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En 2001, le calvaire parisien de Philippe Séguin

Philippe Séguin lors d'une conférence de presse, le 13 mars 2001, durant l'entre-deux tours des élections municipales perdues par la droite à Paris.

Philippe Séguin lors d'une conférence de presse, le 13 mars 2001, durant l'entre-deux tours des élections municipales perdues par la droite à Paris. - AFP - Thomas Coex

Confronté à la candidature dissidente du maire sortant Jean Tiberi, le héraut du "non" au traité de Maastricht a très vite compris que la droite se dirigeait vers une défaite cuisante dans la capitale. Une déroute annoncée que le président Chirac n'a pas tenté d'endiguer, au grand dam de Philippe Séguin.

Paris, été 2000. Jacques Chirac est à l’Elysée, Lionel Jospin à Matignon. La plus longue cohabitation de l’histoire de la Ve République suit son cours. La droite a le moral dans les chaussettes. Elle enchaîne les débâcles électorales. La prochaine échéance, celle des municipales, arrive dans quelques mois - les 11 et 18 mars 2001 pour être précis.

Tête d’affiche du RPR pour le scrutin dans la capitale, Philippe Séguin fait campagne dans le IXe arrondissement avec l’un de ses proches de l’époque, le député Pierre Lellouche.

Arrivés rue La Fayette, les deux hommes voient s’approcher un badaud au volant de son automobile. Visiblement remonté, il interpelle Philippe Séguin. "Retourne à Épinal!", beugle-t-il avant de quitter les lieux. Ses interlocuteurs poursuivent leur chemin, un peu ébahis. Avec le recul, la brutalité du propos - référence à l’ancrage vosgien du candidat - sonne comme un présage du désastre à venir.

"Assassinat politique"

La défaite cuisante de Philippe Séguin à Paris, il y a près de 20 ans, est un épisode singulier dans l’histoire de la droite. Couru d’avance, ce fiasco ressemble à peu d’autres tant son principal acteur, figure charismatique du gaullisme social et héraut du "non" au traité de Maastricht, en est ressorti politiquement exsangue, épuisé et isolé.

"Cette histoire, c’est l’assassinat politique de Philippe Séguin par Jacques Chirac. Chirac voulait le tuer pour être le seul candidat possible pour la droite à la présidentielle de 2002. Personne ne misait un kopeck sur lui, il avait complètement raté son septennat. Séguin émergeait comme la force alternative à Chirac, qui ne voulait pas le voir se servir de la mairie de Paris comme piste de lancement", résume Pierre Lellouche auprès de BFMTV.com.

À un an de l'échéance municipale, pourtant, la droite ne paraît pas vouée à un tel échec. Aux commandes depuis la dissolution de l’Assemblée nationale provoquée en 1997 par Jacques Chirac, le Parti socialiste s’essouffle. Le rapport de force ne lui est pas favorable. La preuve, d’ailleurs: au second tour du scrutin, le RPR et ses alliés ont remporté 40 municipalités supplémentaires de plus de 15.000 habitants. À l’échelle nationale, la droite et le centre ont obtenu davantage de sièges d’élus que la gauche et lui ont ravi plusieurs grandes villes comme Strasbourg, Rouen ou Aix-en-Provence.

Tiberi fait de la résistance

À Paris, le scénario est tout autre. Bien avant le scrutin, les caciques du parti gaulliste - alors dirigé par Michèle Alliot-Marie - savent qu’ils foncent vers une déroute historique dans la capitale. Depuis que Jacques Chirac s’est installé à l’Hôtel de Ville en 1977, la droite y règne sans interruption. Problème: en 2001, le maire sortant ne s’appelle plus Jacques Chirac. 

Retrouvailles. Au lendemain de sa déclaration de candidature, Philippe Séguin va à l'Elysée pour discuter avec Jacques Chirac, le 1er avril 2000. Les deux ne s'étaient pas adressé la parole depuis près d'un an.
Retrouvailles. Au lendemain de sa déclaration de candidature, Philippe Séguin va à l'Elysée pour discuter avec Jacques Chirac, le 1er avril 2000. Les deux ne s'étaient pas adressé la parole depuis près d'un an. © AFP - Georges Gobet

Lorsqu’il est élu président de la République en 1995, l’ancien député de Corrèze impose son fidèle adjoint, Jean Tiberi, pour lui succéder à la tête du Conseil de Paris. Choix logique, mais qui se révèle vite problématique. D’une part, l’élection censée lui confirmer son bail se passe mal et fait perdre six arrondissements au RPR et à son partenaire centriste, l’UDF.

D’autre part, la chiraquie s'empresse de dénoncer une erreur de casting. "Tiberi n’est pas au niveau", susurre-t-on dans les couloirs de la mairie. À tel point qu’au bout de trois ans, en 1998, une fraction du groupe RPR au Conseil de Paris, menée par Jacques Toubon et Bernard Pons, fomente un "putsch" contre l’édile. La manœuvre capote, mais laisse des traces. 

Et puis il y a les "affaires". Marchés publics des HLM de Paris, faux électeurs du Ve arrondissement... Dans les rangs du RPR, les couteaux s’aiguisent. Il faut à tout prix déloger l’occupant de l’Hôtel de Ville, même s'il est mis en cause dans des dossiers pour la plupart liés à la gestion précédente - celle de Jacques Chirac, en l’occurrence. La presse se fait la caisse de résonance de ces déboires devenus rituels à droite. Le 28 octobre 1999, L’Express titre: "Tiberi doit partir". 

"Période d’affolement"

Peine perdue. Déterminé à laver son honneur dans les urnes, Jean Tiberi se met dans les starting blocks pour 2001 et constitue des listes autonomes étiquetées "divers droite" dans chaque arrondissement de la ville. Au diable l’Elysée et l’état-major du RPR. "C’était une période d’affolement", se souvient Dominique Tiberi, fils de l’ancien maire de Paris et toujours élu dans le Ve arrondissement: 

"Le RPR cherchait des prétextes pour éliminer Tiberi. Il persistait à l’attaquer, quitte à faire perdre son camp. Séguin, paix à son âme... mais pendant sa campagne il disait vouloir mettre fin au 'système parisien'. Sauf qu’il se trompait de chronologie: il ne parlait pas de la mandature 1995-2001, mais des précédentes. C’est d’ailleurs pour ça que, dans le putsch Toubon/Pons de 1998, il y avait essentiellement des chiraquiens. Leur idée était de se démarquer de la gestion passée." 
Jean Tiberi avec (à gauche) son conseiller Jean-François Probst, arrivant à une commission exécutive du RPR censée prononcer l'exclusion du maire dissident, le 12 octobre 2000.
Jean Tiberi avec (à gauche) son conseiller Jean-François Probst, arrivant à une commission exécutive du RPR censée prononcer l'exclusion du maire dissident, le 12 octobre 2000. © AFP - François Guillot

Jean Tiberi peut tout de même compter sur une poignée de soutiens. Charles Pasqua, brouillé depuis des années avec Jacques Chirac et désireux de se bâtir une stature de présidentiable pour 2002, est du nombre. Jean-François Probst, ancien grognard de la chiraquie, offre également ses conseils au maire sortant. 

Séguin se lance

Face à cet adversaire acculé et galvanisé, la droite (incarnée par l’union RPR-UDF-Démocratie libérale) se cherche un candidat alternatif. Et ce malgré le risque de fragmentation de son électorat, qui lui sera fatale. 

Difficile de pleinement comprendre les raisons qui ont poussé, dans un tel contexte, un esprit fin et une personnalité politique expérimentée comme Philippe Séguin à se laisser solliciter. Depuis sa démission fracassante de la présidence du RPR un an auparavant, le député des Vosges se cherche un point de chute. Après un long suspense il dévoile, le 30 mars 2000, sa candidature à la mairie de Paris. "Par volonté de défi", écrira-t-il plus tard. Dans sa propre famille politique, beaucoup sont horripilés par ses idées souverainistes. 

Philippe Séguin le 26 octobre 2000, à un meeting au gymnase Charléty.
Philippe Séguin le 26 octobre 2000, à un meeting au gymnase Charléty. © AFP - François Guillot

Sa stature, néanmoins, est indiscutable. Philippe Séguin est investi par son camp à l’issue d’une séance d’audition rocambolesque, le 11 mai 2000, à laquelle se présentent d’autres prétendants: Édouard Balladur, Françoise de Panafieu… et Jean Tiberi, à peine écouté par les chefs pendant son "grand oral". Leur mépris ne fait alors qu'aviver son jusqu’au-boutisme. 

"Votez la chose"

"Cette campagne ressemblait à un peloton d’exécution", soupire Pierre Lellouche. "Séguin a compris qu’il avait perdu dès lors que Tiberi maintenait ses listes dans tous les arrondissements. Et puis il a subi des attaques sur sa personne, c’était très violent. On en a tous beaucoup souffert." 

Sans doute l'ex-élu a-t-il à l’esprit, par exemple, les sketchs impitoyables des Guignols de l’Info. À cette époque, les poupées en latex sont au pinacle de la dérision politique. Très vite, elles font leurs choux gras du pugilat auquel s’adonne la droite à Paris. La campagne hésitante et décalée du candidat RPR leur fournit également beaucoup de matière. Grimant Philippe Séguin en adepte de pratiques sado-maso, les Guignols parodient son affiche en y inscrivant le slogan, "Votez la chose". Comme si l’intéressé prenait plaisir à rater sa campagne.

Il faut reconnaître qu'il y met du sien: son choix de se présenter initialement, alors qu’il est candidat à la mairie de Paris, en quatrième de liste dans un arrondissement imprenable (le XVIIIe), trouble particulièrement son entourage. S’y ajoutent les innombrables "dosages", dans chaque liste, entre les différentes tendances de la droite parisienne, qui plus est amputée de toute sa frange tiberiste. 

"C'était n'importe quoi. On avait le sentiment que certaines décisions ne venaient pas de lui. Le comble, c'est que Séguin avait soutenu Tiberi au moment du putsch de 1998. Les deux ont eu de bonnes relations. On sentait que les tensions venaient soit des entourages, soit de l’étage du dessus", évoque Dominique Tiberi.

Chemin de croix

Un autre élément pèse lourdement, en effet, sur les épaules déjà chargées de Philippe Séguin: le manque de soutien affiché de la part de l’Elysée. L'"étage du dessus" est aux abonnés absents. Le 14 juillet 2000, lors de la traditionnelle interview présidentielle retransmise à la télévision, Jacques Chirac fustige la désunion de son camp à Paris, mais rien de plus. Sans le dire, il renvoie dos à dos les candidatures du dissident Tiberi et de Philippe Séguin, censé être l’impétrant officiel de la droite. Il ne choisit pas. Comment s’étonner, dès lors, du peu d’entrain des troupes chiraquiennes à battre le pavé au nom d’un candidat qui lui-même n’y croit plus? 

Jacques Chirac et Philippe Séguin à Vittel, le 9 novembre 2000. En éternel désaccord avec le second sur plusieurs sujets, le premier n'a jamais appelé publiquement les électeurs parisiens à voter pour la liste officielle de la droite.
Jacques Chirac et Philippe Séguin à Vittel, le 9 novembre 2000. En éternel désaccord avec le second sur plusieurs sujets, le premier n'a jamais appelé publiquement les électeurs parisiens à voter pour la liste officielle de la droite. © AFP - Vincent Kessler

Fin 2000, les sondages sont de plus en plus catastrophiques. La campagne vire au chemin de croix. Fidèle à son caractère ombrageux, voire boudeur, le candidat s’absente. Quand ce n’est pas pour faire une réussite dans un troquet, c’est pour des raisons bien plus tragiques. 

"Philippe a sombré dans une profonde déprime. Il a commencé à boire terriblement. Je l’ai parfois vu descendre des bouteilles entières de whisky. Il s'installait pour regarder des matchs de foot, et il buvait", raconte tristement un ancien proche.

Dans le débat télévisé qui l’oppose à Bertrand Delanoë le 28 février 2001, Philippe Séguin s’en tire comme il peut, s'appuyant sur ses indéniables talents oratoires. Mais n’ayant su choisir entre les enjeux parisiens locaux et des thèmes plus nationaux (avec lesquels il est beaucoup plus à l’aise), il défend un programme qui paraît alambiqué. Le candidat PS, lui, joue la carte de la proximité. "Delanoë, c'est le miraculé dans cette affaire", grince Pierre Lellouche.

La droite perd Paris

Après un premier tour calamiteux, certains pressent Philippe Séguin d’appeler à la fusion des listes RPR-UDF-DL avec celles de Jean Tiberi. Trop tard, trop téléphoné, juge l'ex-député des Vosges. Dans plusieurs arrondissements, les tiberistes se maintiennent.

"Dans le IXe, j’ai tenté la fusion, mais ça a foiré: les électeurs voyaient bien qu’on s’était tiré dans les pattes jusqu’au premier tour", se souvient Pierre Lellouche.

Au final, la droite ne conserve que 8 des 20 arrondissements. Une déroute qui permet à la gauche de s’installer durablement dans la capitale, à la faveur d’une profonde mutation sociologique de sa population. 

"Après, les défaites ont continué avec Panafieu en 2008, Kosciusko-Morizet en 2014… La première s’était couverte de ridicule en faisant du patin à roulettes, puis on a eu les 'moments de grâce' de NKM dans le métro... Séguin, lui, s’est enlisé dans sa campagne, mais au moins ça avait une autre allure", estime Dominique Tiberi.
Le "miraculé" Bertrand Delanoë et Philippe Séguin lors du duel télévisé sur Canal+, le 28 février 2001.
Le "miraculé" Bertrand Delanoë et Philippe Séguin lors du duel télévisé sur Canal+, le 28 février 2001. © AFP - Thomas Coex

Pour Philippe Séguin, cette défaite cinglante ouvre une période de purgatoire dont il ne se relèvera pas. "En 2004, Chirac le nomme à la Cour des comptes, où il s’ennuie comme un rat mort. Puis il décède en 2010", égrène Pierre Lellouche. Et de conclure:

"L’enterrement de Séguin aux Invalides a été l’un des moments les plus tristes de ma vie politique. On y a vu toute la coterie des faux-culs rendre hommage à un homme qui a été abandonné de tous. Et puis surtout, il y avait Chirac. L’exécuteur qui vient aux funérailles de l’exécuté."

"ces gamelles politiques qui ont marqué l'histoire"

Cet article est le premier volet d'une série consacrée aux défaites électorales et personnelles qui ont marqué l'histoire politique française de ces 25 dernières années.

Jules Pecnard