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Pourquoi si peu d'enquêtes de l'IGPN concernent les CRS?

Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, 116 enquêtes ont été ouvertes par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). Une petite minorité concerne des violences qui auraient été commises par les CRS.

Mains arrachées, éclats de plastique de grenades dans les membres inférieurs, hématomes sur le corps ou lésions à l'oeil, voire perte fonctionnelle. Depuis le 17 novembre, date du lancement du mouvement des gilets jaunes, 116 enquêtes ont été ouvertes par la police des polices pour déterminer si ces blessures sont la cause d'un usage de la force illégitime. Ce chiffre a été communiqué mercredi par une représentante du ministère de l'Intérieur lors d'une audience devant le conseil d'Etat qui examinait un recours en référé pour demander l'interdiction du LBD 40. 

Au fil des week-ends de mobilisation, et pour faire face aux violences recensées lors des manifestations, les forces de l'ordre ont été massivement mobilisées pour atteindre le chiffre de 80.000 chaque samedi du mois de janvier. Aux habituelles compagnies républicaines de sécurité (CRS) et gendarmes mobiles, spécialisées sur les opérations de maintien de l'ordre, ont été ajoutés les effectifs de la sécurité publique (police secours, membres des brigades anti-criminalité BAC, BRI...). Aujourd'hui, ce sont eux qui sont visés par ces enquêtes de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN).

Des policiers pas formés au maintien de l'ordre

Une très faible minorité de ces procédures concerne en effet des violences policières présumées commises par les CRS. La question du pourquoi devient alors récurrente. "La réponse est assez simple: les CRS sont aguerries au maintien de l’ordre, elles sont formées tout au long de l’année à toutes situations complexes et difficiles d’une manifestation, surtout quand il s’agit d’une manifestation ultra-violente", constate Denis Jacob, du syndicat Alternative police. A l'inverse, les effectifs de service public sont préparés à des violences urbaines, ponctuelles.

"Les effectifs de sécurité publique ne sont pas habitués au maintien de l’ordre pour lequel ils ne sont pas formés ni en formation initiale, ni en formation continue", poursuit-il, évoquant l'introduction d'un apprentissage dans les écoles de police.

Tous les policiers sont certes formés à l'usage du lanceur de balles de défense (LBD), mais pas toujours dans le cadre d'opérations de maintien de l'ordre. Une dizaine de tirs sont impliqués dans des blessures graves à la tête ou à l'oeil, précisait le week-end dernier Laurent Nunez, secrétaire d'Etat auprès du ministère de l'Intérieur. "Les policiers utilisent des armes de défense et ils ne les utilisent que pour se défendre eux-mêmes, c'est-à-dire quand ils sont soumis à des jets de projectiles, jets de projectiles violents, insiste Me Laurent-Franck Lienard, avocat engagé dans la défense des policiers.

"On a des personnels qui ne sont pas équipés pour faire face à ce maintien de l’ordre et notamment en matière de protection individuelle et le seul dispositif de protection à leur disposition est le LBD", abonde Denis Jacob.

Un nombre d'enquêtes qui devrait être plus important?

Depuis le début du mouvement, les forces de police ont comptabilisé 9.228 tirs de LBD au niveau national, a précisé la représentante du ministère public présente lors de l'audience devant le conseil d'Etat, pour 111 enquêtes IGPN ouvertes. Près de 2000 manifestants ont été blessés, 1200 du côté des forces de l'ordre. David Dufresne, écrivain et documentaliste, qui recense depuis le début du mouvement les cas de violences policières, a fait 366 signalements sur son compte Twitter. Selon lui, une quinzaine de manifestants ont perdu un oeil: 

"Les enquêtes IGPN devraient être beaucoup plus importantes sauf que de nombreux manifestants ont très peur, qui n’ont pas l’habitude de la chose judiciaire, qui n’ont pas même pas l’habitude des manifestations à l’origine. Quand ils sont blessés ils préfèrent ne rien faire, se faire soigner de leur côté, comme s’ils avaient une culpabilité de s’être trouvés dans cette manifestation", estime Me Arié Alimi, avocat et membre du bureau national de la Ligue des droits de l'Homme.

A cette première limite, l'avocat parle de "l'impréparation de l'Etat" face à cette mobilisation. Antoine a perdu un oeil lors d'une manifestation place de la République au mois de décembre. Selon Me Alimi, l'enquête IGPN ouverte sur sa blessure est gênée par un manque d'informations. "On le voit tomber sur la vidéo, on voit qu’il prend quelque chose dans l’œil mais on ne sait pas qui a fait ça, ni quelle brigade était présente. Ils ne savent même pas, il n’y a pas d’enregistrement. Ce qui est regrettable car normalement c’est aux forces de l’ordre de signaler lorsqu’il y a un incident", déplore l'avocat.

"Beaucoup d’enquêtes n’avancent pas car il n’y a pas de révélations de la part des forces de l’ordre qui sont à l’origine des tirs", conclut-il.
Justine Chevalier