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Alexia, Maëlys, Fiona: pourquoi les faits divers fascinent-ils autant?

Les parents et l'époux d'Alexia Daval lors des obsèques de la jeune femme, le 8 novembre 2017.

Les parents et l'époux d'Alexia Daval lors des obsèques de la jeune femme, le 8 novembre 2017. - Sébastien Bozon / AFP

Avec l'affaire Alexia Daval, le public et les médias se passionnent une fois de plus pour un fait divers. Qu'est-ce qui nous pousse à scruter d'aussi près ces affaires criminelles?

Vous vous êtes régulièrement informé sur le meurtre d’Alexia Daval. Vous avez allumé votre télé pour connaître les derniers rebondissements de l’enquête. Vous avez peut-être même échangé sur l'affaire avec vos collègues de bureau. Et vous n’êtes pas seul: la fascination pour les faits divers est un sentiment très largement partagé. A titre d’exemple, l’article sur les aveux de Jonathann Daval, posté à 19h mardi soir sur notre page Facebook, a totalisé 34 fois plus de partages et 20 fois plus de commentaires que la moyenne. Mais pourquoi les faits divers passionnent-ils autant?

Parce qu’on s’identifie et qu’on aime jouer à se faire peur

"Les victimes, que ce soit dans l’affaire Maëlys ou dans l’affaire Alexia Daval, peuvent permettre à un grand nombre de personnes de s’identifier", estime Lucie Jouvet-Legrand. Maître de conférence et membre du laboratoire de sociologie et d’anthropologie Bourgogne-Franche-Comté, cette enseignante a écrit Un siècle de faits-divers dans le Haut-Rhin. Pour la chercheuse, il existe aussi une part de mythologie dans ces histoires qui nous font frissonner. Dans le cas d’Alexia Daval, présentée au début de l’affaire comme une femme tuée pendant son jogging, on joue sur "cette peur collective qu’on peut avoir quand on va courir seule", reprend la chercheuse. "Au regard du nombre d’homicides en France, c’est absolument exceptionnel, et on en parle énormément. Donc ça vient entretenir cette mythologie, ce sentiment injustifié d’insécurité qu’on a tous".

Un mécanisme qui "joue d’autant plus que la situation peut susciter l’identification. On peut se dire 'ce sont des gens comme nous'", insiste le professeur de psychiatrie Michel Lejoyeux, auteur des Quatre saisons de la bonne humeur. Selon lui, dans l’affaire Alexia Daval, "on tient quelqu’un qui nous ressemble. Ce n’est pas un général tortionnaire à l’autre bout du monde. La passion vient aussi de la proximité".

Une théorie également valable pour les affaires moins médiatisées, ou seulement au niveau local. "Un petit événement peut passionner autant", assure Plana Radenovic, qui traite les faits divers au quotidien régional La Voix du Nord depuis six ans. "Au niveau local, c’est la seule matière humaine du journal, tout le reste c’est de l’institutionnel, qui parle au cerveau des gens et pas à leur cœur. Les histoires de faits divers passionnent parce que ce sont des histoires de ‘gens normaux’, qui ressemblent aux lecteurs. Du coup ils se sentent impliqués".

Parce qu’au fond, ça nous rassure

  • Que peut-on trouver de rassurant dans des affaires de meurtre ou d’enlèvement? La comparaison avec votre vie personnelle, qu’en creux, vous trouverez forcément plus enviable. "C’est une sorte de plaisir par comparaison", reprend Michel Lejoyeux. "Même si votre vie de couple est un peu difficile, vous allez vous dire qu’elle est quand même mieux que celle du monsieur qui a massacré sa femme. Au fond, il y a cette réassurance par contraste. On est dans quelque chose de plus grave que notre vie quotidienne et, paradoxalement, cette gravité plus grande introduit une nuance dans notre inquiétude".

Parce que c’est un feuilleton qui renforce "les liens sociaux"

Pour Lucie Jouvet-Legrand, "les faits divers, c’est un peu comme la météo, ça fait consensus". Dans une discussion autour d’un fait divers, peu de place pour les disputes: "Dans l’affaire Alexia Daval, après le mari éploré, on commence à parler de monstre. On en fait un personnage, un peu mythologique. On va forcer le trait. Et ils font consensus dans les discussions, on ne risque pas d’entrer en désaccord. A travers ces conversations-là, on renforce les liens sociaux".

Sans parler du fait qu’on finit souvent par suivre ces affaires comme on suivrait assidûment une série policière. "C’est une mise en intrigue, confirme Lucie Jouvet-Legrand. "On attend les expertises, de retrouver ou pas le corps, de nouvelles traces d’ADN… Les éléments sont attendus pour découvrir la vérité. Et ce feuilleton dure jusqu’au procès, jusqu’à la potentielle condamnation du suspect. Et cela tient l’homme de la rue en haleine".

Parce que c’est une passion ancienne

La fascination pour les faits divers ne date pas d’hier. Avant Alexia Daval, il y a eu Maëlys et Fiona, l’affaire Dupont de Ligonnès, le petit Grégory, et tant d’autres. Devenu un genre journalistique à part entière, le fait divers fait la une des journaux depuis le 19e siècle. En 1928, c’est même pour sauver sa maison d’édition que Gaston Gallimard fonde le journal Détective, devenu aujourd’hui le Nouveau Détective.

L’émotion est toujours immense à chaque drame, mais pas pour les mêmes histoires. "Ce ne sont pas les mêmes faits qui vont aujourd’hui heurter l’opinion publique que ceux qui l’ont fait il y a plus d’un siècle", assure Lucie Jouvet-Legrand. "Cela dépend des valeurs véhiculées dans la société à un moment donné. Le fait de toucher à des enfants par exemple, ça heurte profondément. Mais l'enfant n’a pas toujours eu ce statut d’être sacré et innocent à protéger. Si on recule vraiment en arrière, tout ce qui était atteinte au roi, c’était le summum, avec des supplices publics, parce qu’on touchait à l’ordre social. Maintenant les valeurs ont changé".

En l’espèce, difficile de dire si les médias ont suscité ou simplement suivi l’intérêt des lecteurs pour les faits divers. "La relation faits divers/médias, c’est l’œuf et la poule", explique Michel Lejoyeux. "Si vous faisiez l’ouverture de vos journaux sur un couple qui s’entend bien, vous auriez moins d’audience. Le traitement médiatique va dans le sens de l’intérêt pour l’inquiétude". Cela est aussi valable localement: "La page la plus lue de La Voix du Nord c’est la nécrologie", reprend Plana Radenovic. "Mais après, c’est le fait divers, et loin devant les autres. C’est aussi une matière sensible, qu'il faut voir comme des histoires humaines. A La Voix du Nord, je me retrouve dans notre manière de traiter les faits divers. Mais il y a d’autres journaux où je ne pourrais pas aller, parce que c’est racoleur".

Antoine Maes