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La Classe américaine: pourquoi le grand détournement de Michel Hazanavicius est devenu culte

La Classe Américaine

La Classe Américaine - Allary Editions

Presque trente ans après sa première diffusion, le film culte La Classe Américaine de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette est devenu un monument de la comédie française. Explications.

"Monde de merde", s'écrit George Abitbol, avant de s'écrouler, mort, non loin de l'atoll de Pom Pom Galli, situé entre "l'Australia" et "la South America". Sans vouloir froisser "l'homme le plus classe du monde", un monde qui offre un Oscar au co-réalisateur d'un des films pirates les plus connus de l'histoire du 7e Art ne peut pas être tout à fait un "monde de merde". 

Diffusé sur Canal+ le 31 décembre 1993 à 20h35, La Classe Américaine de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette est devenue en une vingtaine d'années une des comédies les plus cultes du cinéma français - et ce sans avoir été diffusé légalement, pour des raisons de droits d'auteur.

Dans la lignée de l'humour absurde des ZAZ (Hamburger Film Sandwich, Y a-t-il un pilote dans l'avion?), le film est un pur produit du fameux humour Canal. Tout commence lorsque Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, qui avaient déjà été repérés avec Ça détourne, puis Derrick contre Superman, reçoivent l'autorisation de la Warner Bros de réaliser un hommage à partir de son catalogue. Le duo a carte blanche, mais n'a le droit de toucher ni aux films de Clint Eastwood ni à ceux de Stanley Kubrick.

"Mash-up" absurde

Le duo travaille plusieurs mois et propose, à la place d'un hommage classique, un "mash-up" absurde des films Warner sortis entre 1952 et 1980 (Les Hommes du présidentRio Bravo, Mad Max…). Plagiat de Citizen KaneLa Classe américaine raconte l'enquête de Pétère et Stévène (Dustin Hoffman et Robert Redford), deux journalistes amateurs de "ouiche lorraine" qui enquêtent sur les derniers mots de George Abitbol: "monde de merde".

La Classe Américaine
La Classe Américaine © Allary Editions

Presque trente ans après sa création, le film est consacré par les plus grands journaux, du Monde au Figaro, et voit son scénario édité aux éditions Allary dans un livre qui en dévoile les moindres secrets. Un ouvrage qui permet de comprendre comment La Classe Américaine est devenu le film le plus culte de la comédie française.

Des fans acharnés

La Classe américaine est le film culte par excellence. Diffusé une seule fois à la télévision, le long-métrage a tout de suite séduit une poignée d'amateurs de détournements qui l'ont enregistré sur VHS puis l'ont diffusé sous le manteau. Mis en ligne sur DailyMotion et YouTube, le film y a rencontré dans les années 2000 un grand succès:

"C'est un exemple unique de film qui n'est pas une marchandise, il n'a pas à se vendre, il se transmet par enthousiasme", analyse Michel Hazanavicius dans Le Point.

Le film pirate fédère une telle communauté de fidèles qu'il a été projeté sur grand écran au Centre Pompidou en 2009! "Vous qui avez payé 4 euros votre place, vous vous êtes fait arnaquer!", lancèrent ce soir-là les réalisateurs aux fans venus en grand nombre.

La Classe Américaine a pu traverser les âges grâce à la ténacité de ses fans. L'un d'entre eux, Samuel Hocevar, a chapeauté entre 2002 et 2011 un projet de restauration du film en utilisant des éditions DVD des longs-métrages cités par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette. 

"Je pensais que ça me prendrait un ou deux week-ends, le temps d’acheter à la Fnac les films dont des listes plus ou moins fiables et complètes existaient déjà sur des forums, et faire le montage", a raconté Samuel Hocevar aux Inrocks. "Au bout de six mois, on avait 95 % du film. Mais le reste s’est transformé en une espèce de jeu de piste monumental, qui ne s’est achevé qu’en 2011."

Il se souvient avoir rencontré Dominique Mézerette avant sa mort en 2016, "qui tire du film une fierté, mais ne s’est jamais vraiment investi dans sa vie post-diffusion et n’a d’ailleurs pas pu être d’une grande aide pour la restauration", précise-t-il.

Aujourd'hui programmateur pour un studio de jeu vidéo, Samuel Hocevar ne veut pas faire de restauration Blu-ray du film: "Je n’ai même pas une passion pour le film, que j’aime bien mais qui me procure beaucoup moins de plaisir que le jeu de piste et tout ce qu’il m’a permis de mettre en œuvre." 

Des répliques cultes

Une partie du succès de La Classe Américaine tient dans les répliques ciselées de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, à prendre au millième degré. Des répliques devenues cultes.

  • "Le train de tes injures roule sur les rails de mon indifférence"
  • "Je déteste les animaux préhistoriques partouzeurs de droite" 
  • "J’aime pas trop les voleurs et les fils de pute"
  • "On dit une ouiche lorraine"
  • "On va manger des chips! T'entends?!? Des chips! C'est tout ce que ça te fait quand je te dis qu'on va manger des chips? Mais qu'est-ce qui t'arrive? Pourquoi tu dis rien, tu fais la tronche ou quoi?"

Ces "dialogues complètement débiles" "fourmillent de vannes que les gens peuvent ramener à la maison", note Michel Hazanavicius dans Le Point. Le réalisateur regrette toutefois l'utilisation de certaines insultes:

"Il y a deux éléments de La Classe américaine qui passeraient beaucoup plus mal aujourd'hui, surtout pris tels quels, hors contexte: un certain traitement de la gent féminine et le mot pédé qui a très mal vieilli depuis l'année où nous avons fait ce film [...] Je ne réécrirais pas La Classe américaine de la même façon et je n'emploierais sans doute plus ce mot mais à l'époque, avec le running gag autour de cette insulte homophobe, Dominique et moi voulions nous moquer du fait que dans la mythologie hollywoodienne au premier degré, en plus d'une très grande misogynie, il y avait un rejet total de l'homosexualité."

Des doubleurs mythiques

La Classe Américaine doit enfin son succès au doublage, assuré par les doubleurs historiques des stars de l'âge de Hollywood: Raymond Loyer (John Wayne), Roger Rudel (Henry Fonda), Marc Cassot (James Stewart), etc. Des voix qui ont bercé des générations de spectateurs - et à qui Hazanavicius fait dire des horreurs.

Le réalisateur conserve "un très beau souvenir [de ce travail] avec ces vieux messieurs (enfin surtout Raymond Loyer, Roger Rudel et Marc Cassot) qui avaient beaucoup d'autodérision": "Ils restaient hyper pro même en disant les pires conneries au micro, de vraies machines." Les autres voix sont assurées par Michel Hazanavicius, son frère Serge Hazanavicius, Lionel Abelanski et aussi deux Nuls: Alain Chabat et Dominique Farrugia.

Jérôme Lachasse