiennes. Concrètement, ça irait pour commenter le rugby sur France 3 en Occitanie. Les moqueries des copains pour déconner, il n’y a pas de souci. Je pensais d’ailleurs que les profs me taquinaient au début. Et en fait je me suis rendu compte que pas du tout, ils étaient très sérieux".

Pendant que ses camarades travaillent sur le fond, lui doit donc bosser sur la forme.

"Il a fallu que je me contraigne à prendre un accent neutre, reprend-il. On avait trouvé des techniques avec les profs: dans les textes que je lisais, j’enlevais les "e" à la fin des mots. Au moins je n’avais pas tendance à les dire et donc à les accentuer. Mon accent peut parfois être très prononcé, donc je peux comprendre que ce soit gênant. Mais pas de là à le gommer totalement… Aujourd’hui, je n’ai plus envie de jouer le jeu, et tant pis si ça me ferme les portes de la télé. Mon accent, c’est une chose dont je suis fier. C’est l’identité de chacun, et moi, ça me représente bien".

Dans les médias, l’exception qui confirme la règle, c’est le journaliste Jean-Michel Apathie. Dans l’épisode Mélenchon, celui-ci a même dénoncé "une discrimination voisine du racisme".

Le cas du journaliste d’Europe 1 est bien "l’arbre qui cache la forêt", prévient Philippe Boula de Mareüil, chercheur en linguistique au CNRS et auteur de D’où viennent les accents régionaux (éd. Le Pommier). Selon lui, les discriminations sont aussi plus vivaces pour les accents du Nord et de l’Est. "Il y a une ambivalence derrière l’accent méridional. Il projette une sorte de manque de sérieux, il ne serait pas un gage de compétence. Et en même temps, il est quand même sympathique et jouit d’un certain crédit. On le considère comme joli et il évoque le soleil. Ce n’est pas le cas des accents du nord-est, qu’on ne va retrouver ni chez les journalistes vedettes, ni chez les grands patrons, ni chez les hommes politiques. Qui vont dans ce cas peut-être encore d’avantage le masquer, de façon plus ou moins consciente, pour faire carrière ou être élu".

"Si c’était un problème massif, tous les gens du Sud de la France seraient au chômage"

Et c’est d’ailleurs un souci très marqué en France, en tout cas plus que dans la plupart des pays voisins.

"En Italie, un pays dont l’histoire est moins centralisée, il y a une langue traditionnelle attachée à la Toscane en raison du prestige de Dante, il y a une capitale politique à Rome qui est également le siège de la RAI, où on peut donc entendre des accents mâtinés de "romanesco", et la capitale économique étant vers le Nord, on entend aussi d’avantage d’accents régionaux. Cette homogénéité dans la façon de parler et quand même assez fortement marquée en France", assure Philippe Boula de Mareüil.

D’ailleurs, une discrimination fondée sur l’accent "n’est pas considérée comme telle au niveau légal", rappelle Médéric Gasquet-Cyrus. "Il ne faut pas généraliser, ce n’est pas un problème massif. Si c’était le cas, tous les gens du Sud de la France, ou tous les jeunes dits de banlieue, seraient au chômage. Mais le fait que ça arrive est déjà suffisamment grave. Parce que le peu de fois où ça arrive, c’est une vraie discrimination, qui doit être traitée comme telle. Et là, on est en retard".

Antoine Maes