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Le combat pour la légalité du prénom "Fañch" est devenu celui de la culture bretonne

Fañch et ses parents en octobre 2017.

Fañch et ses parents en octobre 2017. - FRED TANNEAU / AFP

Des parents qui se sont vus refuser l’inscription du prénom "Fañch" pour leur enfant à l’Etat civil ont rendez-vous devant le tribunal de Rennes lundi. Leur lutte est devenue celle des militants de la culture bretonne.

C’est un petit garçon d’un peu moins d’un an et demi, et il fait pourtant frémir toute la Bretagne. Depuis sa naissance, le 11 mai 2017, le petit Fañch est au cœur d’une bataille juridique avec pour objet son état civil. Car la justice considère que ce "ñ" n’est pas légal: "Fañch" doit s’appeler "Fanch". S’appuyant sur une circulaire de juillet 2014 du ministère de la Justice, le tribunal de Quimper a en effet considéré en septembre dernier que le tildé apposé sur le "n" ne figure pas parmi les signes diacritiqes, comme les cédilles ou les trémas, autorisés par l’Etat civil. Le tildé de la discorde est donc de retour au tribunal, où la famille est attendue lundi après avoir fait appel.

Dans ce dossier, on est tout de même loin du combat de parents qui voudraient faire valider un choix excentrique. "Soi-disant ça mettrait en danger l’unité de la République. Ce n’est pas moi qui l’invente, c’est marqué dans le délibéré du tribunal de Quimper. Si le petit Fañch peut mettre en danger l’unité de la République, c’est que la République est vraiment dans un mauvais état", souffle Charlie Grall.

Président de l’association Skoazell Vreizh, qui "vient en soutien des gens de langue ou de culture bretonne qui ont des problèmes avec la justice", il accompagne la famille depuis le début de l’affaire. Au point d’avoir pris en charge les frais d’avocats engagés tout au long bras de fer. C’est que pour les militants de la culture bretonne, le cas est devenu emblématique.

"C’est une décision totalement idéologique"

Au départ, quand le père fait les démarches auprès de l’Etat civil, on lui indique d’abord que c’est l’orthographe "Fanch" qui sera retenu. Quelques jours plus tard, après une première campagne de mobilisation, le "ñ" revient sur les papiers de l’enfant, par la grâce d’une adjointe à la mairie de Quimper d’astreinte ce week-end-là. Mais quelques mois plus tard, la famille est convoquée devant le tribunal de Quimper, qui statue en leur défaveur en septembre. Une décision qui va encore un peu plus mobiliser les troupes. Depuis, on a même aperçu des banderoles de soutien sur les bords des routes du Tour de France, de passage cet été dans la région. "Dans cette famille, c’est un choix symbolique: c’est l’arrière grand- père qui s’appelait Fañch. Il y a une histoire derrière tout ça, et ils voulaient la transmettre. Priver une famille de ce droit-là, c’est scandaleux et révoltant", regrette Charlie Grall.

Pour Bernez Rouz, président du Conseil culturel de Bretagne, "c’est un truc anecdotique qui a pris une dimension complètement folle".

"On ne comprend pas, parce que c’est un signe qu’on trouve ici dans la vie publique. A Quimper, il y a une école officielle avec le drapeau bleu blanc rouge, où il est inscrit "République Française", avec en dessous "Républik Frañs". Ce sont des panneaux officiels qui ne contestés par personne. Alors on ne voit pas pourquoi sur le prénom "Fañch" on se met brusquement à avoir un zèle incroyable, alors qu’on n’est pas là à faire des trucs anti-français".

"C’est une décision totalement idéologique. On nous prête ou on prête à la famille des ambitions ou des idées qu’on n’a pas", ajoute Charlie Grall.

"C’est une crispation sur la langue française, alors qu’on laisse passer des choses…"

Aujourd’hui, les défenseurs du "ñ" dénoncent une décision "anachronique". Mais si les parents disposent d’une liberté totale dans le choix du prénom de leur enfant depuis 1993, le recours à des signes considérés comme n’appartenant pas à la langue française est toujours très encadré. Ce qui a déjà provoqué des batailles autour de cas portant sur les noms "Ibañez" ou "Martí".

"C’est une crispation sur la langue française, alors qu’on laisse passer des choses… Le célèbre Article 2 de la Constitution qui dit que le français est la langue nationale n’a joué que contre les langues régionales. Alors qu’il y a de l’anglais partout, sans qu’on ait l’obligation comme au Québec de le traduire en français. La porte est grande ouverte pour l’anglais, la langue française se fait bouffer, et personne ne dit rien. Par contre on sort l’artillerie lourde sur les langues régionales", peste Bernez Rouz, qui relève que le tilde est bien utilisé dans l’ordonnance de Villers-Côtterets… l’acte législatif fondateur de l’usage du français écrit en 1539.

"Pas un prénom authentiquement breton, c’est l’écriture bretonne pour François"

Une bataille similaire a d’ailleurs déjà été gagnée en Bretagne, où le prénom Derc’hen a finalement été validé alors que l’Etat civil voulait faire disparaître l’apostrophe. Lundi, ils seront donc nombreux devant le tribunal de Rennes à soutenir la famille de Fañch et à croire à une victoire.

"C’est tellement caricatural de l’attitude de l’Etat français par rapport aux langues régionales que les gens ont envie de s’exprimer. On est en 2018! Qu’est-ce que ça peut faire qu’on appelle son gamin Fañch et qu’on demande à ce que ce soit orthographié correctement?" fait mine de se demander Charlie Grall.

En l’espèce, la présence ou non du tildé fait aussi une différence phonétique: "Fañch" se prononce "Fanche", mais "Fanch" se prononce "Fanntche".

Enfin, l'hsitoire ne manque pas non plus d’ironie, s'amusent à rappeler les défenseurs de la culture bretonne. "La popularité du prénom François en Bretagne vient du culte pour Saint François-d’Assise, raconte Bernez Rouz. Les nobles s’appelaient souvent François et la coutume voulaient que les fils des paysans, dont ils étaient souvent les parrains, prennent leur prénom. Il s’est rapidement bretonnisé en "Fañch". Ce n’est pas un prénom authentiquement breton, c’est l’écriture bretonne pour "Françoi"s, et "François" ça veut dire "Français"! Ici, tous les gens qui s’appellent "François" à l’état civil s’appellent "Fañch" dans la vie courante. Ce n’est pas un prénom extravagant".
Antoine Maes