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Décaler le couvre-feu: Emmanuel Macron va-t-il trop vite?

L'heure du couvre-feu pourrait être décalée dans les semaines à venir, a laissé entendre Emmanuel Macron ce lundi lors d'un déplacement dans une école de Seine-et-Marne. Un allègement jugé précipité pour certains professionnels de santé.

Une annonce surprise. Interrogé par une écolière sur le couvre-feu, lundi, lors d'un déplacement dans une école de Seine-et-Marne, Emmanuel Macron a assuré que le gouvernement allait "essayer de le décaler un peu car 19h c'est tôt". Une déclaration qui tranche avec l'intervention de Jean Castex, la semaine dernière, qui avait indiqué que le couvre-feu et son horaire étaient maintenus "jusqu'à nouvel ordre".

Ce recul n'est pour l'instant qu'une hypothèse. Le président de la République n'a précisé ni la date de son entrée en vigueur, ni l'heure du nouveau couvre-feu. Le chef de l'Etat pourrait prendre la parole cette semaine ou celle d'après, en tout cas avant le 5 mai, pour préciser le calendrier de réouvertures, selon les informations du service politique de BFMTV.

Mais à quelques semaines d'une atténuation des restrictions, les professionnels de santé s'inquiètent face à une situation sanitaire qu'ils jugent encore problématique en France.

"Cet allègement du confinement intervient alors que la circulation du virus reste très haute, ça donne l'impression du 'ça passe ou ça casse'", a affirmé le docteur Jean-Pierre Thierry, ce mardi, sur notre antenne.

"Une situation inconfortable"

Fin novembre, au moment où Emmanuel Macron annonçait un assouplissement du deuxième confinement, le taux d'incidence, soit le nombre de personnes infectées en une semaine sur 100.000 habitants, était de 115. Il est aujourd'hui de 306. De même, fin novembre, environ 11.000 cas positifs étaient enregistrés en moyenne chaque jour, contre 29.000 ces derniers jours, selon les chiffres de CovidTracker.

Les indicateurs du Covid-19 sont encore élevés
Les indicateurs du Covid-19 sont encore élevés © BFMTV

La tension hospitalière reste également importante. La France a franchi la barre des 6000 patients en réanimation lundi, une première depuis le mois d'avril 2020. Le chiffre a légèrement baissé ce mardi, avec 5943 malades du Covid-19 en soins intensifs. Au niveau des hospitalisations, le chiffre est également important avec 30.281 personnes hospitalisées actuellement.

"Du point de vue strictement sanitaire on est dans une situation inconfortable. Non seulement il y a 6000 malades du Covid, mais aussi 3000 malades qui n'ont pas le Covid, ce qui fait en tout 9000 personnes en réanimation en France. Il y a un vrai problème sur le système de santé", a observé le professeur Jean-François Timsit, chef du service de réanimation et des maladies infectieuses de l'hôpital Bichat, ce mardi sur BFMTV.

"Ce déconfinement ne se fait pas du tout dans les mêmes conditions que les précédents", a également estimé Mircea Sofonea, maître de conférences en épidémiologie et évolution des maladies infectieuses, sur notre antenne.

Un couvre-feu efficace?

S'il n'a jamais été possible de mesurer spécifiquement les effets du couvre-feu, il s'agit néanmoins d'une mesure qui, ajoutée aux autres, reste efficace, a expliqué le professeur Yves Coppieters, épidémiologiste à l'Université Libre de Bruxelles, ce mardi sur BFMTV.

"Elle réduit fortement les contacts sociaux, après 19h ou en soirée, donc ça limite toute une série d'activités potentiellement à l'intérieur. C'est sans doute une mesure qui a montré une certaine efficacité, mais qui doit s'associer aux autres mesures parce que seule, elle est moins efficace. Mais elle est l'une des plus liberticides donc il faut bien voir aussi l'adhésion de la population à cette mesure", a-t-il précisé.

Pour l'infectiologue Robert Sebbag, il n'y a cependant pas eu "une victoire spectaculaire du couvre-feu" au vu "des courbes et des contaminations". Selon lui, "on vit en plein paradoxe", avec "cette réalité sanitaire d'un côté et cette volonté de réouverture de l'autre".

Renaud Piarroux, épidémiologiste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, a également estimé qu'il n'est "pas raisonnable" d'alléger les restrictions car cela risque d'intensifier la circulation du virus et qu'ils sont "au-delà du maximum tolérable" à l'hôpital.

Les mesures de restriction ont "un impact". "On voit le nombre de cas diminuer. Mais c'est une baisse très limitée: 25% en trois semaines, 8% par semaine. Ce n'est pas une diminution formidable. Il faut plus de temps pour obtenir un résultat plus solide. Il faut également que le nombre de personnes vaccinées augmente", a-t-il ajouté.

"Un peu d'oxygène"

Le professeur Yves Coppieters note, cependant, qu'avec l'arrivée des beaux jours, la possibilité de faire des activités à l'extérieur "augmente" et il sera possible de "mieux ventiler les lieux de vie", ce qui "change la donne".

"Le fait de donner un peu d'oxygène au moins sur un plan psychologique aux gens, en disant: 'Voilà peut-être que jusqu'à 20h, 21h, 22h il y a moyen de fonctionner plus à l'extérieur, peut-être sur les terrasses', ça peut faciliter une adhésion à des mesures qui sont encore dures", a-t-il précisé.

L'infectiologue Imad Kansau, qui travaille à l'hôpital Antoine-Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine), estime que si les indicateurs n'ont pas encore suffisamment baissé, un assouplissement général des mesures semble possible. Car, selon lui, "c'est à chaque personne de maintenir la garde et garder les mesures barrières".

"On peut s'adapter avec de bonnes jauges pour les réouvertures mais à condition qu'on reste très vigilants", a-t-il poursuivi.

Avant un possible recul du couvre-feu et un allègement des restrictions mi-mai, le pays va connaître une première levée des règles sanitaires lundi, avec la fin de la limite des 10 km.

Clément Boutin Journaliste BFMTV