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L’accent marseillais peut-il disparaître?

En se penchant sur les effets de la politique d’urbanisme et les mouvements de population à Marseille, des chercheurs ont mis en évidence la "transformation" du parler marseillais.

Marseille sans son accent? En termes de symbolique, ça reviendrait à raser le stade Vélodrome ou à assécher le Vieux-Port. Pourtant, dans un article publié dans la revue Langage et société, intitulé Marseille, entre gentrification et ségrégation langagière, des chercheurs se sont penchés sur la réalité de l’état du parler marseillais d’aujourd’hui. Après cinq ans de travail, le résultat va bien au-delà du succès des vidéos de René Malleville. Pour résumer, la politique de la ville depuis 1995 et l’arrivée récente de "néo-marseillais" ont remodelé la carte de la cité phocéenne autant que celle de son accent.

"Nous ne sommes ni de ceux qui ont un discours alarmiste et nostalgique, en disant que l’accent disparaît, ni des militants qui disent qu’on est envahie par les Parisiens", prévient Médéric Gasquet-Cyrus, un des auteurs de l’étude.

"Vous avez d’un côté des gens qui viennent d’arriver et qui disent ‘je n’arrive pas à m’intégrer’, ‘je ne comprends pas les Marseillais’, ‘ils me font remarquer que je n’ai pas l’accent’, raconte ce sociolinguiste à l’université d’Aix-en-Provence. De l’autre vous avez des Marseillais qui disent ‘dans mon boulot je suis envahie de Parisiens, je ne peux plus parler Marseillais’. Ce sont des discours caricaturaux, et ce qui nous intéresse c’est ce qu’il y a entre les deux. Qui va influencer qui? Est-ce que la ville est en train de s’embourgeoiser?".

"L’impact de l’aménagement urbain est considérable"

Le but de ce travail n’était d’ailleurs pas de savoir si l’accent marseillais était en voie de disparition. Mais bien de décrypter ce que son évolution raconte du Marseille de 2018. "Les transformations urbaines qui sont faites à Marseille depuis 1995 avec EuroMéditerranée ont transformé en partie la ville, assure Médéric Gasquet-Cyrus. Là où il y avait de l’habitat populaire et des gens qui utilisaient un parler marseillais populaire, il y a désormais ces nouveaux quartiers, avec des gens qui parlent différemment. L’impact de l’aménagement urbain est considérable".

L’autre pilier de cette transformation de l’accent, c’est la gentrification. Ces néo-marseillais débarquent en masse dans certains quartiers de la ville, faisant augmenter les prix de l’immobilier et modifiant de fait la pratique du parler marseillais en profondeur. "Avant, 'le Parisien', en gros tout ce qui est au nord d’Aix-en-Provence pour un Marseillais, c’était un touriste, un cliché, et il repartait, s’amuse Médéric Gasquet-Cyrus. Maintenant, il reste, il aime Marseille et en plus il occupe des fonctions importantes: sportif de haut niveau, chanteur, journaliste, prof, étudiant… Il va parler, défendre la ville: il devient porte-parole. Le Marseillais ne peut plus dire qu’il n’est que de passage. Mais est-ce qu’on est obligé d’avoir l’accent pour être Marseillais?".

"Le lecteur déduit lui-même sa position sociale de son incompétence langagière"

Le phénomène n’est pourtant ni irréversible, ni achevé. Comme le montre l’exemple du quartier du Panier, ancien quartier populaire dont la gentrification a à moitié échoué, ou à moitié réussit. Jean-Michel Géa, sociolinguiste à l’université de Corse, s’est notamment penché sur la campagne d’affichettes et de graffitis qui ont essaimé ce quartier emblématique du centre-ville au début du 21e siècle, au plus fort du processus de gentrification.

"C’était des affichettes de taille A3, collées sur des façades rénovées. L’une d’entre elles disait ‘nous au Panier, on dit. Et eux, ils disent’. ‘On dit ‘celui-là il a chopé le teston’, eux ils disent ‘celui-là il a chopé la grosse tête’. Nous on dit ‘tronche d’api’, eux ils disent ‘tête de con’. On distingue les groupes en fonction de leur connaissance lexicale du français de Marseille. Le lecteur va déduire lui-même sa position sociale de son incompétence langagière".

Ces placardages sauvages ont disparu depuis quelques années, mais pas la fracture linguistique. "Les témoins que j’ai rencontré au Panier me disaient ‘les bobos’ demandent un ‘jône’ plutôt qu’un jaune'. Par ailleurs, à Marseille, on ne dit jamais ‘personne’, on dit ‘dégun’. C’est un marqueur fort. Les néo-marseillais ne savent pas le placer dans la phrase. Et même si c’est le cas, la moitié de la France ne sait plus prononcer la voyelle nasale ‘un’. Dans ce cas-là, les gens se disent que c’est un néo-marseillais qui veut faire marseillais. Son caractère halogène se dévoile tout seul sans même qu'il le sache".

"Ils s’adaptent, ne disent plus 'rôse' mais 'rose', ils ne disent plus 'paing' mais 'pain'"

Mais lors de leurs entretiens, les chercheurs ont également entendu des locuteurs marseillais leur expliquer que dans les métiers de la communication ou de l’enseignement, certains sont soumis à une forme de pression. 

"Soit ils s’adaptent, ne disent plus 'rôse' mais 'rose', ils ne disent plus 'paing' mais 'pain'. Soit ils gardent leur accent, et vont en faire une sorte de petit combat, raconte Médéric Gasquet-Cyrus. Mais l’un des objets du travail, c’est aussi de montrer qu’on est toujours sur une binarité: avoir ou ne pas avoir l’accent. Alors que notre accent évolue et s’adapte en fonction du contexte. Il faut arrêter de dire qu'untel ou untel n’a pas l’accent. Il en joue comme il en jouerait de parler plusieurs langues".

Et comme toute langue, le parler marseillais bouge, évolue, et se transforme. "Les gens disent souvent que l’accent de Pagnol disparaît. Bien sûr qu’il disparaît! Ou en tout cas il change. Entre temps, il y a eu les pieds noirs, les maghrébins… En 1931 est sortie une étude sur le français de Marseille. Déjà à cette époque, il y avait un parler marseillais désuet et archaïque. L’âge d’or de Pagnol, c’est un repère dont les gens ont besoin par nostalgie. Mais le signe d’une évolution, c’est que c’est vivant. Si on parlait encore comme à l’époque de Pagnol, ça voudrait dire que c’est une sorte de langue morte", conclut Mérédic Gasquet-Cyrus.

Antoine Maes