BFMTV

Pour le meilleur et pour le rire, la justice s'empare de Twitter

Les procureurs sont les seuls magistrats autorisés à s'exprimer sur une enquête en cours.

Les procureurs sont les seuls magistrats autorisés à s'exprimer sur une enquête en cours. - Jean-Philippe Ksiazek - AFP

De plus en plus de procureurs de la République ont crée dernièrement leur compte Twitter. Une manière pour les magistrats et leur parquet de montrer l'ampleur de leur travail mais aussi d'incarner l'institution.

Leur nom, leur visage ou encore leurs paroles sont souvent associés aux faits tragiques qui frappent la France. Dernièrement, c'est le visage marqué que Jean-Yves Coquillat, procureur de la République de Grenoble, apparaît devant les caméras pour annoncer les aveux de Nordahl Lelandais. Quelques jours plus tôt, sa collègue de Besançon Edwige Roux-Morizot apportait des éléments sur d'autres aveux, ceux de Jonathann Daval. Lors de la période des attentats en 2015, la prise de parole de François Molins, procureur de la République de Paris, était même devenu un événement quotidien.

Incarnation des services d'enquête et de la justice devant les micros et les caméras, de plus en plus de procureurs de la République passent au numérique, avec une ambition partagée: dévoiler l'étendue de leur travail et la manière dont il l'exerce. Sur 164 parquets, une dizaine possède désormais leurs comptes Twitter. La plupart créée sous le nom "procureur de..." et à leur propre initiative. "Je préfère être à l’initiative de quelque chose, que ce quelque chose nous soit imposé de Paris", précise celui de Cambrai, alors que le ministère de la Justice n'a transmis aucune note ou directive à ce sujet.

D'autant que ces comptes rencontrent un certain succès. Celui du procureur de Mont-de-Marsan, dans les Landes, inscrit en septembre dernier mais actif depuis le 6 février, est même un modèle de notoriété numérique express.

Gestion de crise

"La justice est peu dotée en outil de communication", alerte Samuel Finielz. Le procureur de la République de Basse-Terre a crée ce compte à la suite du passage de l'ouragan Irma, au mois de septembre dernier, sur Saint-Barthélemy et Saint-Martin, deux îles dépendantes juridiquement de la Guadeloupe. "Nous étions également dans un contexte de forte tension pénale mais aussi confrontés à de fortes difficultés de communication et de fortes difficultés pour rencontrer les journalistes", explique le magistrat.

"Nous nous sommes retrouvés confrontés à une situation inédite, poursuit Samuel Finielz. Les services de la justice étaient directement impactés, le palais de justice était notamment hors service." Le compte a aussi servi pour informer sur deux phénomènes: les indemnisations des victimes de l'ouragan mais aussi les pillages. Depuis le procureur de Basse-Terre, qui gère lui-même le compte depuis son téléphone, publie de nombreuses informations sur la délinquance en Guadeloupe et sur l'action de son parquet au quotidien. Résultat: en cinq mois, le compte a enregistré près de 230 abonnements.

Promotion de la justice

La communication sur une enquête en cours est le seul fait du procureur de la République comme la régit l'article 11 du code de procédure pénale. Le procureur de Cambrai a choisi de ne pas se servir du compte, crée en 2015, - l'un des premiers - pour "faire la publicité de l'activité judiciaire". Une manière de montrer le travail du parquet dans une juridiction en manque d'attractivité auprès des jeunes magistrats.

Son confrère de Cayenne, aux plus de 2000 abonnés, abonde dans l'autre sens: "Si on ne communique pas, les gens pensent qu'on ne fait rien." Outre diffuser l'actualité du monde de la justice, lui, qui s'exprime en son propre nom, souhaite communiquer pour mieux faire connaître les actions en Guyane.

"Les gens ont besoin que les institutions soient incarnées, développe Eric Vaillant, qui lui a crée son compte sous son nom. Quand je suis entré dans la magistrature, tout le monde enviait mon poste. Après l'affaire Outreau, l'image de la justice était catastrophique. Il fallait améliorer notre 'cote d'amour'."

Lutter contre les fake news

Modèle de réactivité, Twitter sert également à rétablir l'information et lutter contre les fake news. "Je me souviens d’une fois où il y a eu un cambriolage devant une école, rapidement la rumeur s’est propagée qu’il y avait une attaque terroriste", raconte Erick Maurel, le procureur de Nîmes, qui tweete lui-même afin d'"assumer toute responsabilité. J'ai ainsi pu désamorcer immédiatement une rumeur erronée". 

Une immédiateté qui permet même de répondre... à la police. En mars 2016, le procureur de Cambrai avait repris publiquement sur Twitter la police nationale qui s'exprimait sur une de ses opérations. 

Dans l'article publié par la police nationale, il était indiqué que les quatre malfaiteurs avaient été incarcérés. Ce qui était faux.

Avant d'être un simple vecteur de communication, Twitter est une véritable source d'informations pour les procureurs. "Ce compte permet d'avoir rapidement accès à des informations utiles, tant sur le plan strictement judiciaire que sur le contexte socio-économique dans lequel notre politique pénale du parquet s'inscrit", approuve le procureur de la République de Nîmes. Et à son collègue de Cambrai, Remi Schwartz, d'approuver: "C'est beaucoup plus facile de gérer une tweet list avec les procureurs, les magistrats, les avocats."

Question d'avenir

Erick Maurel s'impose alors une rigueur: "je ne fais aucun commentaire sur l'action du gouvernement, aucune information nominative, aucune discussion polémique ou aucun retweete d'un message dont je ne connais pas l'origine." Tous les procureurs assurent toutefois répondre aux twittos qui les interpelleraient. "Un internaute m'a envoyé une photo d’une construction illégale à Saint-Martin avec le passage de l’ouragan Irma, cite comme exemple le procureur de Basse-Terre. Le parquet a lancé des investigations. Il n’y a aucune raison que je ne réponde pas."

Et preuve que la communication par les réseaux sociaux est un enjeu, l'Ecole nationale de la magistrature organise désormais des rencontres autour de l'utilisation de ces sites par les magistrats.

Toutefois, soumis à un devoir de réserve, de nombreux magistrats, et notamment les juges, sont présents sur Twitter sous pseudonymes: Proc Epique, Atouproc, Juge Grise, L'Enrobée ou encore Madame LE juge. Un anonymat qui permet un regard caustique et humoristique sur la justice en France.

Justine Chevalier