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Notre-Dame-des-Landes: le grand test pour Édouard Philippe

Édouard Philippe

Édouard Philippe - Patrick KOVARIK / AFP

Le chef du gouvernement a joué les premiers rôles dans l'épineux dossier de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Multipliant les consultations pendant des semaines avec les différentes parties, il a tenté de déminer le terrain avant d'annoncer sa décision.

L’heure du choix. Au menu du conseil des ministres ce mercredi, le projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes a enfin connu son épilogue, puisque le Premier ministre a annoncé officiellement son abandon. Un dénouement crucial pour Édouard Philippe qui a pris le sujet à bras le corps depuis son arrivée à Matignon.

Propulsé en première ligne pour trouver une issue à cet épineux dossier, le Premier ministre était dans une situation délicate. Chargé de prononcer la sentence du gouvernement, beaucoup estimaient qu'il avait hérité de la "patate chaude": "Il a trouvé un créneau qu’Emmanuel Macron ne lui jalousera pas : il s’occupe des sales besognes", indiquait un élu à L’Opinion.

Il faut dire qu’après des années de discussions, le débat s’est enlisé et le dossier "Notre-Dame-des-Landes" ressemblait de fait à un véritable bourbier. "La décision sera difficile et critiquée", affirmait Édouard Philippe, lucide, dans les colonnes du JDD. Et pour cause, en cas d’abandon du projet, le gouvernement risquait de se mettre à dos une partie de la droite ainsi que les pro-aéroports qui lui reprocheront probablement son manque de courage. À l’inverse, si la construction de l’aéroport était actée, la menace d’affrontements violents entre les zadistes et les forces de l’ordre aurai plané plus que jamais au-dessus de l’exécutif. C'est finalement la première option qui a été choisie.

La méthode Philippe

Dès lors, le locataire de Matignon a tenté de déminer le terrain au fil des mois en adoptant une méthode résumée en deux mots: "Voir et écouter". "Il est très méthodique. C’est un gros accoucheur. C’est un Rocard. La mécanique fonctionne bien", analysait dans L’Opinion le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin.

C’est donc en enchaînant les consultations avec les différentes parties qu’Édouard Philippe a tenté de donner l’image d’un Premier ministre à l’écoute, qui n’occulte aucun avis. "Il a su imposer un style différent, fait d’humour, de calme, de pédagogie, de sang-froid", observait Marc Fesneau, patron des députés MoDem à l’Assemblée nationale.

"Sa bienveillance, sa capacité d'écoute et de synthèse lui servent. Nous sommes venus avec un esprit remonté, nous en sortons un peu plus sereins", reconnaissaient dans les colonnes du Point des élus de l’Ouest reçus à Matignon. "Il introduit le sujet en quelques minutes, puis il écoute tout le monde reçu vendredi dernier à Matignon. Il parle peu, mais prend énormément de notes", expliquait également un partisan de l’aéroport à Libération.

"Calinothérapie"

Et si certains s’attendaient au renoncement du projet, ils affirmaient que "les auditions menées par le Premier ministre ont brouillé les cartes". "On s’attendait à de la calinothérapie, à des contreparties pour faire passer la pilule. Mais en fait, la discussion n’a rien écarté. Il n’était clairement pas en train de préparer l’atterrissage".

D’autres en revanche émettaient des doutes sur la sincérité de la méthode: "Il y a deux façons de voir les choses. Soit la décision n’était vraiment pas prise, et alors ces consultations auront été utiles. Soit le choix était fait depuis longtemps. Dans ce cas, tout cela n’aura été qu’un habillage médiatique assez cynique", déclare un pro-aéroport.

Interrogé par nos confrères du Point, un député LaREM estime qu’Édouard Philippe "s'inspire de la méthodologie des ordonnances sur la loi travail". "Le président avait tant reçu les syndicats qu'ils étaient finalement pris en otages", rappelle-t-il.

Pour montrer sa totale implication dans le dossier, le chef du gouvernement s’est également rendu en visite surprise à Notre-Dame-des-Landes samedi pour "voir de ses propres yeux". "Il a voulu se rendre compte de la réalité du terrain. Il est venu, non pas sur la ZAD mais à la mairie de Notre-Dame-des-Landes, et donc on a pu discuter un bon moment, redire encore une fois tous nos arguments avant que la décision soit prise", expliquait Jean-Paul Naud, maire de Notre-Dame-des-Landes, sur BFMTV. Lundi, Édouard Philippe avait prolongé ses consultations en recevant le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard.

Une décision symbole

Sur ce sujet qui fait figure de dossier-test, Édouard Philippe jouait gros. S’il peut désormais se targuer d’avoir tranché un débat que d’autres n’ont jamais osé arbitrer, le Premier ministre sera probablement sous le feu des critiques. "J’ai senti Édouard Philippe en vrai questionnement", confiait un participant au dîner de la majorité le 10 janvier dernier. "Cette décision sera un des marqueurs de l’année, sa symbolique peut rejaillir partout", estime par aileurs un conseiller de Matignon dans L’Opinion.

"Ils vont lui sauter à la gorge", s’inquiètait encore un conseiller ministériel dans Le Point. On les entend déjà les Ayrault, Retailleau et Ciotti… C’est si facile d’être courageux aujourd’hui, mais qu’ont-ils fait lorsqu’ils étaient aux manettes?". "Sa sentence va hystériser les acteurs d’un débat qui a depuis longtemps perdu toute rationalité", jugeait de son côté Sarah El Haïry, députée Modem de Loire-Atlantique.

Reste que le dossier Notre-Dame-des-Landes a permis au Premier ministre de refaire surface. Longtemps accusé d’être invisible, en retrait du chef de l’État, le locataire de Matignon est revenu au premier plan ces dernières semaines pour procéder aux derniers arbitrages. Il a d'ailleurs bénéficié d’un regain de popularité étonnant le mois dernier. Avec 65% d’opinions favorables, Édouard Philippe a gagné 10 points en trois mois. Néanmoins, le dénouement du projet Notre-Dame-des-Landes fait déjà des déçus et pourrait inverser la tendance.
Paul Louis