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Jacques Chirac, l'homme qui a transformé la droite

Après sa rupture avec Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Chirac a fondé le RPR, parti de droite populaire qui lui a permis d'engranger de nombreuses victoires électorales. Au fil des années, toutefois, son désir d'absorber les centristes notamment en se ralliant à l'impératif européen a créé de nombreux remous au sein de sa famille politique.

Paris, 31 mars 1979. La campagne des toutes premières élections européennes au suffrage universel bat son plein. Aux assises du Rassemblement pour la République, parti créé deux ans auparavant, son fougueux président Jacques Chirac s'empare de la tribune. La salle est surchauffée, la sueur ne tarde pas à perler sur le front du maire de Paris. Un état physique en parfaite adéquation avec le discours enflammé qu'il prononce alors, dans lequel il tance vertement la Communauté économique européenne (CEE, ancêtre de l'UE):

"Cette Europe de l'impuissance; cette Europe ouverte comme une passoire à toutes les crises du monde; cette Europe non-européenne mais dominée par les intérêts germano-américains; cette Europe du chômage importé; cette Europe mollusque, sans corps; cette Europe sans dessein véritable, où les sociétés multinationales dictent leurs lois aux États; cette Europe où la France serait engluée comme dans un marécage, je le dis avec calme et détermination, cette Europe-là, nous ne l'accepterons jamais!"

Le propos est cinglant, sans ambages. Il est dans la droite ligne de l'appel de Cochin, ce texte signé par Jacques Chirac depuis un lit d'hôpital en décembre 1978, qui assimile les défenseurs d'une Europe fédérale au "parti de l'étranger". Un positionnement qui tranche radicalement avec celui, beaucoup plus consensuel, du Chirac de la seconde moitié des années 90 et des années 2000.

Les origines droitières du RPR

Entre ces deux périodes, la droite gaulliste a connu de profonds bouleversements, principalement du fait de l'ancien disciple de Georges Pompidou. Et, surtout, des différentes éminences grises qui ont gravité dans son giron: Pierre Juillet, Marie-France Garaud, Charles Pasqua, Édouard Balladur, Alain Juppé, Dominique de Villepin... Tous ont, à leur manière, imprimé leur vision de la société française sur Jacques Chirac, qui a transformé le RPR en la fédération de centre-droit qu'a été l'UMP.

Au départ le RPR, fondé en décembre 1976, se veut une version rajeunie (et totalement aux mains de Jacques Chirac) du mouvement gaulliste, longtemps incarné par la vieille UDR. Pendant plusieurs années, le nouveau leader de la droite reprend les thèmes cocardiers, d'essence populaire et travailliste, qui ont en partie marqué son action à Matignon de 1974 à 1976. À l'époque, le député de Corrèze sollicite abondamment ses deux conseillers de l'ombre, Pierre Juillet et Marie-France Garaud, tenants d'un conservatisme social et autoritaire très prononcé.

Le tournant libéral des années 1980

Après l'échec des européennes de 1979, où la liste RPR finit en quatrième position, loin derrière celle, pro-européenne, de l'UDF, Jacques Chirac se sépare de ce tandem qui a marqué la vie politique française. À l'aube des années 1980, le pays passe à gauche avec l'arrivée de François Mitterrand à la présidence de la République. Très vite, le maire de Paris se mue en principal opposant des socialistes. Il mise davantage sur des thématiques économiques, sur les ravages (nous sommes encore à l'époque de l'URSS) du "collectivisme" supposément mis en œuvre par le PS et ses alliés communistes. 

Cette évolution notable est poussée, souhaitée, par une personnalité qui commence à faire son nid au cœur de cette Chiraquie triomphante: Édouard Balladur, secrétaire général de l'Elysée sous Georges Pompidou passé ensuite dans le secteur privé. Modéré et libéral, il incite Jacques Chirac à se mettre dans la roue de la révolution reaganienne qui a profondément transformé le paysage politique anglo-saxon. Ce faisant, Édouard Balladur suscite d'emblée la méfiance tenace de certains membres de l'entourage du patron du RPR, à commencer par Philippe Séguin et Charles Pasqua. Les deux le manifesteront d'ailleurs de façon éclatante quelques années plus tard, accusant Jacques Chirac de trahir le gaullisme des origines. 

En attendant, la droite profite de la crise dans laquelle s'engluent très vite les socialistes au pouvoir. Elle engrange de grands succès aux élections municipales de 1983, notamment à Paris où Jacques Chirac remporte les vingt arrondissements. À Dreux, il va jusqu'à cautionner, et ce sera la dernière fois, une liste RPR-Front national pour battre le PS. Charles Pasqua est favorable à ce genre d'alliance ponctuelle avec la droite nationaliste, qu'il estime plus proche du socle électoral du RPR que les giscardiens de l'UDF. 

L'impératif européen

Après les législatives de 1986, qui accordent une victoire relative au ticket RPR-UDF, Jacques Chirac devient Premier ministre de cohabitation de François Mitterrand. Il nomme Édouard Balladur au ministère des Finances et Alain Juppé au Budget. À Bercy, les deux hommes mettent en œuvre l'agenda libéral progressivement devenu l'alpha et l'oméga de la droite française. Privatisations, suppression de l'impôt sur les grandes fortunes... Par ailleurs, du fait de la cohabitation, Jacques Chirac fonctionne bon gré mal gré en tandem avec François Mitterrand sur les dossiers internationaux et européens. Il supervise la signature de l'Acte unique, qui entérine le principe de la concurrence libre et non faussée.

Cette proximité nouvelle avec les institutions européennes va fortement imprégner Jacques Chirac qui, lors du référendum de septembre 1992 sur la ratification du traité de Maastricht, va opérer un virage à 180 degrés par rapport à l'appel de Cochin. Il soutient le texte, contrairement à Philippe Séguin et Charles Pasqua, vent debout contre ce virage idéologique que prend la droite. Jusqu'à la fin de sa carrière politique, l'élu corrézien ne reniera jamais son engagement européen. C'est l'un des aspects fondamentaux de l'histoire du mouvement gaulliste.

"Cordon sanitaire" avec le FN

Autre aspect crucial, le rapport à l'immigration et à l'identité française. En 1990, alors que le FN de Jean-Marie Le Pen progresse de manière inexorable, les états-généraux RPR-UDF sont l'occasion pour les dirigeants de la droite et du centre de riposter, à travers un programme très dur: "fermeture des frontières", "suspension de l'immigration", "réserver certaines prestations sociales aux nationaux", "incompatibilité entre l'islam et nos lois"...

Ce corpus idéologique, dénoncé bien plus tard par Alain Juppé lui-même, sera adouci au fil des années, avec quelques exceptions. Il incitera néanmoins Jacques Chirac à droitiser son image de façon sporadique, notamment lorsqu'il fustige "le bruit et l'odeur" dans certains HLM de banlieue. Des propos qui ne correspondent pas à l'ADN radical-socialiste profond de l'intéressé.

Durant la campagne présidentielle de 1995, rien de tout cela. Misant sur le concept de "fracture sociale", soufflé par le gaulliste social Philippe Séguin, le candidat Chirac se veut rassembleur. Conseillé par sa fille Claude, il cherche à tout prix à casser l'image parfois autoritaire qui a pu lui causer du tort dans le passé - en particulier lorsqu'il échoue face à François Mitterrand lors de la présidentielle de 1988. Lorsqu'il brigue sa réélection en 2002, Jacques Chirac s'appuie certes sur la fibre sécuritaire de Nicolas Sarkozy et prône la notion de "tolérance zéro", mais adopte une posture consensuelle à la faveur de son duel avec Jean-Marie Le Pen. Le "cordon sanitaire" avec le FN aura été l'un des marqueurs de sa carrière à la tête de la droite, là où d'autres ont été tentés par une approche plus pragmatique et qui accusent Jacques Chirac d'avoir "dé-gaullisé" leur famille politique.

L'UMP, machine à perdre?

Reste, enfin, la stratégie électorale. La droite a longtemps été éclatée en chapelles parmi lesquelles dominaient le RPR et l'UDF. Une fois élu président de la République, Jacques Chirac a tôt fait de payer sa guerre avec Édouard Balladur, "ami de 30 ans" devenu ennemi juré à l'occasion du scrutin de 1995. Après l'échec relatif des deux premières années au pouvoir, avec Alain Juppé à Matignon, le chef de l'État tente l'un des grands coups de poker ratés de l'histoire de la Ve République en dissolvant l'Assemblée nationale. 

Après le retour de la gauche au pouvoir, la droite enchaîne les déconvenues électorales. Elle ne se relève pas et se noie dans les divisions internes, chaque dirigeant accusant l'autre d'être à l'origine des échecs à répétition. Pour y remédier, tout en privilégiant une ligne libérale-modérée, Jacques Chirac construit petit à petit, à la fin des années 1990, un projet de fusion des droites qu'il délègue à Alain Juppé, "le meilleur d'entre nous". 

Au final, à l'issue de la présidentielle de 2002, l'Union pour un mouvement populaire voit le jour. Ce nouveau parti absorbe le RPR, Démocratie libérale et une partie des troupes de l'UDF, alors dirigé par François Bayrou. Il obtient plus de 350 députés à l'Assemblée nationale, ce qui lui donne vite une allure de rouleau compresseur électoral.

Sauf qu'après, hormis la présidentielle de 2007 remportée par Nicolas Sarkozy et les législatives qui ont suivi, l'UMP aura principalement connu des défaites, dont le "non" au référendum de 2005 sur la Constitution européenne n'est pas l'une des moindres. Une résultante, pour certains, d'un transfert électoral, les classes populaires délaissant peu à peu la droite et le centre au profit du FN, récemment devenu Rassemblement national. De ce point de vue, la défaite cuisante de la liste Les Républicains aux dernières européennes en a été une cruelle illustration. 

dossier :

Jacques Chirac

Jules Pecnard