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"Mes amis", la première comédie oubliée de Michel Hazanavicius

Détail de l'affiche de "Mes Amis" de Michel Hazanavicius

Détail de l'affiche de "Mes Amis" de Michel Hazanavicius - StudioCanal

Dans les coulisses des comédies françaises (10/11) - Cet été, BFMTV vous dévoile les secrets de films comiques français hors-normes, cultes ou insolites. Aujourd’hui, Mes amis.

Les obsessions d’un auteur sont souvent présentes dès sa première œuvre. C’est le cas de Michel Hazanavicius, dont le premier film, Mes amis, comédie noire sortie dans l’indifférence générale en 1999, témoigne déjà de son goût pour le détournement et les coulisses du monde audiovisuel. Des thématiques qu’il a depuis explorées dans OSS 117 (2006), The Artist (2011), Le Redoutable (2017), Le Prince oublié (2020), où le monde des rêves à des allures de studios hollywoodiens. Même Z (comme Z), remake de la comédie japonaise Ne Coupez-Pas! dont il vient d’achever le tournage, raconte une invasion de zombies sur le tournage d’un film d’horreur à petit budget.

Situé dans l’univers des sitcoms, Mes amis suit un producteur un peu magouilleur, Éric (Yvan Attal), et un comédien un brin idiot, Fred (Serge Hazanavicius), embarqués dans une sordide histoire. Pris de panique après la découverte du corps sans vie de la femme avec qui ils viennent de passer la nuit, ils décident de cacher le cadavre dans leur voiture en attendant de trouver une solution. Accaparés par le tournage de leur sitcom et une vie intime pour le moins mouvementée, les deux hommes sont contraints d’attendre la fin de la journée pour agir. Pendant ce temps, leur conscience les travaille et la folie les guette…

Découvrir en 2021 Mes amis reste une expérience particulière. Son ton particulièrement sombre et sa fin d’un grand cynisme peuvent surprendre au vu des autres films de Michel Hazanavicius. Il en convient: "Les équilibres ont un peu changé, mais les ingrédients sont toujours là, un peu plus cachés. Et c’est la même personne qui réalise. Le Redoutable est un film assez noir. Disons sombre. Et OSS veut faire rire. Mais le personnage n’est pas que drôle. Il a quand même une part sombre dont on rigole. On n’est pas dans une comédie de copains."

"Foutraque, joyeux et insouciant"

Lorsque Michel Hazanavicius tourne en 1998 Mes amis, il s’est déjà fait un nom. Transfuge de Canal +, cet amateur du mouvement situationniste a fait ses armes avec Les Nuls. Il est connu pour être l’auteur d’hilarants détournements (Derrick contre Superman en 1992, La Classe américaine en 1993). Il est aussi apparu très brièvement dans La Cité de la Peur (1994) et a écrit Delphine 1, Yvan 0 (1996), atypique comédie romantique de Dominique Farrugia commentée comme un match de foot par Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, et Le Clone (1998), l’unique comédie de Elie & Dieudonné.

"Canal + était un endroit qui fourmillait de gens", se souvient Michel Hazanavicius. Il y avait beaucoup d’argent, ce qui a permis à pas mal de gens de faire des premiers films. Écrire un film me semblait un peu le bout du monde. J’ai fait ces films de détournement, des courts-métrages et puis j’ai proposé à Farrugia une idée de film. Je voulais faire une journée sur un plateau de tournage d’émission de TV complètement débile. C’est Dominique qui m’a dit que je devais ajouter un élément pour créer de la tension. C’est lui qui m’a parlé du cadavre."

Michel Hazanavicius écrit seul le scénario de Mes amis. "Ce n’était pas très compliqué", raconte-t-il. "Je suis parti en vacances au Mexique. J’écrivais tous les jours. Je l’ai pratiquement fini à la fin des vacances. Je l’ai écrit de manière instinctive. Aujourd’hui, j’ai plus de méthode de travail." Jean-François Halin intervient très brièvement à la fin pour polir le scénario, revoir les enchaînements, la structure, le mélange des genres, les personnages et les dialogues. Le scénariste est très impressionné par le jeune réalisateur, qu’il avait rencontré quelques années auparavant à Canal+: "Il avait du goût et un sens du cadrage déjà très abouti."

Mes amis est à mettre en miroir avec The Player (1991), savoureuse satire des grands studios hollywoodiens signée Robert Altman. Michel Hazanavicius en reproduit un des morceaux de bravoure, une scène de repas dans un restaurant, où le héros joué par Tim Robbins croise le gotha d'Hollywood (Cher, Jeff Goldblum, Angelica Huston, Bruce Willis, etc.). Dans Mes amis, Éric croise plusieurs personnalités influentes de la TV d’alors, dont Nagui, Arthur, Jean-Luc Delarue ou encore Jean-Pierre Foucault. "Ce n’était pas conscient", assure Michel Hazanavicius. "Au moment où j’ai fait le film, j’avais vu The Player, mais ce n’était pas une référence directe de ma part. Le film a été fait de manière beaucoup plus foutraque, joyeuse et insouciante."

Confronter le réel à l’ultra-fausseté des sitcoms

Michel Hazanavicius est peu satisfait du résultat de Mes amis. "Je vais vous le dire franchement: dans mon souvenir, je ne suis pas sûr d’avoir réussi le mélange des genres. C’est très difficile à faire. Mais je suis content d’avoir fait le film: confronter le réel à l’ultra-fausseté des sitcoms de l’époque, je trouvais ça assez marrant. Après, ce n’est pas une charge contre les sitcoms. J’avais demandé aux acteurs de jouer comme dans les productions de l’époque. Certains tartinaient un peu plus que d’autres."

Léa Drucker, Serge Hazanivicius, Thibault de Montalembert et Karin Viard dans "Mes Amis" de Michel Hazanavicius
Léa Drucker, Serge Hazanivicius, Thibault de Montalembert et Karin Viard dans "Mes Amis" de Michel Hazanavicius © StudioCanal

Si Jean-François Halin juge l’ensemble réussi, il le trouve cependant "un peu déséquilibré": "Il aurait fallu davantage accentuer les parallèles entre les sitcoms et la vie des comédiens. Ce qui m’amusait beaucoup, c’était que les inepties que se racontaient les comédiens dans cette sitcom sans intérêt étaient rattrapée par les inepties que se racontaient les comédiens dans la vraie vie, au maquillage, en sortant du tournage. Leurs histoires d’amour étaient aussi nulles dans la sitcom que dans la vraie vie. Ça, c’était une très bonne idée. On ne savait plus distinguer la réalité du sitcom."

Comme OSS 117, les personnages de Mes amis ont tous en apparence l’air sympathique, avant de révéler leur véritable nature. Ce qui intéresse Michel Hazanavicius ce n’est pas le fruit, mais le ver qui le ronge de l’intérieur: "C’est plus facile pour moi de révéler de la comédie dans des situations tragiques. C’est pour ça que je n’irai pas faire un Astérix. Ce sont des personnages qui pour moi sont un peu trop lisses. Je suis plus à l’aise pour faire rire avec des personnages déviants. Les défauts sont plus marrants et racontent mieux l’être humain que les qualités", commente-t-il. "La scène où les deux gars parlent de cette histoire très grave avec dans le fond des rires enregistrés résume bien le propos du film. À l’époque, j’étais très attiré par les frères Coen et leur humour noir."

Chaque personnage de Mes amis révèle au fil de l’intrigue sa face cachée, du grand producteur au petit stagiaire. "Même celui dont on espère qu’il sera un peu plus pur, le stagiaire, qui n’est pas dans une position de pouvoir, dès qu’il en a un peu, il s’en sert comme un porc", raconte encore ce grand amateur des comédies italiennes des années soixante et soixante-dix. "C’est une manière de créer de l’empathie avec des êtres humains sans être mièvre, sans idéaliser les gens. Je suis intéressé par cette démarche-là, plutôt que de montrer le monde tel que j’aimerais qu’il soit."

Une équipe de choc

Le casting a parfaitement servi cette ambition. Avec son jeu outré, Yvan Attal est excellent en producteur à bout de souffle. Il donne la réplique à Serge Hazanavicius, qui l’égale en star de sitcom à côté de ses pompes. "Mon frère, c’était une évidence. Yvan, c’est un acteur que j’aime beaucoup. C’est lui que j’avais en tête en écrivant. C’est un acteur assez sérieux, ce n’est pas un acteur de comédie, il joue droit, mais je trouve qu’il a un pouvoir comique assez fort du fait de ce premier degré. Il lui suffit de bouger très légèrement le curseur et il devient hilarant", analyse Michel Hazanavicius, avant d’ajouter:

"J’aime bien les acteurs 'sérieux' en comédie. Il suffit de les sortir très légèrement de ce qu’ils font habituellement pour que le décalage soit payant. Tom Cruise est extrêmement drôle en comédie par exemple, dans Tropic Thunder ou quelques scènes d'Edge of Tomorrow."
Léa Drucker et Serge Hazanavicius dans "Mes amis" de Michel Hazanavicius
Léa Drucker et Serge Hazanavicius dans "Mes amis" de Michel Hazanavicius © StudioCanal

Parmi les rôles secondaires figurent beaucoup de visages devenus des stars: Karin Viard, Thibault de Montalembert, Léa Drucker, Alain Chabat, Valérie Benguigui, Alexandra Lamy et Gilles Lellouche. "Pour le public, ce serait incroyable de redécouvrir Mes amis, il y a un casting de gens qu’ils aiment!", plaide Jean-François Halin. "C’est assez étonnant, je dois dire", reconnaît Michel Hazanavicius.

Si la renommée de La Classe Américaine a joué en sa faveur ("Karin Viard est venue parce qu’elle avait bien aimé La Classe américaine"), il doit son remarquable casting à Pierre Amzallag (1963-1999), légendaire directeur de casting de l’époque, insiste-t-il. Collaborateur d'Olivier Assayas, Arnaud Desplechin, Eric Rochant, mais aussi Diane Kurys, Régis Wargnier, Eli Chouraqui et Les Nuls, Amzallag a "profondément contribué à renouveler le cinéma français, en inventant une nouvelle manière de pratiquer son métier et en faisant apparaître sur les écrans une nouvelle génération d'acteurs", rappelait Le Monde à sa mort.

Mes amis marque aussi la première collaboration de Michel Hazanavicius avec le compositeur Ludovic Bource, dont la musique toujours très subtile souligne à merveille la tension dramatique et la comédie. Les deux hommes se retrouveront ensuite pour les deux volets d’OSS 117 et The Artist, qui permettra à Ludovic Bource de remporter un Oscar de la meilleure musique de film.

"J’imagine que 'Mes amis' ne manque à personne"

Malgré les talents réunis pour faire ce film, Mes amis, qui sort le 2 juin 1999, est un terrible échec, avec seulement 10.535 entrées. "Il y a une expression qui dit, 'il y a des films qui ne sortent pas, ils prennent l’air.' C’est un peu ce qui nous est arrivé. Je m’en souviens de cette sortie comme une espèce de climax d’une formidable aventure, et du jour au lendemain tout s’est arrêté. Un film qui ne marche pas, c’est très violent. Mais je n’ai pas du tout déprimé. Je venais de tourner une pub pour la première fois. Le film est sorti et j’ai gagné un prix à Cannes avec cette pub. Je me suis remis à travailler très vite."

Malgré l’échec de Mes amis, Michel Hazanavicius n’abandonne pas ses rêves de cinéma. Il met en scène en 2005 Érickéramzy, le deuxième spectacle d'Éric et Ramzy, pour qui il écrit aussi Les Dalton (2004). Pressenti pour la réalisation, il est contraint de céder sa place à Philippe Haïm. Il planche aussi sur un biopic des frères Guérini, deux figures du grand banditisme marseillais. Le projet est abandonné et Michel Hazanavicius rebondit avec OSS 117: Le Caire Nid d’Espions, pastiche des films d’espionnage des années 1950. Un immense succès qui marquera le début d’une aventure qui le conduira jusqu’aux Oscars avec son complice d’alors Jean Dujardin.

Mes amis a depuis disparu de la mémoire collective. Disponible en VOD, il reste difficile à trouver en DVD, où il est vendu uniquement dans un coffret de StudioCanal dédié à Karin Viard. "A un moment donné, je m’étais dit de manière assez présomptueuse qu’ils allaient le ressortir avec un sticker 'par le réalisateur d'OSS', et en fait ils ne l’ont jamais fait", raconte Michel Hazanavicius. "J’imagine qu’il ne manque à personne. Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas cherché à le revoir. Là, maintenant, en en parlant, je ne dis pas que je vais le revoir, mais je serais curieux de voir des bouts. Je pense que je m’arracherais les cheveux."

Pour le scénariste Jean-François Halin, Mes amis a une saveur particulière. "C'est là qu’est née une certaine complicité avec Michel." Le prochain film de Michel Hazanavicius, Z (comme Z), est comme Mes amis une comédie sur un tournage qui se passe mal. Comme si une boucle se refermait: "C’est vrai. Le problème de la boucle, c’est que c’est terminé. J’espère que ce n’est pas le cas." Ce prochain film sera "beaucoup moins noir", promet-il. "Il a une morale assez positive et assez cool. Ça parle davantage de ce que j’aime dans l’idée de faire des films."

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https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV